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L’Histoire des Évasions d’Alcatraz

 

[Discussion entre 2 enquêteurs essayant de résoudre l’affaire]

– Ils nous ont mis sur une grosse affaire.

– Laquelle ?

– L’évasion d’Alcatraz du 11 juin 62. Enquête toujours non élucidée à ce jour…

– Ça me dit vaguement quelque chose.
Qu’est-ce qu’on a dessus ?

– Trois détenus avec un passif de braqueurs de banques qui réussissent l’impossible : s’évader de la prison d’Alcatraz, le pénitencier le plus sécurisé des États-Unis à l’époque.

– Eh ben, rien que ça…

– Parmi le trio de fugitifs, on a deux frères : John et Clarence Anglin, ainsi que Frank Lee Morris.
Leur plan était bien ficelé, et ils l’ont exécuté à la lettre : repérages, préparatifs, puis passage à l’action. Ils se s’échappent par un trou préalablement creusé dans le mur de leur cellule, et accèdent ensuite au toit de la prison. Ils se dirigent en direction de la rive nord de l’île et préparent alors leur radeau de fortune pour traverser la mer qui les séparent du continent. Et puis là… plus rien.
Les enquêteurs perdent leurs traces à leur entrée dans l’eau.
À l’heure d’aujourd’hui, on ne sait toujours pas s’ils ont réussi leur coup.
On a tout de même quelques éléments de preuve qui vont nous permettre d’éclaircir un peu plus ce fichu mystère.

– Je vois que t’as les dossiers d’enquête avec toi.

– Ouais, on a de quoi faire avec ça.
Al Capone, Mickey Cohen, Bumpy Johnson, Whitey Bulger, Machine Gun Kelly : décidément, la prison d’Alcatraz rassemblait les criminels les plus dangereux de ce pays.
J’te propose de nous pencher tout d’abord sur l’histoire de ce pénitencier, ça nous permettra d’y voir plus clair dans cette évasion, considérée comme l’une des plus complexes et l’une des plus aboutis jamais réalisées aux États-Unis.

La prison du désespoir

– Alcatraz…
Manifestement, une prison pas comme les autres…
On dit que l’île a commencé à accueillir des prisonniers à partir de la fin des années 1860, après la guerre de Sécession. À l’origine, une prison militaire où étaient envoyés les soldats les plus insolents et les ennemis politiques.
Il faudra attendre 1912 pour voir apparaître l’élément central de l’île : ce grand bloc en béton que l’on connaît et qui fera office de prison. Construit par les prisonniers militaires eux-mêmes, il est composé de 600 cellules. À l’époque, il s’agissait tout simplement de la plus grande structure en béton armé au monde, ce qui a rendu l’île d’Alcatraz très populaire. Certains lui avaient même trouvé un surnom : « Le Rocher ».

– Je n’aurais pas trouvé mieux.

– Le statut de la prison change à partir de 1934.
Fini la prison militaire : Alcatraz devient un pénitencier fédéral pour détenus civils. L’idée était d’y envoyer les individus les plus dangereux du pays, ceux qui étaient les plus incorrigibles et qui avaient une forte propension à l’évasion. On retrouvait donc des braqueurs de banques, des kidnappeurs, des meurtriers et même des patrons du crime organisé.

– La crème des criminels hébergée dans une seule et même prison. Si c’est pas beau ça.

– Ouais, leur but était de créer une prison dont il serait impossible de s’évader et où la corruption et les traitements de faveur n’existeraient pas. Une prison où les conditions de détention seraient extrêmement strictes, où les détenus seraient, non pas appelés par leur nom, mais par un simple numéro de matricule…
Une conception très… draconienne imaginée par le procureur général de l’époque, qui se souvient :

« Peu après mon entrée en fonction en tant que procureur général, j’ai conçu le projet d’établir une institution destinée aux prisonniers fédéraux les plus difficiles à gérer. J’en ai d’abord discuté avec le président Roosevelt et, après avoir obtenu son accord, j’ai cherché un lieu où l’implanter. Le choix s’est finalement porté sur la baie de San Francisco. J’ai alors choisi le directeur et les gardiens, et j’ai suivi de près chaque étape de construction de cette nouvelle prison.
Dans le système pénitentiaire fédéral, Alcatraz représente le summum de l’isolement…
Ces hommes sont tous les jours conscients du bourdonnement de la vie autour d’eux. La vie est si proche, mais la liberté si loin.
Au fur et à mesure que j’avançais dans l’île, j’étais de plus en plus convaincu qu’il y avait là une prison dont aucun homme ne pouvait s’échapper… Nous étions prêts…»

Les détenus considérés comme les pires des pires ont donc été transférés à Alcatraz à partir de 1934 : Al Capone, Machine Gun Kelly, Bumpy Johnson, « Whitey » Bulger ou encore Mickey Cohen, pour ne citer qu’eux. De grands noms, qui ont très probablement contribué à alimenter l’atmosphère mystérieuse et fantasmagorique de l’île…
Mais bon, à Alcatraz, ces individus n’étaient désormais plus rien, réduits à de simples numéros pour les briser moralement…

Leurs conditions de détention étaient particulièrement insupportables :

  • Les privilèges étaient réduits au strict minimum, avec uniquement les besoins vitaux, comme la nourriture, l’eau, les vêtements et les soins médicaux.
  • Pas droit au journal ni à la radio (seul un accès limité à la bibliothèque était autorisé).
  • Recevoir ou envoyer du courrier était considéré comme un privilège.
  • Quant au droit de travailler, il n’était pas donné à tout le monde : à Alcatraz, il fallait le mériter.
  • Mais… le pire était sans doute cette règle du silence. Une règle imposée lors des premières années du pénitencier fédéral, qui interdisait aux prisonniers de parler avec les autres détenus.
    Elle sera abolie à la fin des années 30 à cause des cas de folie qu’elle avait engendrés.

William Henry Ambrose, gangster de Chicago arrivé à Alcatraz au début des années 30, s’en souvient très bien :

« Capone est en train de devenir fou à cause des restrictions, mais il ne perd pas la tête et ne craque pas. Il a été au trou trois ou quatre fois pour avoir parlé. L’interdiction de parler est la chose la plus difficile à Alcatraz, pour lui, comme pour tous les prisonniers… Pas un mot ne peut être prononcé que l’on soit à table, au travail ou dans la cellule. C’est le pénitencier le plus dur que j’aie jamais vu. Le désespoir vous gagne. Capone le ressent. Tout le monde le ressent. »

– L’impossibilité de parler devait être dure à encaisser. Ce directeur de prison était intraitable.

– James Aloysius Johnston, c’était lui le premier directeur d’Alcatraz en tant que prison fédérale.
Il voulait faire de cette prison un modèle avec une sécurité maximale à tout point de vue.
Il s’est alors dit que si le pénitencier était conçu pour accueillir le gratin du crime, il devait choisir les meilleurs agents pour les surveiller. Il en a employé suffisamment pour garantir une surveillance maximale. Ce qui fait qu’Alcatraz comptait 1 gardien pour 3 prisonniers. Évidemment on était très loin du ratio de 1 gardien pour 12 à 30 prisonniers des autres établissements du pays.
Les gardiens de prison d’Alcatraz devaient alors suivre chaque détenu de près et réaliser un comptage fréquent.

– C’est-à-dire fréquent ? À quel point ?

– 12 comptages par jour.

– La vache !

– Ils voulaient en effet montrer au public qu’ils étaient bien décidé à enrayer la hausse de la criminalité qui sévissait dans les années 30. La prohibition était évidemment passée par là.
En 30 ans, la criminalité avait augmenté de 1 000 % ; l’idée était donc de faire d’Alcatraz un endroit capable de dissuader les autres criminels de venir séjourner sur le Rocher.

Pour ceux qui y étaient déjà incarcérés, le mal était déjà fait. Cela n’a pourtant pas empêché certains d’entre eux de penser à l’évasion.
Charlie Berta, matricule AZ-132, considéré comme l’un des détenus les plus coriaces d’Alcatraz dans les années 30, dira ceci :

« Alcatraz était un endroit sans espoir… une véritable prison de l’esprit. La seule chose qui me permettait de tenir était l’idée que je pourrais un jour sortir d’ici. Nombreux de ces gars avaient connu beaucoup de souffrances… Ils n’avaient plus rien…
Quelle que soit la durée de leur peine, tout se résumait à une question de temps. L’un compte le temps qu’il a perdu tandis que l’autre compte le temps qu’il lui reste jusqu’à la fin… »

Un autre témoignage, cette fois-ci du détenu Jim Quillen, matricule AZ-586. Il a été incarcéré entre 1942 et 1952 pour braquages de banques et kidnapping :

« Ces hommes n’avaient plus rien à attendre ; vous savez, leur jeune vie était maintenant terminée ; il n’était pas possible de revenir en arrière pour arranger les choses.
Je me suis moi-même retrouvé dans cet état d’esprit désespéré, conscient de ne jamais pouvoir récupérer ce qui était perdu. Croyez-moi, certains d’entre eux voulaient vraiment sortir, d’une manière ou d’une autre… La vie en prison était déjà assez dure, mais Alcatraz en amplifiait le caractère sinistre… San Francisco était juste là devant vous… On pouvait sentir le mouvement qui se produisait de l’autre côté de l’eau, l’effervescence de la vie urbaine… Je ne peux pas l’expliquer, mais vous pouviez tout voir juste là.
On entendait les femmes rire sur les bateaux qui passaient devant l’île… Cela a rendu les choses difficiles pour beaucoup d’hommes. Ils étaient condamnés à de longues peines, et vivaient avec leurs seuls souvenirs.
Certains en ont eu alors assez. Ils ont décidé qu’ils n’allaient pas vivre leurs derniers jours en pourrissant sur cette île. Je ne pense pas que les gens comprennent vraiment ce que c’est que de vivre dans cet environnement pendant des années.
La plupart des gens peuvent survivre pendant des semaines ou des mois dans cet état, mais imaginez la tension mentale d’une personne qui vit cela pendant plusieurs années…
On nous disait quand nous pouvions manger… quand nous pouvions dormir… quand nous pouvions fumer… quand nous pouvions lire… quand nous pouvions chier… On pouvait choisir les livres qu’on lisait et c’était à peu près tout…
D’une manière ou d’une autre, certains de ces gars allaient goûter à nouveau à la liberté… Selon leurs propres conditions… Ils allaient goûter à la liberté au moins une dernière fois… Vous savez… Mort ou vivant… Ils se disent qu’ils sont morts de toute façon… Ils n’avaient rien à perdre… Même les gars qui ne réussissaient pas leur tentative d’évasion, ne perdaient rien au final… »

L'île d'Alcatraz dans les années 1870-1880

L’île d’Alcatraz dans les années 1870.

Des prisonniers militaires à Alcatraz

Des prisonniers militaires dans la prison d’Alcatraz.

Arrivée des prisonniers sur l'île d'Alcatraz en 1934.

Arrivée de nouveaux détenus à Alcatraz en 1934.

Al Capone à Alcatraz

Photo d’identité judiciaire d’Al Capone à Alcatraz.

La liberté à tout prix

– S’évader.
C’est ce qui donnait de l’espoir à ces prisonniers.
Pour beaucoup, c’était un sujet de discussion récurrent. Les histoires et les légendes d’évasion passées n’avaient de cesse de circuler sur l’île.

– Attends une minute, t’en train de me dire que l’évasion de 62 n’était pas la première ?

– Eh bien, d’après les dossiers, il y aurait eu 14 tentatives d’évasion depuis que la prison était devenue un pénitencier fédéral.
Les évasions avaient même déjà commencé à l’époque de la prison militaire, avec plus de 35 tentatives.
Prisonniers militaires et fédéraux étaient alors confrontés aux mêmes difficultés, la plus notable étant la mer qui entourait l’île. Un véritable obstacle pour les fugitifs qui devaient lutter contre les grandes marées.
Ainsi, sur les 35 tentatives de l’époque militaire, 17 prisonniers se sont noyés…

– Et… qu’en est-il des 14 tentatives entre 1934 et 1962 ?

– C’est ce qu’on va voir à présent.
Grâce aux dossiers, on va pouvoir en savoir plus sur chacune d’entre elles. Il s’agit là d’éléments déterminants qui pourront sans doute nous permettre de résoudre l’affaire de 62.
Il n’est pas impossible que les frères Anglin et Frank Morris se soient inspirés de leurs prédécesseurs…

Alors, qu’est-ce qu’on a…
Ah, voici la première tentative d’évasion : tentative commise le 27 avril 1936 par le détenu Joseph Bowers, matricule AZ-210.
Bowers est arrivé à Alcatraz en septembre 1934, avec une peine de 25 ans à purger, suite à un cambriolage raté.
Il faisait partie des premiers groupes de détenus à arriver sur le Rocher.

Le médecin en chef de la prison nous en dit plus sur son cas dans un rapport, peu après son arrivée :

« Bowers est un homme avec une intelligence très limitée. Il représente un véritable défi en matière de détention, nécessitant probablement l’application de mesures strictes ».

Un autre rapport du docteur suggère que Bowers souffrait d’une maladie mentale. Il était d’ailleurs considéré comme fou et désespéré par les autres détenus.

La règle du silence instaurée dans les premières années, ajoutée à la routine implacable de la prison ont lourdement pesé sur lui, ce qui n’a pas aidé à améliorer son état mental…

Un jour, il a refusé de travailler à la blanchisserie où il était assigné. Résultat : il a été confiné dans une cellule de 1,80 m sur 1,80 m pendant trois mois, autorisé à ne sortir que pour prendre ses repas, trois fois par jour, et une seule fois par semaine pour prendre une douche.
Tous ses autres privilèges lui avaient été retirés, y compris la lecture.

Bowers tentera de mettre fin à ses jours en essayant de se trancher la gorge avec une paire de lunettes cassée. Apparemment, il pensait que d’autres détenus complotaient contre lui. Il disait qu’il pouvait les entendre parler la nuit.
Il aurait alors demandé à de multiples reprises à être admis à l’hôpital pour se « protéger », mais une fois admis là-bas, il demandait à être libéré dès que possible à chaque fois.
Le psychiatre consultant de la prison se méfiait de l’état de santé mentale de Bowers. Dans une note d’information, il écrit :

« Plus j’écoutais Bowers, moins je croyais en lui. Cela fait maintenant des mois qu’il est surveillé et aucunes crises d’épilepsie ont été constatées, bien qu’il insiste sur le fait qu’il en a.
Les récentes tentatives pour mettre fin à ses jours ont été planifiées de manière théâtrale et n’ont entraîné que très peu de dommages.
S’il avait été déterminé à le faire, il aurait eu de bonnes occasions de réussir. C’est pourquoi je pense que les tentatives infructueuses avaient pour but de gagner une opinion favorable à son égard.
Bowers, bien qu’il soit un individu anormal, n’est pas vraiment fou à mon avis et fait semblant d’avoir des troubles mentaux dans un certain but. »

Son état mental a cependant continué à se dégrader.
Un jour de juin 1935, alors qu’il devait aller travailler à la blanchisserie, il s’est mis à crier :

« Mettez-moi au cachot… je ne veux pas aller travailler ! »

Il a été par la suite sévèrement puni, placé à l’isolement, puis soumis à un régime alimentaire restrictif.

Plus tard, il a été envoyé pour travailler à l’incinérateur de l’île, situé à l’ouest du Rocher ; un travail banal, mais pénible.
Bowers semblait s’accommoder de ce nouveau boulot, jusqu’à ce jour du 27 avril 1936.
Ce jour-là, contre toute attente, Joe Bowers tente de s’évader !
Erville Chandlers, gardien de prison, se rappelle bien la scène :

« Alors que j’étais de service dans la tour de garde aux alentours de 11 heures, j’ai soudain aperçu le détenu Joseph Bowers au sommet de la clôture grillagée, essayant de la franchir. Je lui ai crié plusieurs fois de descendre, mais il a ignoré mon avertissement et a continué. J’ai tiré deux coups de feu à ras de terre et j’ai attendu quelques secondes pour voir le résultat. Il a alors commencé à descendre du côté gauche de la clôture et j’ai tiré une fois de plus, en visant ses jambes.
Bowers s’accrochait dessus avec ses mains, mais ses pieds étaient dirigés vers le bas, vers le rebord en ciment. Après mon troisième coup de feu, j’ai appelé l’armurerie et j’ai signalé l’incident. À mon retour, j’ai constaté que le corps avait chuté dans la baie ».

La chute du haut de la falaise s’avérera fatale pour Bowers.

Mais… pour certains, comme Roy Gardner, célèbre braqueur de banques de l’époque, ce jour-là, Bowers n’a pas tenté de s’évader. Également témoin de la scène, il se souvient :

« Il a été rapporté que Bowers avait tenté de « s’échapper » mais ce n’est pas vrai. J’ai vu le deuxième coup de feu, celui qui l’a fait tomber de la clôture, mort, sur les rochers à 15 mètres en contrebas. […]
Joe a été envoyé travailler à l’incinérateur, seul.
Il y travaillait lorsqu’un camion à ordures a déversé des papiers et que le vent en a fait tomber quelques-uns par-dessus la clôture. Bowers avait reçu l’ordre de garder l’endroit propre et a tenté de grimper sur la clôture pour ramasser les détritus. Le gardien de la tour surplombant l’incinérateur a alors ordonné à Bowers de descendre de la clôture. Bowers a protesté en disant qu’il devait ramasser les papiers et c’est là que le gardien lui a tiré dessus à deux reprises. La vérité est que Bowers n’a pas tenté de s’échapper ».

Avis partagé par un autre témoin, M. Archer, un jeune officier de garde :

« Vers 10 h 50 ce jour-là dans ma tour, j’ai entendu deux coups de feu. En courant vers la porte, j’ai vu le prisonnier, Joseph Bowers, debout sur le rebord à l’extérieur de la clôture près de l’incinérateur.
Chandler se tenait à l’extérieur dans la tour d’en face, fusil à la main. Pendant que je regardais, Bowers a alors commencé à escalader la clôture, essayant apparemment de retourner à l’intérieur de la cour. Il réussit à passer un bras et une jambe par-dessus les fils barbelés lorsqu’un troisième coup de feu retentit. Son corps s’est figé quelques instants avant de basculer en arrière, disparaissant de ma vue par-dessus la falaise. »

– Hmm, alors a-t-il tout simplement bien voulu faire son travail, ou bien a-t-il été assez fou pour tenter l’impossible ?

– On ne le saura probablement jamais.
Quoi qu’il en soit, il s’agissait de la première tentative d’évasion d’Alcatraz, et elle a envoyé un message clair aux prisonniers : les gardiens n’hésiteraient pas à tuer tous ceux qui tenteraient de franchir les clôtures de la prison. Les frères Anglin et Frank Morris étaient prévenus…

La deuxième tentative d’évasion s’est déroulée le 16 décembre 1937.
Theodore Cole, dit « Ted » et Ralph Roe sont les protagonistes de cette évasion.
Il s’agit de deux braqueurs de banques transférés à Alcatraz en même temps. Les 2 se connaissaient déjà, ils s’étaient rencontrés dans un pénitencier avant Alcatraz.

Ted et Ralph avaient alors une forte tendance à l’évasion et, sur le Rocher, ils étaient considérés comme les pires des pires.
Le dossier de Ted Cole le décrit comme un « abruti, vicieux et tueur », doté en plus d’un « calme inhabituel ». Son dossier est rempli d’actes de violence et de crimes passibles de la peine de mort.

Il est dit que Ted est un criminel vicieux qui commet des vols, des enlèvements et d’autres crimes qui dépassent les frontières de l’État.

Quant à Ralph, ce n’était pas un enfant de chœur non plus… Son dossier est truffé de mentions de braquages de banques s’étalant sur plus d’une décennie.
Il avait été transféré à Alcatraz à cause de ses nombreuses tentatives d’évasion.
Sur le Rocher, il était alors une menace constante, comme l’indique ce rapport :

« Ce prisonnier fait constamment du bruit, sème la discorde parmi les autres prisonniers en essayant de les empêcher de se rendre au travail et en utilisant les mots les plus grossiers à l’encontre des agents pénitentiaires […]. Il a été placé à l’isolement dans le bloc A parce qu’il agitait constamment les détenus du bloc D et qu’il défiait les gardiens en les provoquant au combat. »

Ted Cole et Ralph Roe étaient donc de nouveau réunis, cette fois-ci dans la prison la plus sécurisée du pays. Une prison dans laquelle ils n’ont pas l’intention de rester très longtemps, puisque l’idée d’une potentielle évasion ne tarde pas à germer…
C’est dans les anciens bâtiments industriels de la prison, situés à l’extrême nord de l’île, qu’ils vont trouver la faille.
Ted et Ralph sont en effet affectés à un atelier de réparation de pneus situé dans un bâtiment qui avait échappé aux rénovations de sécurité. Les barreaux qui couvraient les fenêtres étaient en fer doux d’origine, laissés par l’armée à l’époque, Ted et Ralph se sont donc dit qu’ils allaient exploiter cette faille.

Pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, ils capitalisent alors sur cette brèche en sciant discrètement et à tour de rôle les barreaux d’une fenêtre à l’arrière du bâtiment. Ils utilisent des lames de scie à métaux préalablement volées, et cachent leur travail grâce à un mélange de graisse et de cirage.

Le jour de l’évasion, le temps est particulièrement brumeux, ce qui constituera leur plus grand avantage.
En effet, en ce matin du 16 décembre 1937, une épaisse couche de brouillard recouvre l’île.
La visibilité des gardiens, postés sur les tours de contrôle, est donc très mauvaise, ce qui représente le moment idéal pour une évasion. Ted et Ralph sautent aussitôt sur l’occasion.

Tout débute lors du comptage de routine de 13 h.
Ted et Ralph sont présents avec les autres détenus dans l’atelier, quand arrive le comptage suivant, celui de 13 h 30. Le gardien vérifie une nouvelle fois que tout le monde est présent et là, surprise : plus de Ted ni de Ralph à l’appel.
Alvin Karpis, un autre célèbre braqueur de banques incarcéré sur l’île, était présent ce jour-là. Il se souvient :

« Ralph et Ted sont sortis par la fenêtre de l’étage du dessous… en vêtements de travail et pieds nus… Ralph Roe essaie d’arracher le cadenas de la clôture, mais il est à bout de nerfs. Ted Cole lui prend la clé et ouvre calmement le cadenas.
Les deux hommes se dirigent ensuite vers le bord de l’eau. L’accès est difficile car des pneus en caoutchouc entourent les rives du rocher. Ralph et Ted avancent prudemment au-delà des barbelés, mais alors qu’ils atteignent l’eau, ils sont pris par le courant et emportés rapidement en direction du Golden Gate Bridge… C’est à ce moment-là que j’ai murmuré à l’attention des autres détenus : « Ils sont partis… »

– Ils sont vraiment partis ? Enfin, j’veux dire : ils ont vraiment réussi leur coup ?

– Eh bien, quelques minutes après le comptage de 13 h 30, l’alerte sera lancée.
Les autorités pénitentiaires partent immédiatement à leur recherche, mais rien. Aucune trace de Ted Cole et de Ralph Roe.
Le directeur adjoint de la prison écrira dans un rapport :

« Nous avons procédé à une fouille complète de la zone sans trouver d’autres indices ou signes des fugitifs, pas d’empreintes de pas ni de vêtements. Nous avons passé l’île au peigne fin, pénétré dans toutes les résidences et inspecté tous les coins et recoins. Les bateaux des garde-côtes américains ont également été informés de l’évasion, et toutes les eaux environnantes de l’île ont été minutieusement patrouillées.
Il y avait un courant exceptionnellement fort à proximité de l’île à ce moment-là, causé par une marée extrêmement haute. »

– Morts noyés alors…

– C’est ce que penseront les autorités.
Un avis partagé par l’ingénieur municipal adjoint de San Francisco, qui dira dans le journal local :

« Le jour où Roe et Cole ont pris la fuite a été l’un des jours où les marées ont été exceptionnellement fortes… […] Un bon nageur partant d’Alcatraz se serait retrouvé à traverser le Golden Gate dans le brouillard avant d’avoir dépensé suffisamment d’énergie pour atteindre le rivage en eau calme. Les petites embarcations n’auraient pas pu résister au courant. ».

Comme l’affaire de 62, les enquêteurs perdent leurs traces à leur entrée dans l’eau.
Malgré les recherches approfondies sur l’île et le long des côtes, rien de concluant.
C’est à se demander si le duo a finalement réussi à survivre.
La théorie de la réussite commence alors à émerger. Certains journaux publient des articles disant que les deux hommes auraient apparemment été vus dans des bars, ou encore qu’ils auraient commis des vols après leur évasion.
Un ancien détenu d’Alcatraz dira de plus à un enquêteur qu’il était certain qu’ils avaient réussi leur coup.

L’espoir d’un possible succès a ainsi commencé à gagner la population carcérale de l’île.
Alvin Karpis n’était lui pas aussi optimiste… Il se souvient :

« Alors que nous restions à la fenêtre à regarder, Ralph et Ted ont pris de la vitesse. Ils venaient juste de passer la bouée qui se tordait sur le côté à cause du fort courant quand, à moins de 500 mètres du rivage, Ralph a disparu comme si quelqu’un l’avait attrapé sous l’eau. »

– Une affaire bien étrange.

– Tu l’as dit. L’affaire est d’ailleurs toujours non élucidée à ce jour.
Les responsables de la prison ont conclu l’affaire en s’appuyant sur la thèse de la noyade, mais… certains éléments nous indiquent le contraire.
Eh oui, parce qu’on a aussi deux auto-stoppeurs qui ont affirmé avoir vu les fugitifs, et ce quelque temps après l’évasion. Ils les ont parfaitement identifiés auprès des policiers comme étant Cole et Roe, grâce à des photos.
Quant aux vols commis après l’évasion, la plupart des victimes ont également identifié Ralph Roe et Ted Cole comme étant les responsables.
Mais l’élément le plus intrigant reste sans doute cet article datant d’avril 1941, soit quelques années après leur mystérieuse disparition.
Un journaliste du San Francisco Chronicle affirmera en effet dans un article que Ted et Ralph auraient réussi à gagner l’Amérique du Sud.

Il écrira, sans donner de sources :

« Ils vivent actuellement en Amérique du Sud et ont résidé pendant un certain temps au Pérou et au Chili. Seuls prisonniers à avoir réussi à s’évader du « Rocher », ils ont échappé à toutes les forces de l’ordre engagées dans l’une des plus grandes chasses à l’homme de l’histoire.
Tout ce que Roe et Cole avaient à faire, c’était de s’accrocher aux sangles des bidons, un de chaque côté du radeau ballotté. Dans l’un d’entre eux se trouvaient des vêtements civils avec lesquels les deux fugitifs ont pris la fuite vers le nord par la Redwood Highway. Bien qu’ils aient prévu de retrouver un complice en voiture dans le comté de Marin, ils ont finalement poursuivi leur chemin seuls. Aujourd’hui, ces fugitifs notoires seraient en possession d’une somme d’argent conséquente et mèneraient une vie confortable depuis leurs refuges en Amérique du Sud. »

Finalement, peu importe le dénouement de cette histoire, l’évasion de Ted et Ralph a redonné espoir aux prisonniers d’Alcatraz. S’échapper du Rocher était apparemment possible…

Détenus dans la caféteria d'Alcatraz

Des détenus d’Alcatraz en train de manger leur repas dans la cafétéria.

Joseph Bowers à Alcatraz

Le détenu Joseph Bowers à Alcatraz.

 

Violences sur le Rocher

– L’évasion de Ted et Ralph a dès lors fait renaître l’espoir dans la population carcérale. C’était le sujet qui revenait le plus dans les conversations des détenus, qui commençaient déjà à élaborer des stratégies de sortie.

Pendant ce temps, les autorités pénitentiaires ont tenté de rassurer le public, suite à l’agitation que l’affaire avait provoquée. L’idée était de mettre en place des améliorations visant à diminuer les risques d’évasion, notamment dans l’ancien bâtiment industriel d’où Ted et Ralph s’étaient échappés. C’était un bâtiment vétuste qui n’était pas complètement sécurisé, et le fait qu’il soit situé à l’extrémité de l’île, proche de la mer, constituait toujours un sérieux risque d’évasion.
Les améliorations en termes de sécurité ayant tardé, d’autres détenus ont eu le temps de tenter leur chance, eux aussi.
C’est le cas de James Lucas, Rufus Franklin et Thomas Limerick, tous les trois condamnés à de lourdes peines pour braquages de banques.
Ça se passe le 23 mai 1938, dans ce qui sera l’une des tentatives d’évasion les plus violentes.

Ce jour-là, Lucas, Franklin et Limerick travaillent dans l’atelier de menuiserie du bâtiment et se disent qu’ils vont jouer sur l’effet de surprise pour retrouver leur liberté.
Ils étudient parfaitement la ronde des gardiens qui les surveillent et remarquent qu’il y en a un posté au dernier étage du bâtiment où ils travaillent, ainsi que deux autres sur le toit. Celui qui est à leur niveau n’est pas armé, ils avaient intérêt à faire gaffe à ceux qui étaient sur le toit.
Peu importe, ils sont déterminés à tenter le coup, quitte à utiliser la violence…
La tentative d’évasion commence lorsque Franklin tue le gardien situé à leur étage à coups de marteau.
L’agent mort, la voie est désormais libre pour accéder au toit.
Les trois prisonniers s’y rendent, espérant pouvoir éliminer les deux gardiens restants.
Mais en arrivant sur place, ils ne font pas long feu.
Limerick est immédiatement abattu. Franklin lui est blessé par balle, quant à Lucas il réussit à se cacher.
Leur tentative échouera donc lamentablement. Lucas et Franklin seront plus tard appréhendés par les officiers et seront tous les deux condamnés à la réclusion à perpétuité suite au meurtre du gardien.

– Il fallait vraiment être désespéré pour tenter un coup pareil.

– Tous l’étaient à Alcatraz… C’est précisément ce désespoir qui amenait certains à tenter le tout pour le tout, même si, à l’arrivée, la mort les attendait…

13 janvier 1939, c’est la date de la 4e tentative d’évasion d’Alcatraz.

– Quels sont les protagonistes, cette fois-ci ?

– Arthur « Doc » Barker, Dale Stamphill, William Martin, Henry Young et Rufus McCain. Des braqueurs de banques, pour ne pas changer.

– Décidément, Alcatraz était rempli de ce type de malfrats.

– Ces gars-là représentaient près de la moitié de la population carcérale de l’île.
Les braqueurs de banques étaient en effet ceux qui avaient le plus tendance à s’évader. C’étaient des professionnels de l’évasion, et leur venue à Alcatraz était lié à cela.
Ces types étaient à l’origine des casses les plus spectaculaires et complexes de leur époque ; ils étaient intelligents, méticuleux, déterminés et avaient l’habitude de préparer des plans élaborés pour arriver à leurs fins.

À Alcatraz, ils ont donc continué à faire ce qu’ils faisaient de mieux, et ont commencé à étudier chaque recoin de la prison, recherchant la moindre faille pour l’utiliser à leur avantage.

– Hm, je comprends mieux.

– Pour revenir donc à cette 4e tentative d’évasion.
Il semble que Doc Barker était le leader de ce groupe d’évadés.
Il avait été associé avec Alvin Karpis dans le gang Barker-Karpis dans les années 30. Les deux compères avaient été envoyés à Alcatraz pour purger une peine de prison à vie.

Doc Barker aurait apparemment songé à s’évader dès son arrivée sur le Rocher.
Henry Young, l’un des participants à l’évasion, le décrivait comme quelqu’un de déterminé :

« Barker était l’un des hommes les plus dangereux d’Amérique. Je savais qu’il était déterminé et impitoyable, et qu’une fois qu’il avait commencé quelque chose, rien ne pouvait l’arrêter, sauf la mort. Si je devais m’évader d’Alcatraz, ce serait sans aucun doute avec lui ».

Barker travaillait dans le même atelier de réparation que Ted Cole et Ralph Roe. Il les aurait même aidés lors de leur tentative d’évasion, en leur procurant notamment des outils essentiels pour scier les barreaux des fenêtres.
Il savait qu’un jour, ce serait son tour, il a donc réfléchi et s’est dit que le meilleur moyen de sortir de son trou serait d’exploiter une des failles de la prison, comme l’avait fait Ted et Ralph à l’époque.
Ça tombait bien, il y en avait une dans la section de la prison où il était incarcéré : le bloc D, une structure qui datait encore de l’époque militaire.

Le bloc D abritait les détenus les plus dangereux, ceux qui refusaient de se conformer aux règles et qui étaient considérés comme « problématiques ».
Confiné là-bas, Doc Barker a alors vu une faiblesse à exploiter : les barreaux des cellules n’avaient pas été mis à niveau depuis la création de la structure originale de la prison en 1912. Les barreaux étant faits de fer doux, il a été facile de les scier avec de simples outils.
Barker s’est donc dit que c’était la faille à exploiter.
Évidemment, il ne pouvait pas réaliser le coup à lui seul. C’est pourquoi, il recrute Dale Stamphill, un détenu qui purgeait une peine de prison à vie pour vol à main armée et enlèvement (c’est lui qui permettra à la bande d’obtenir les outils de contrebande pour scier les barreaux). Henry Young, Rufus McCain et William Martin sont ensuite venus compléter le groupe.
Et c’est dans la nuit du 13 janvier 1939 que les détenus décident de mettre leur plan à exécution.
Grâce au travail de sciage effectué auparavant et à la dissimulation de ce dernier avec du mastic de fortune, ils réussissent à sortir de leur cellule en se faufilant à travers les barreaux.
Ensuite, le groupe réussit à atteindre l’extérieur. Ils escaladent les hauts murs de la prison, puis se dirigent vers la plage. La nuit étant brumeuse, il est difficile pour les gardiens de les apercevoir. Barker et ses complices tentent alors de trouver ce qu’ils peuvent sur la plage pour construire un radeau de fortune, quand tout à coup, l’alarme de la prison se déclenche ! Un gardien du bloc D venait en effet de remarquer les barreaux de cellule sciés.
Le groupe d’évadés s’empresse de terminer la fabrication du radeau, mais il est déjà trop tard. Les gardiens ont déjà commencé à ratisser l’île à leur recherche.
C’est là qu’un gardien, posté dans une tour de contrôle, les repère. Il leur ordonne de se rendre, mais les prisonniers l’ignorent. Le gardien ouvre alors le feu.

Ils seront tous capturés.
Le bilan est de un mort : celle de Doc Barker en l’occurrence.
Il mourra quelque temps après sur son lit d’hôpital à cause de ses blessures trop importantes.
Ses derniers mots ont alors été :

« Je suis complètement fou, je n’aurais jamais dû tenter le coup… »

 

– Ça en fait tout de même, des failles, pour une prison qui se veut la plus sécurisée du pays.

– Les responsables de la prison étaient pourtant conscients du problème. Ils savaient qu’il fallait améliorer la sécurité de certains bâtiments.
Précisément l’ancien bâtiment des industries, là où la plupart des tentatives d’évasion s’étaient produites jusqu’à présent.
Il fallait agir et ils l’ont fait, en abandonnant d’ailleurs l’ancien bâtiment pour un nouveau, construit en 1941. Un bâtiment plus sûr et plus sécurisé, notamment pour les gardiens.
Puis il y a eu le réaménagement du bloc D, avec un changement opéré sur les barreaux des cellules, faits cette fois-ci dans un matériau plus solide.

– Mais j’imagine que ça n’a pas suffi, étant donné que les tentatives d’évasion ne se sont pas arrêtées là.

– Effectivement. La suivante survient le 14 avril 1943.
James Boarman, Harold Brest, Floyd Hamilton et Fred Hunter, tous les quatre incarcérés à Alcatraz pour braquages de banques et kidnapping, tentent l’impossible à leur tour.
Et tu ne vas pas le croire, mais la tentative d’évasion viendra une nouvelle fois de l’ancien bâtiment des industries.

– Encore ?! Mais je croyais qu’il avait été abandonné ?

– Eh bien… Pas entièrement. Le niveau inférieur du bâtiment servait encore d’ateliers pour les détenus. Boarman, Brest, Hamilton et Hunter travaillaient là-bas, et en ont alors profité pour se faire la malle…

Ça a commencé par la prise d’otage de deux gardiens.
Le premier est rapidement maîtrisé par les prisonniers : ils le plaquent au sol et le menacent avec une espèce de couteau de fortune pour le dissuader de donner l’alerte.
D’après le gardien, les individus semblaient particulièrement déterminés, prêts à tout pour s’échapper de l’île, quitte à tuer.

« Taisez-vous ! » grogne Hunter, qui tient la lame du couteau sur le cou du gardien.
« Écoutez, vous ne pouvez pas gagner. Vous n’avez aucune chance de vous en sortir. Servez-vous de vos têtes, messieurs »

Une fois le premier gardien maîtrisé et ligoté, les quatre détenus s’occupent du deuxième.
Ce dernier remarque alors que quelque chose de louche se trame. L’atelier est plus calme que d’habitude. Il pénètre donc à l’intérieur pour une inspection, puis veut sortir pour donner l’alerte ! Et c’est là que les prisonniers attaquent ! Ancien officier de la Marine, le gardien se débat violemment et ne se laisse pas faire, mais il finit lui aussi par être ligoté.

Le groupe de fugitifs ne perd plus de temps. Ils s’enfuient tous par une des fenêtres du bâtiment, escaladent la clôture de la prison et, une fois sur la plage, se mettent à l’eau. Boarman, Brest et Hamilton s’éloignent petit à petit de l’île à la nage en direction de San Francisco. Hunter, blessé en tombant de la clôture, se retire lui dans une petite grotte pour se mettre à l’abri. Quand tout à coup, l’alarme retentit !
Un gardien posté dans une tour de contrôle aperçoit alors plusieurs silhouettes dans l’eau qui tentent de quitter l’île à la nage. Il tire avec son Springfield et réussit à en toucher un ! C’est Boarman. Touché à la tête, son corps s’enfoncera dans les profondeurs et ne sera plus jamais retrouvé…
Brest, qui était à ses côtés, est appréhendé par les autorités. Même chose pour Hunter, qui est récupéré par un bateau du pénitencier. Quant à Hamilton, il est présumé noyé ; les autorités le cherchent longtemps, mais ne réussissent pas à le trouver. En fait, Hamilton a fait demi-tour lorsqu’il a entendu les balles siffler au-dessus de sa tête. Il s’est alors dirigé vers la grotte où Hunter s’est caché.
Hamilton restera là-bas deux jours avant d’abandonner et de retourner dans un atelier de l’ancien bâtiment des industries. Comble de l’ironie : c’est un des gardiens qu’il avait pris en otage quelques jours plus tôt qui le retrouve recroquevillé, affaibli par la faim…

– Pauvre Hamilton, si proche du but.

– Encore une autre tentative.
Celle-ci est l’œuvre de John Giles, matricule AZ-250, condamné à perpétuité pour meurtre.
Giles occupait un emploi au quai de chargement, un endroit où était déchargé le linge de l’armée pour y être nettoyé. Profitant de sa situation, il vole un uniforme entier de l’armée, pièce par pièce, qu’il utilisera pour tenter de quitter l’île incognito.
La tentative se déroule le 31 juillet 1945.
Giles, vêtu de son uniforme, monte tranquillement à bord d’une vedette dans laquelle se trouvent plusieurs militaires. À ce moment-là, Giles pense rejoindre San Francisco, mais il n’en est rien, le bateau part en fait en direction d’Angel Island, une île située non loin d’Alcatraz. L’alerte de sa disparition ayant déjà été donnée, un bateau réussit à rattraper la vedette dans laquelle se trouve le prisonnier. Il est appréhendé et renvoyé dans sa cellule.

– Pour le coup, celle-ci était très… ingénieuse. Ce Giles a dû s’en mordre les doigts.

– Tiens, encore une autre, et là… c’est du sérieux.
La tentative se passe au début du mois de mai 1946.
Son nom : la « bataille d’Alcatraz ».

– « Bataille d’Alcatraz » ? Ça commence à être sérieux cette histoire. Qu’est-ce qu’on a dessus ?

– Eh bien, il s’agit là de la tentative d’évasion la plus violente et la plus sanglante jamais vue sur le Rocher.
Le plan de l’évasion est échafaudé par Bernard Coy, un braqueur de banques du Kentucky, connu pour ses multiples tentatives d’évasion.
Sur l’île, Coy occupe un poste dans le bloc cellulaire principal de la prison, ce qui lui permet d’avoir une certaine liberté de mouvement. Un jour, il décèle alors une faille dans la salle des armes qui surplombe le bâtiment cellulaire. Il s’aperçoit en effet que les barreaux qui la protègent peuvent être élargis à l’aide d’un outil d’écartement. Pour Coy, l’idée est donc de s’introduire dans l’armurerie, de voler des armes, de prendre les gardiens en otage et enfin… de se tirer de la prison…

Pour réaliser ce coup, Coy n’est alors pas seul. Il est accompagné par cinq autres individus : Joseph Cretzer, Marvin Hubbard, Sam Shockley, Miran Thompson et Clarence Carnes. Tous condamnés pour avoir volé quelque chose au cours de leur vie. Mention spéciale à ce Clarence Carnes, le plus jeune détenu de la prison à ce moment-là. Ce condamné à vie était figure-toi âgé de 18 ans seulement lorsqu’il a participé à cette évasion.

Tout commence le 2 mai 1946, lorsque Bernard Coy et Marvin Hubbard attaquent un gardien dans le bloc principal. Ils réussissent à le maîtriser, puis font sortir Joseph Cretzer et Clarence Carnes de leur cellule. Coy va alors à la salle des armes. Il écarte les barreaux grâce à un outil fourni par ses complices et se faufile à l’intérieur (dis toi que Coy s’est privé de nourriture pendant une période assez longue pour pouvoir passer entre ces barreaux).

–Ces types étaient vraiment déterminés…

Le voilà maintenant dans l’armurerie. Il attend que le gardien revienne, puis le maîtrise. Une fois que c’est fait, il distribue des armes à ses acolytes : fusils, pistolets, grenades… Bref tout un arsenal.
Le groupe se dirige ensuite vers le bloc D, où ils libèrent une douzaine de détenus, dont Sam Shockley et Miran Thompson, qui complètent l’équipe.
À ce moment-là, leur but est de trouver une clé qui leur permettrait de pénétrer dans la cour de la prison et accéder au quai de l’île, pour pouvoir ensuite s’enfuir à bord d’un bateau de la prison.
Ils cherchent la clé, mais ne la trouvent pas. En fait, c’est l’un des gardiens pris en otage qui l’a sur lui. Les détenus cherchent partout, sauf au bon endroit. Après de longues minutes de fouille, ils arrivent enfin à mettre la main dessus. Ils essaient d’ouvrir la porte, sauf que… pas de chance, la serrure se grippe ! Il faut dire qu’avant de trouver la bonne clé, les prisonniers en avaient essayé plusieurs autres, ce qui a eu pour effet de bloquer le mécanisme par mesure de sécurité.

– Hm, piégés donc.

– Ouais, piégés, mais pas encore décidés à lâcher les armes. Ils étaient trop déterminés pour arrêter de sitôt. Coy et ses complices se sont dit qu’ils allaient se battre, jusqu’à la fin.
S’ensuit donc une fusillade entre les détenus et les gardiens du bloc cellulaire principal. Une bataille qui durera deux jours et qui nécessitera l’aide de la Marine pour neutraliser les récalcitrants, notamment pour sauver les gardiens, toujours retenus en otage. Obus, grenades, c’était la guerre à Alcatraz.
Dans les dernières heures, n’ayant plus aucun endroit où se protéger des tirs incessants, Cretzer, Coy et Hubbard se réfugient alors dans le couloir de service du bloc C. Ils sont les derniers à continuer à se battre, Shockley, Thompson et Carnes ayant décidé de retourner dans leur cellule. Ce jour-là, seule la mort aurait pu les arrêter. Carnes se rappelle :

« Quand ils ont décidé de mourir, j’étais là… C’était sur les dernières marches du bloc C, et ils en parlaient comme d’une conversation ordinaire. Je ne savais pas à quoi m’attendre, mais l’idée qu’ils abordent la mort avec une telle désinvolture était pour moi inimaginable. Coy a alors dit : « Ils ne m’attraperont pas ». Hubbard a ensuite renchéri : « Ils ne m’attraperont pas non plus ». Quand Cretzer a finalement conclu : « Dans ce cas, il vaudrait mieux qu’on garde quelques balles de côté pour nous… » »

Au total, deux gardiens pris en otages périront dans la « bataille d’Alcatraz ». Quatorze autres seront blessés.
Shockley et Thompson seront eux condamnés à la peine de mort et exécutés dans la chambre à gaz de San Quentin.
Quant à Clarence Carnes, il sera condamné une seconde fois à la prison à vie…
Carnes jouera d’ailleurs un rôle important dans l’évasion de 62.
Une évasion dont je crois qu’il est temps de parler…

Ted Cole et Ralph à Alcatraz

Theodore Cole et Ralph pris en photo au pénitencier d’Alcatraz.

Fenêtre où l'évasion de Ted Cole et Ralph Roe s'est produit

Fenêtre par où Ted Cole et Ralph Roe se sont évadés en 1937.

James Lucas, Rufus Franklin et Thomas Limerick à Alcatraz

James Lucas, Rufus Franklin et Thomas Limerick à Alcatraz.

Doc Barker à Alcatraz

Arthur « Doc » Barker dans la prison d’Alcatraz.

Floyd Hamilton à Alcatraz

Photo d’identité judiciaire de Floyd Hamilton prise avant son arrivée à sur le Rocher.

John Giles après son évasion d'Alcatraz

John Giles dans son uniforme de militaire après sa tentative d’évasion d’Alcatraz.

Clarence Carnes à Alcatraz

Clarence Carnes à Alcatraz.

La bataille d'Alcatraz

Image prise durant la bataille d’Alcatraz en 1946.

Les Évadés

– On a donc trois détenus qui disparaissent dans la nuit du 11 juin 1962 : John et Clarence Anglin, et Frank Morris.
Commençons par les frères Anglin.
Ces deux frères issus d’une famille de 14 enfants, John étant plus âgé que Clarence d’un an.
Ils ont aussi un grand frère : Alfred. Avec lui, ils forment un trio uni et partagent tous un certain côté aventureux.

Originaires de l’État de Géorgie, les Anglin s’installeront plus tard en Floride.
John et Clarence Anglin font partie d’une famille agricole modeste. Ce n’est donc pas facile tous les jours, mais les Anglin restent soudés, même dans la difficulté.
Les frères aident leurs parents en travaillant dans les champs et, une fois leur journée de travail terminée, ils aiment aller se baigner dans le lac, à proximité. C’est l’un de leurs endroits favoris. Ils adorent nager et sont particulièrement agiles dans l’eau.  John aurait même remporté un concours de natation durant sa jeunesse, en traversant un lac de 650 m à la nage en un temps record.
Ils leur arrivent aussi parfois de se mettre à l’eau par des températures inférieures à zéro, pour se défier les uns les autres et savoir qui résisterait le plus longtemps à l’eau glaciale.

– Attends. Ces types étaient entraînés avant l’heure ou c’est moi ?

– Ce qui est sûr, c’est qu’ils étaient à l’aise dans l’eau.
Autrement, l’école devient de plus en plus difficile pour les deux frères, et ce, malgré leurs bonnes notes. Étant nouveaux dans la région, ils sont constamment harcelés par leurs camarades. Une de leurs sœurs nous en dit plus à ce sujet :

« Ils détestaient l’école parce qu’on se moquait toujours d’eux à cause de leurs vêtements. Aucun d’entre nous n’avait de beaux vêtements et les garçons avaient particulièrement honte. Ma mère devait souvent raccommoder leurs pantalons usés et ils en étaient arrivés à un point où ils étaient trop gênés pour être vus avec. Ce n’étaient que des adolescents et en avaient assez de se faire railler tous les jours. Je pense qu’ils ont décidé que c’en était assez… Ils ont alors commencé à sécher l’école et à nager toute la journée pour ne rentrer que le soir.
C’est à cette époque qu’ils ont commencé à voler et à s’attirer des ennuis. C’était vraiment difficile pour eux d’être constamment tourmentés par les autres enfants à cet âge. Mes parents ont fait de leur mieux, mais les temps étaient durs à l’époque… Ils les aimaient vraiment et leur ont donné le meilleur de ce qu’ils pouvaient, mais cela n’a pas suffi. »

John et Clarence ont effectivement commencé à faire l’école buissonnière et, petit à petit, ils empruntent la voie de la délinquance, en s’initiant notamment à l’art du vol et du cambriolage.

Dès lors, les frères Anglin s’enfoncent dans une vie de criminalité, jusqu’à commettre ce vol qui changera définitivement le cours de leur destin.
C’est un braquage de banque qui se passe en 1958, dans la ville de Columbia en Alabama.
John, Clarence et Alfred décident de réaliser un casse important pour se faire un maximum d’argent dans le but de prendre un nouveau départ.

Ils attaquent alors la banque et repartent avec un joli pactole pour l’époque : plus de 18 000 $.
Ils s’enfuient, et à partir de là, c’est la cavale pour les trois frères. Ils essaient tant bien que mal de passer sous les radars des autorités, mais finissent par se faire prendre quelque temps plus tard en Ohio.
Alfred, John et Clarence sont jugés, assumant l’entière responsabilité de leurs crimes et plaidant coupables pour tous les chefs d’accusation. Résultat : ils sont tous condamnés à une peine de 35 ans de prison et sont envoyés au pénitencier d’Atlanta.
Là-bas, ils seront séparés à cause de leur propension à l’évasion.
Alfred Anglin, qui restera lui à Atlanta, notifiera cette séparation à sa mère dans une lettre :

« Chère Maman,
Je t’envoie ces quelques mots pour te saluer. J’espère que cette lettre te trouvera, ainsi que toute la famille.
De notre côté, tout va bien. Je tenais à t’informer que John et Clarence vont être transférés dans des établissements différents. Clarence va à Leavenworth, au Kansas, tandis que John prend la direction de Lewisburg, en Pennsylvanie. Leur départ est prévu pour aujourd’hui. »

À Lewisburg, John ne perd alors pas de temps pour élaborer un plan d’évasion, plan qui capotera après que des agents pénitentiaires découvrent le projet.
Il est donc transféré dans un établissement plus sûr, à Leavenworth, là où son frère Clarence est incarcéré.
Les deux frères se retrouvent par conséquent après deux ans de séparation.
On rapporte qu’ils tentent là-bas de s’évader à plusieurs reprises. Compte tenu de leur longue peine et du risque important d’évasion, John et Clarence Anglin sont alors envoyés à Alcatraz, John dans un premier temps, en octobre 1960, puis son petit frère, trois mois plus tard.

Sur le Rocher, John peut alors compter sur les précieux conseils d’un ancien détenu avec qui il sympathise, James « Whitey » Bulger, un ancien braqueur de banques qui purgeait une peine de 20 ans pour une série de vols à main armée. Il a gagné son billet pour Alcatraz suite à une évasion ratée au pénitencier d’Atlanta.

Grâce à Whitey donc, John prend connaissance des règles essentielles pour survivre sur l’île avant que son frère n’arrive.
Et lorsque Clarence débarque, ce dernier écrit cette lettre à sa mère :

« J’ai pensé que je devais t’écrire pour te dire que j’ai été transféré ici, à Alcatraz. J’ai vu John et il va bien. Quant à moi, je m’adapte assez bien. Je n’ai pas encore été affecté à un travail, mais il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Je me débrouillerai bien ici. »

À ce moment-là, la cellule de Clarence est située non loin d’un autre détenu, qui va nous intéresser tout autant que les 2 frères.

– Frank Lee Morris.

– Exactement.

– Qu’est-ce qu’on a sur lui ?

– Né à Washington, le 1er septembre 1926. Frank n’a pas eu une enfance facile. Son passé est assez flou et difficile à retracer.
Frank dit n’avoir jamais connu ses parents. D’après les dossiers, sa mère était une toxicomane, toujours aux prises avec des problèmes. On ne sait pas grand-chose sur le père. Tout ce qu’on sait, c’est que le beau-père la battait fréquemment.
D’après Frank, ses parents seraient morts quand il avait 11 ans. Il déclare alors avoir été élevé dans différents foyers, qu’il fuyait continuellement.
Il passe une bonne partie de sa jeunesse dans des maisons de correction pour mineurs.
Comme pour les frères Anglin, il commence par des petits vols puis, de fil en aiguille, des vols plus importants, comme les braquages de banques.

Frank Morris est décrit comme un homme calme, solitaire, qui a du mal à faire confiance à autrui. Il n’apprécie jamais vraiment l’amitié de qui que ce soit. En somme, un type qui se tient la majorité du temps à l’écart et qui n’engage que très rarement la conversation.

Apparemment il a aussi un QI de 133, soit supérieur à la moyenne. Une intelligence qu’il utilisera pour s’évader un nombre incalculable de fois des prisons dans lesquels il est incarcéré.
Whitey Bulger connaissait très bien Frank :

« J’ai connu Frankie Morris à Atlanta.
Il s’est évadé à plusieurs reprises par le passé. La liberté était si importante qu’il risquait sa vie à chaque fois, et à chaque fois, il s’améliorait.
En parcourant des écrits de sa jeunesse, j’ai été surpris par la maturité de ses réflexions pour un si jeune âge. Frank a eu une vie difficile… »

– Et donc, j’imagine que toutes ces évasions lui ont permis de gagner son ticket pour Alcatraz.

–  En effet. Le 18 janvier 1960, c’est la date à laquelle Frank arrive sur le Rocher, quasiment un an avant les frères Anglin.
Whitey Bulger se rappelle alors :

« Je n’ai jamais considéré Morris ou les frères comme des personnes dangereuses.
Frankie et les Anglins étaient tous des types exceptionnels. Ils n’ont jamais fait de mal à personne, mais ont payé un lourd tribut en passant des années en prison.
Avec le recul, je me souviens que Frank jaugeait tout le monde et ne disait ni ne révélait grand-chose. Il était toujours méfiant à l’égard des personnes qui l’entouraient.
En ce qui concerne les frères, ils faisaient honneur à leur famille. Ils menaient une vie rangée avec toujours ce goût de l’aventure. C’est ainsi que je me souviens d’eux. Ils étaient calmes et n’avaient qu’une idée en tête : quitter Alcatraz.
Pour Allen West en revanche, c’est une toute autre histoire ».

– Allen quoi ? Qui c’est celui-là ?

– Allen Clayton West. Moins connu que les trois autres, et pourtant il jouera un rôle important dans le projet d’évasion de 62.
À Alcatraz, West a la réputation du type arrogant, toujours au centre des conflits raciaux au sein du pénitencier. Un des gardiens de l’île, qui témoignera en 1994, se souvient très bien de lui :

« Comment était-il ? Je ne l’aimais pas. Je pensais que c’était une merde… Ce que vous pourriez ne pas croire, c’est que j’aimais la plupart des gars là-bas. Je me souviens du sourire narquois de West chaque fois que je lui disais bonjour… En fait, la plupart des prisonniers étaient plutôt plaisants à fréquenter, mais West était du genre à en vouloir à l’uniforme. Ouais, je me souviens très bien de West… »

Allen West arrivera sur le Rocher en avril 1954, bien avant les autres.
Il plonge également dans la délinquance très jeune. S’ensuit alors une carrière criminelle toute tracée : cambriolages et vols sont les délits les plus récurrents de son dossier.
Dans toutes les prisons où Allen West passe, il constitue une menace pour les autorités pénitentiaires. C’est un détenu considéré comme dangereux, régulièrement impliqué dans des tentatives d’émeutes raciales. En somme, un homme vicieux, capable d’agresser, même sans provocation préalable…

– Une question me turlupine maintenant : comment tout ce beau monde fait-il connaissance ? Parce que j’vois mal comment West a pu bien s’entendre avec Morris et les frères Anglin.

– Eh bien, figure-toi qu’ils se connaissaient déjà. Les quatre hommes s’étaient en effet déjà rencontrés au pénitencier d’Atlanta et à la prison de Raiford, en Floride.

– Hm, je vois. Et le projet d’évasion, quand a-t-il commencé ?

– C’est ce qu’on va voir dès à présent.

Clarence Anglin à Alcatraz

Clarence Anglin au pénitencier d’Alcatraz.

John Anglin à Alcatraz

John Anglin à Alcatraz.

Frank Morris à Alcatraz

Photo de Frank Lee Morris prise durant son séjour à Alcatraz.

Allen West à Alcatraz

Allen Clayton West à Alcatraz.

Préparation

– La préparation de l’évasion a commencé quelque temps après l’arrivée de Frank Morris à Alcatraz.
Frank avait été affecté à la bibliothèque de la prison où il aidait à ranger les livres. À ses côtés se trouvait alors un certain Clarence Carnes.

– Clarence Carnes ? Nous y revoilà donc.

– À l’époque où Frank Morris arrive sur le Rocher, Carnes est en effet bibliothécaire en chef.
Whitey Bulger nous en dit alors plus sur cette rencontre :

« Lorsque Frank est arrivé à Alcatraz, il a travaillé à la bibliothèque de la prison. À la bibliothèque, il s’est lié d’amitié avec Joe Carnes, qui était à Alcatraz depuis 1945. Joe connaissait mieux que quiconque la disposition et le fonctionnement de la prison.
Il était toujours prêt à mettre son savoir au service des autres pour déjouer le système carcéral.
Joe connaissait les gardiens par cœur. Il savait qui était le plus vigilant et qui était le plus paresseux. »

C’est grâce à ce Carnes qu’ils vont donc obtenir de précieuses informations sur la prison.
Carnes avait d’ailleurs une bonne raison de le faire d’après lui :

« L’une des raisons qui m’a poussé à les aider était qu’une fois que les condamnés se seraient échappés d’Alcatraz et auraient posé le pied sur le sol de San Francisco, ce serait fini. Ils fermeraient Alcatraz… »

– Intéressant. Et les frères Anglin et Allen West dans tout ça ?

– Les deux frères n’étaient pas encore arrivés à Alcatraz à ce moment-là.
Allen West, en revanche, était bien là.
Thomas Kent, un autre détenu, qui travaillait avec Frank Morris et Carnes à la bibliothèque, se souvient :

« Nous l’avons tous entendu de sa bouche… En février 1960, nous travaillions à la bibliothèque, Frank Morris, Joe Carnes et moi-même.
À l’extérieur de la bibliothèque, Allen West, muni d’un pot de peinture et occupé à peindre les cellules, s’est approché de la grille de la bibliothèque pour nous interpeller :

« J’ai trouvé un moyen de s’évader. J’ai déniché un itinéraire d’évasion au sommet du bloc B. Je crois que c’est faisable. Il y a une grille d’aération là-haut qu’on pourrait forcer. Nous pourrions nous échapper par l’arrière des cellules et laisser des mannequins dans les lits pour une nuit. »

– Le projet d’évasion est donc né à cette période.

– Oui, l’idée de s’échapper a commencé à germer à partir de là.
À l’époque des premières années de la prison fédérale, il y avait en effet des rumeurs qui disaient que les bouches d’aération montées sur le toit offraient un potentiel moyen d’évasion.

– Une autre faille de la prison à exploiter donc.

– Ouais, c’est ça. Et ce n’est que plus tard que les frères Anglin entreront dans la partie…

On dit qu’ils commencent à être impliqués dans le complot à partir de mars 1961.
Lloyd Miller, un agent pénitentiaire, avait en effet alerté le directeur adjoint de la prison sur le fait qu’il y avait quelque chose de suspect entre Clarence Carnes, les frères Anglin et June Stephens.

–Qui c’est celui-là encore.

– Un autre détenu qui travaillaient avec les frères Anglin au service culinaire. C’était un ami de confiance de Clarence Anglin.

Lors du repas du soir du 9 mars 1961, l’agent Lloyd Miller remarque donc quelque chose de louche. M. Miller écrit ceci, dans une note à l’attention du directeur adjoint :

« Pendant la dernière partie du repas de ce soir, j’ai remarqué que Carnes parlait à Stephens dans ce qui semblait être une conversation très sérieuse et confidentielle. Alors que j’essayais de l’entendre, Stephens a interrompu la conversation et s’est déplacé vers l’arrière de la table. Carnes, quant à lui, continuait de manger tandis que Stephens, affecté au service de la salle à manger, feignait de nettoyer une table vide à proximité.

Une fois la salle à manger vidée et le reste du personnel entré, j’ai vu Stephens rejoindre les frères Anglin à leur arrivée pour les emmener à l’écart. Il s’est alors engagé dans une conversation sérieuse et confidentielle avec eux, sans qu’aucun officier ou autre détenu ne puisse l’entendre. Cette conversation a duré plusieurs minutes.

Je n’ai aucune idée de ce dont il s’agissait, mais ce n’était certainement pas une conversation habituelle entre détenus. Ils étaient toujours sur le qui-vive et nous surveillaient de très près. »

– Donc, si je comprends bien, c’est Carnes, via Stephens, qui les aurait mis au fait.

– On ne sait pas vraiment. Ce qui est certain, c’est que le témoignage de Miller a prouvé que les frères Anglin ont été impliqués dans le projet à cette période, intégrant ainsi le groupe de conspirateurs.

Juillet 1961, c’est là que les choses deviennent intéressantes.
Les frères Anglin et Allen West réussissent en effet à s’installer dans des cellules voisines situées dans le Bloc B. John est dans la B-150, West dans la B-152 et Clarence dans la B-154.
Deux mois après, Frank Morris les rejoint en s’installant dans la B-138, soit seulement à cinq cellules de John.

C’est à ce moment-là que la planification de l’évasion se met en route.
Trois fois par jour à l’occasion des repas, Allen West, Frank Morris et les frères Anglin se réunissent dans la cantine de la prison pour discuter du projet. Ces périodes étaient donc cruciales pour élaborer leur plan. Ça leur faisait grosso modo une heure par jour pour débattre de la méthode qui leur permettrait de quitter l’île.

– Et de quoi ça parlait concrètement ?

– Il était question de plusieurs choses. Comme la décision de confectionner un radeau de fortune, et des gilets de sauvetage pour traverser la mer.
Ils discutent aussi probablement des outils qui leur seront utiles pour mener l’opération à bien, comme les têtes factices pour tromper les gardiens une fois sortis de cellule. La direction finale de leur voyage une fois le continent atteint a sûrement été aussi abordée.

À noter qu’entre-temps, Allen West change de cellule pour se placer à côté de celle de Frank.

– Dis donc, ça en fait des choses à faire. J’suis curieux de savoir comment ils se sont procurés tout ce matériel.

– Eh bien, il faut dire que le nouveau poste de Frank Morris a bien aidé. Il est en effet affecté à la fabrique de brosses au début du mois de janvier 62, fabrique située au rez-de-chaussée du nouveau bâtiment des industries. Ce nouveau poste lui aurait alors probablement permis de dissimuler certains outils et objets utiles à la construction du radeau et des gilets de sauvetage.

Avant ça, Clarence Anglin a également changé d’affectation professionnelle, travaillant désormais comme coiffeur pour les détenus. Un poste qui a été primordial pour récolter les cheveux servant à la confection des têtes factices.

John changera aussi de poste, et partira travailler dans la section habillement, aux côtés d’un certain Mickey Cohen.

– Mickey Cohen ?! Le parrain de Los Angeles condamné pour fraude fiscale. J’avais presque oublié son passage à Alcatraz.

– Eh bien, figure-toi que Cohen aurait également joué un rôle dans l’élaboration de cette évasion.

– Comment ça ?!

– Il est dit que grâce à son influence, il aurait utilisé ses contacts à l’extérieur pour aider les futurs évadés.

Une théorie plausible dans la mesure où Cohen a été le seul condamné de l’histoire d’Alcatraz à obtenir une caution pendant son séjour. Libéré en octobre 1961 pour ensuite revenir en mai 1962, soit sept mois plus tard.
Et puis, il y a ces paroles de Mickey Cohen, qui dira après l’évasion :

« On parlait beaucoup… on parlait beaucoup de conneries. Difficile de distinguer le vrai du faux, comme le veut l’adage. Mais ces deux gamins, ces gars, c’étaient des solides fils de pute. J’ai envie de croire qu’ils ont réussi ».

D’autres rumeurs ont également circulé, selon lesquelles Cohen aurait négocié au nom des conspirateurs avec un autre célèbre détenu d’Alcatraz, j’ai nommé Bumpy Johnson.

– Après le parrain de Los Angeles, voilà le parrain de Harlem. Décidément, ça fait du beau monde impliqué dans cette affaire.

– Mickey Cohen et Bumpy Johnson se seraient en effet promenés à diverses reprises dans la cour de la prison, ce qui aurait soulevé la méfiance et l’intérêt chez les gardiens.

Bumpy était en quelque sorte le leader de la population carcérale afro-américaine à Alcatraz. Une figure respectée du crime organisé, qui lui conférait une sorte de statut sur le Rocher, comme l’indique ce rapport :

« Il semble avoir été un leader de la population de couleur. Il a usé de son influence à une ou deux fois pour limiter les troubles.

Il a été signalé comme ayant une influence stabilisatrice pendant une période de tensions raciales. Une personne très respectée et considérée comme un conseiller par notre population de couleur.

Il est en bons termes avec tous les détenus et fait preuve de courtoisie et de respect envers le personnel à tout moment. »

Sa relation avec le personnel pénitentiaire serait même allée plus loin, puisqu’il est dit que Bumpy, par l’intermédiaire d’un officier corrompu, aurait profité de ses contacts à l’extérieur pour aider le groupe d’évadés en leur fournissant un bateau pour fuir.
Toujours grâce à ses contacts, Bumpy leur aurait aussi permis d’obtenir une certaine somme d’argent.
Et ce n’est pas fini, puisqu’il est encore dit que Bumpy aurait acheté le silence de détenus afro-américains incarcérés dans les cellules derrière le groupe d’évadés.
Un ancien gardien de la prison se rappelle alors :

« Le fait qu’ils n’aient rien dit reste pour moi un mystère. Les cellules étaient dos à dos avec le couloir entre les deux. Les détenus noirs étaient en face des blancs. Ils savaient ce qui se passait. Lorsque ces détenus rampaient là-haut, nuit après nuit, pour apporter du matériel, les détenus noirs pouvaient l’entendre. Et pourtant, ils n’ont jamais dit un mot… »

– Je ne comprends pas. Ils auraient eu beaucoup à gagner en informant les responsables de la prison du projet d’évasion. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ?

– Faut croire qu’ils obéissaient à Bumpy.
D’ailleurs, pour en revenir au parrain de Harlem, figure-toi qu’il a travaillé avec Frank à la fabrique de brosses. Et qu’il a aussi travaillé avec Clarence Anglin au salon de coiffure. Dans les deux cas, cela lui aurait donné l’occasion de parler avec eux.

– Je vois. D’ailleurs, en parlant de Clarence, il y en a un autre que l’on a oublié. Carnes, il devait bien participer à l’évasion, non ?

– C’était ce qui était prévu oui, mais Carnes était apparemment surveillé, ce qui l’a obligé à renoncer pour le bien de tous. Il continuera tout de même à les aider, aide qui sera précieuse pour les futurs évadés…

Pour pouvoir s’évader donc, il leur a fallu creuser un trou dans leur cellule. Pour cela ils avaient quelques outils de contrebande à leur disposition, comme des lames de scie en métal et des cuillères qu’ils avaient aiguisées. L’idée était de creuser autour de la grille de ventilation de la cellule pour avoir un espace suffisant et accéder au couloir de service non gardé, situé juste derrière. Une fois cela fait, ils pourraient alors accéder au toit grâce à une bouche d’aération.

Les murs en ciment des cellules s’étant détériorés au fil du temps, ils ont donc joué sur ce point faible.
Pendant des mois, ils vont alors creuser en cachette. Quand l’un creusait, l’autre montait la garde et ainsi de suite. Et pour dissimuler leur travail, ils utilisaient du simple carton peint pour tromper la vigilance des gardiens, qui ne se sont doutés évidemment de rien.
L’accordéon de Frank Morris sera même utilisé pour couvrir les bruits.

– Plutôt malin comme plan. Et qu’ont-ils fait des débris ?

– Mis dans les poches de leur pantalon, puis disséminés au fur et à mesure dans la cour de la prison.

Après ça, il a été question de confectionner les fausses têtes qui feraient office de leurre la nuit de l’évasion. Les cheveux récoltés par Clarence et un mélange de papier toilette, de savon et de béton permettront de les créer après un travail de longue haleine.

Le radeau de fortune est ensuite construit grâce à des imperméables de détenus volés ; puis ce sera les gilets sauvetage et les pagaies en bois.
Ils réussissent même à voler un moteur d’aspirateur pour le transformer en perceuse pour desserrer les vis du trou d’aération sur le toit.
Ils fabriquent aussi un périscope, une lampe de poche…

– Attends, attends j’te coupe. Où ont-ils caché tout ce bazar ?

– Derrière le mur de leur cellule et en dessous du toit. Comme ça, ni vu ni connu.

Autre élément notable : Frank Morris commande deux livres, susceptibles de nous révéler la destination finale du groupe d’évadés : deux bouquins pour apprendre l’espagnol.
Dis-toi qu’après un braquage de banque en 1955, Frank avait dit aux autorités avoir l’intention de s’enfuir au Mexique ou en Amérique du Sud pour repartir à zéro.

– Hm, une piste intéressante.

– Ces gars-là n’ont rien laissé au hasard. Dans un autre témoignage, Whitey Bulger nous dit alors ça :

« Ils étaient disciplinés… Ils faisaient de l’exercice, ils étaient jeunes, forts et en excellente forme physique. Petit à petit, ils ont réussi à s’acclimater au choc de l’eau froide. Ils s’entraînaient dur en sachant parfaitement les défis qui les attendaient.
Ils faisaient de l’exercice pour renforcer leur force dans leurs cellules en courant sur place sans chaussettes sur le sol en ciment froid. Ils ont même drapé des serviettes mouillées et froides autour de leur cou et de leurs épaules, ainsi qu’à l’intérieur de leurs vêtements pour s’adapter.
Ces gars-là étaient pleins de ressources et voulaient profiter de tous les avantages ».

Et d’après un autre détenu, ils avaient un plan A, un plan B, un plan C et même un plan D, et ce pour chaque scénario.

– C’est ce que j’appelle de la préparation.

– Il ne leur restait plus qu’à choisir la date finalement.
La nuit du 11 juin 1962, c’est là qu’ils décideront de mettre leur plan à exécution…

Le trou d'aération de l'évasion d'Alcatraz de 1962.

Le trou d’aération par où le trio de prisonniers est passé pour s’échapper de la prison d’Alcatraz.

Les têtes factices de l'évasion d'Alcatraz

Les fausses têtes utilisées durant l’évasion de 1962.

Objets utilisés durant l'évasion d'Alcatraz

Matériel utilisé par les frères Anglin et Frank Morris pour s’évader de la prison.

Évasion

– La nuit de la grande évasion, Whitey Bulger s’en souvient très bien :

« La nuit de l’évasion a été passionnante, mais elle était, par moments, aussi inhabituellement calme. Beaucoup d’entre nous savaient ce qui se préparait.
Le silence régnait, puis nous avons entendu un bruit sourd sur le toit, suivi du cri strident des mouettes qui vivaient sur le toit de la cellule.
Nous avons tous joué le jeu en hurlant et en créant un bruit assourdissant qui devait secouer les gardiens et qui, heureusement, a réussi à les distraire.
Après avoir fait beaucoup de bruit pour détourner leur attention, les sons se sont éteints et tout est redevenu calme. Nous avons ensuite passé une longue nuit à visualiser ce que les gars avaient vécu. Toujours pas d’alarme, le calme était synonyme d’espoir. J’étais tellement excité que je n’ai pas pu dormir de la nuit. Chaque minute sans alarme signifiait une minute de plus d’avance sur les autorités. »

Le groupe de fugitifs met donc son plan à exécution après l’extinction des feux de 21 h 30.
Frank Morris et les frères Anglin, après avoir placé leur fausse tête en guise de leurre, sortent de leur cellule grâce au trou qu’ils ont creusé. À présent dans le couloir de service où se trouvent les conduits, ils attendent Allen West qui, de son côté, semble avoir du mal à sortir de sa cellule. Le trou qu’il avait creusé n’était pas suffisamment large pour passer.
Allen West raconte :

« À 21 h 22 ce jour-là, Clarence Anglin a tapé sur mon ventilateur et a dit qu’il pouvait voir la lune. J’ai essayé de retirer le reste du ciment du trou situé à l’arrière de ma cellule. Je n’y suis pas parvenu. Il a essayé de m’aider pendant une minute environ mais n’a rien pu faire. »

Allen West reste donc bloqué dans sa cellule. Il ne partira pas avec le reste du groupe.
Peu importe, Frank Morris et les frères Anglin continuent sans lui.
Le trio emprunte alors le couloir de service avec leur matériel. Ils grimpent le long d’un tuyau, puis accèdent au toit en passant par une bouche d’aération.
Frank Morris et les frères Anglin traversent le toit sur une trentaine de mètres. Grâce à un tuyau d’aération, ils peuvent ensuite redescendre jusqu’au sol.
Ils escaladent deux clôtures de barbelés et atteignent finalement la rive nord de l’île.
C’est à ce moment-là qu’ils déploient leur radeau de fortune, prennent la mer et disparaissent…

–  Mais alors où est-ce qu’ils ont pu aller ?

– S’il faut en croire le témoignage d’Allen West :

« Nous avions parlé d’aller à Angel Island. On pensait qu’il y aurait moins de chances d’être repéré si nous allions dans cette direction.
En arrivant sur le continent, nous avions décidé de commettre un cambriolage pour nous procurer des armes et des vêtements, puis de voler une voiture. Nous voulions nous éloigner le plus possible de cette région, mais nous n’avions aucun plan quant à l’endroit où nous irions.
Si nous réussissions à nous échapper, Morris et moi avions prévu que tôt ou tard nous irions dans une direction et laisserions les frères Anglin aller dans une autre. »

Ce n’est finalement que le lendemain matin que l’alarme est donnée. Whitey Bulger s’en souvient encore :

« La nuit semblait s’éterniser… J’avais l’impression qu’il restait un an avant le lever du soleil et l’heure du décompte. C’était le grand moment et mon cœur battait la chamade. Un gardien s’est rendu alors dans la cellule de Morris et, comme il ne se levait pas pour le décompte, il a crié : « Morris… Debout ! » Le sergent a tendu la main dans sa cellule et lui a donné un coup de poing dans la tête. Imaginez le choc qu’il a subi lorsqu’elle a roulé sur le sol. Il a fait un bond en arrière, horrifié, et est resté sans voix, pointant du doigt dans la cellule alors qu’il essayait de sortir des mots de sa bouche.
L’un après l’autre, ils découvrent les autres disparus. L’allégresse, la joie, les rires et les plaisanteries fusent tandis que les gardiens se démènent frénétiquement.
Lorsqu’ils ont réalisé que Morris et les frères s’étaient évadés, les acclamations ont été si fortes qu’elles ont pu être entendues à des kilomètres à la ronde ! Je pense pouvoir parler au nom de tous ceux qui se trouvaient dans la prison ce matin-là, cela reste l’un des plus grands moments de ma vie… C’était un moment de liberté pour nous tous… »

Dès lors, un important dispositif est mis en place pour rechercher les évadés, mais Frank et les frères Anglin demeurent introuvables.
L’une des plus grandes chasses à l’homme de l’histoire des États-Unis était donc lancée.

Plusieurs théories émergeront alors, certains penseront qu’ils se sont noyés, tandis que d’autres croiront en la réussite de l’évasion.
Ce qui est sûr, c’est que les dossiers du FBI ne feront état d’aucune conclusion ferme, les théories se fondant sur des preuves limitées qui ne permettent pas de résoudre l’affaire.
Une affaire qui deviendra de plus en plus complexe, au point de déjouer les enquêteurs pendant plusieurs décennies.

– Que s’est-il donc passé après leur entrée dans l’eau ? Il doit forcément y avoir quelque chose qui pourrait nous aiguiller. Allen West a dit qu’il était prévu qu’ils se dirigent à Angel Island, tu penses que c’est dans cette direction qu’ils sont allés ?

– Possible, mais le témoignage aux enquêteurs de Woodrow Gainey, un autre détenu qui prétend avoir participé à la préparation de l’évasion avec Junes Stephens, nous dit autre chose.
Gainey était proche des frères Anglin et a pu côtoyer le groupe d’évadés. Il dira ceci aux enquêteurs :

« Au cours de leurs conversations, John Anglin avait indiqué qu’il était plus court d’aller de l’île à San Francisco plutôt que de se diriger vers Angel Island.
Par la suite, les frères Anglin ont évoqué la possibilité de s’emparer d’un hélicoptère, Morris avait en effet approfondi ses connaissances en pilotage à travers de nombreuses lectures à la bibliothèque de la prison. Il était convaincu de sa capacité à piloter un tel engin.
Dans l’éventualité où ils parviendraient à obtenir un hélicoptère, leur plan était de s’envoler loin, et de partir chercher un refuge quelque part dans le désert de Californie où ils resteraient cachés plusieurs mois, le temps que les recherches s’apaisent.
Une fois dans le désert, ils projetaient de dérober un grand camion-remorque, d’excaver une cachette pour y dissimuler le véhicule afin qu’il reste invisible. Ils envisageaient de quitter puis de réintégrer ce refuge discrètement. Ultérieurement, ils envisageaient de se regrouper pour commettre des braquages de banques.
Ils exprimaient également le souhait de libérer leur frère Al, détenu à la prison d’Atlanta. Ils n’ont fait mention d’aucun contact extérieur pouvant les assister dans leur entreprise. »

La théorie la plus populaire est que le trio s’est noyé en voulant rejoindre le continent. Mais aucun corps n’a jamais été retrouvé. Seul une pagaie en bois et des effets personnels sont retrouvés, mais il est possible qu’ils les aient laissés pour faire croire aux enquêteurs qu’ils se sont noyés.

D’autres informations, à l’inverse, nous laissent penser que les frères Anglin et Frank Morris ont bel et bien survécu.

Le FBI a en effet suivi plus d’une centaine de pistes à travers le pays. Les observations présumées ont été nombreuses et les agents ont suivi des pistes allant d’observations dans des hôtels, des bars et des banques, à des observations plus aléatoires de « trois hommes à l’allure suspecte » dans diverses voitures.

Par ailleurs, le directeur d’Alcatraz aurait reçu une carte postale mentionnant : « Ha Ha ! Nous l’avons fait… » signée Frank, John et Clarence.
Le FBI n’a cependant pas pu établir de correspondance entre l’écriture et l’un des évadés.

Clarence Carnes affirmera de plus avoir reçu une carte postale, plus de dix ans plus tard. Une carte postale contenant les mots de code Gone Fishing, ce qui voudrait dire qu’ils auraient réussi.

Autre fait surprenant : cet appel reçu par une avocate renommée de San Francisco, qui affirme avoir reçu un coup de téléphone de la part de John Anglin à son cabinet :

« La personne a appelé, la réceptionniste me l’a passé puis j’ai entendu : « Je suis John Anglin, et je veux que vous contactiez le bureau des U.S. Marshals pour organiser une réunion ». J’ai demandé dans quel but. Il m’a répondu quelque chose du genre : « Ne posez pas de questions, faites ce que je vous dis… ». Appelez alors le bureau de l’U.S. Marshal pour fixer un rendez-vous… » ai-je dit. « Je ne vais pas faire ça si je ne sais pas pourquoi ».
Il m’a alors répondu : « Savez-vous qui je suis ? »
J’ai dit non…
« Lisez le journal » et il a raccroché. »

Le FBI a installé une écoute téléphonique dans son bureau, mais… il n’a plus jamais rappelé.

– De vrais fantômes. Tout ça me paraît bien étrange.

– Tout comme les derniers mots de Robert Anglin, l’aîné des frères qui, dans son dernier souffle, avouera à voix basse sur son lit de mort : « J’ai été avec les garçons […]. Je sais qu’ils ont réussi… »
Plus tôt dans sa vie, Robert avait quitté la Floride pour s’installer au Texas sans aucune explication logique.
Ses derniers mots ont donc été très étonnants.

De plus, certains frères et sœurs Anglin ont déclaré que leur mère recevait chaque année des roses rouges pour son anniversaire, et qu’elles étaient toujours accompagnées de deux cartes non signées, et ce, jusqu’à sa mort, en 1973.
Il y avait aussi des cartes de Noël signées par les frères, sans cachet postal ni indication d’origine. Ou encore le téléphone qui sonnait où l’on n’entendait qu’une respiration à l’autre bout du fil…

Le meilleur pour la fin : cette preuve quasi irréfutable, selon laquelle les frères Anglin auraient
réussi à gagner l’Amérique du Sud et vécu dans une ferme rurale, au Brésil.
Une information venue de Fred Brizzi, un ami d’enfance des frères Anglin et ancien trafiquant travaillant pour les cartels sud-américains.
Ce Brizzi organisera en effet une réunion avec les membres de la famille Anglin en 1992, et ce pour prétendument tenir une promesse qu’il avait faite aux deux frères.Tout le monde se réunit autour de la table, impatient d’entendre ce que Brizzi a à leur révéler. On a d’ailleurs un audio de cette réunion.

Il dit être entré en contact avec John et Clarence dans les années 70 lors d’une opération de contrebande en Amérique du Sud. Il montrera alors une photo datant de 1975 dans laquelle on voit deux hommes dans la campagne brésilienne. Deux hommes qui seraient – possiblement – les frères Anglin.

– Quoi ?! C’étaient bien eux ?

– Eh bien, pour le savoir il a fallu attendre 25 ans jusqu’à ce que la photo soit analysée par des experts en imagerie faciale.
Et le résultat a été le suivant : selon toute probabilité, la photo serait authentique, ce qui veut dire qu’il est très probable que les deux personnes figurant sur la photo fournie par Fred Brizzi soient John et Clarence Anglin.

– Incroyable. Et qu’en est-il de Frank ? Était-il avec eux ?

– Le sort de Frank Morris n’a malheureusement pas été mentionné. Brizzi a déclaré qu’il y avait un autre homme avec les deux frères, mais son identité ne lui a jamais été révélée.

Cependant, en 1967, a un homme a appelé les autorités en leur disant qu’il avait été le camarade de classe de Frank Morris, et qu’il le connaissait depuis 30 ans. Il a alors affirmé l’avoir croisé dans le Maryland et l’a décrit comme ayant « une petite barbe et une moustache ». Malheureusement, il a refusé de donner plus de détails…

Autre déclaration, celle de Bud Morris, un homme qui prétendait être le cousin de Frank, et qui dira l’avoir rencontré en personne dans un parc de San Diego, et ce peu après la date de l’évasion.

Et c’est à peu près tout ce qu’on a sur Frank Morris…

– Hm, je vois. Ça en fait des choses toute de même. Je pense que nous avons maintenant de quoi faire pour mener à bien l’enquêter.

– Ouais et il y a du boulot. Mettons-nous au travail sans plus tarder.
Attends, je vois qu’il y a un dernier témoignage de Whitey Bulger. J’crois qu’il nous fait part de ses conclusions par rapport à toute cette affaire :

« Le directeur espérait qu’ils s’étaient noyés, tandis que les détenus croyaient « Ils l’ont fait !
Je pense qu’ils auraient pu s’en sortir assez facilement. Ils ont probablement volé une voiture et parcouru une grande distance avant même de penser à se procurer de l’argent.
Ces gars étaient intelligents, disposant de multiples plans de secours. Rapidement, ils ont créé un écart considérable entre eux et Alcatraz, sachant parfaitement comment échapper aux soupçons.
Je crois qu’ils sont tous parvenus à la liberté et qu’ils ont suivi leur plan de couper tous les liens. C’était une question de discipline stricte de leur part de couper totalement les liens avec leur passé. C’est pourquoi personne n’a jamais eu de leurs nouvelles. Non pas uniquement pour disparaître, mais pour protéger leurs familles.
Avant l’évasion, nous avons discuté en détail des tactiques que les fédéraux emploieraient pour essayer de capturer les fugitifs. L’une d’entre elles consistait à utiliser une pression extrême sur les familles. Je sais cela de première main et je sais qu’il est possible de disparaître efficacement. Le trio n’a pas réalisé la plus grande évasion de l’histoire des États-Unis sans avoir un plan solide sur la méthodologie de survie une fois libres.
C’est un dilemme douloureux, mais pour le bien de tous, ils n’avaient pas le choix.
C’était plus facile pour Mortis car il n’avait pas de famille proche, mais il devait en être ainsi pour la sécurité de tous.
C’est ainsi que le trio a survécu.
C’est ce dont nous avons discuté et débattu avant l’évasion.
Chaque fois que je repense à mes années passées à Alcatraz et à ce matin du 12 juin 1962, cela me remonte le moral et j’applaudis silencieusement Frankie, John et Clarence. Que Dieu bénisse ce trio. Ils ont contribué à la fermeture d’Alcatraz et sont entrés dans l’histoire… J’espère qu’ils ont vécu une vie longue et heureuse après Alcatraz. »

Angel Island et Alcatraz

L’île d’Angel Island au premier plan et celle d’Alcatraz au fond.

Trou creusé dans la cellule pour l'évasion d'Alcatraz

Un gardien observe un des trous creusés par les détenus après l’évasion d’Alcatraz.

Poster recherché des évadés d'Alcatraz

Avis de recherche de Clarence Anglin après l’évasion.

Photo des frères Anglin au Brésil

Photo très probablement authentique des frères Anglin dans la campagne brésilienne après l’évasion de 62. Clarence serait à gauche et son grand frère John à droite.

Épilogue

*Voir l’épilogue de cette histoire dans la vidéo ci-dessous* 👇

Vidéos sur l’histoire des évasions d’Alcatraz

Sources

https://www.goodreads.com/book/show/35794061-escaping-alcatraz
https://alcatrazhistory.com/
https://en.wikipedia.org/wiki/June_1962_Alcatraz_escape_attempt
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89vasion_d%27Alcatraz
https://en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Alcatraz

 

Catégories
Cartel de Colombie Trafiquants de Drogue

Frank Costello : Le Parrain qui a inspiré Vito Corleone

Vito Corleone dans la saga « Le Parrain » est un personnage fictif, ça, ce n’est un secret pour personne.
En revanche, combien de gens savent qu’il a été inspiré de vrais parrains de la mafia new-yorkaise actifs durant les années 40/50 ? Peu, j’imagine. Et pourtant, il est assez aisé de faire un rapprochement entre Don Corleone et la réalité. sdfsdfds

Regardez un peu.
Le style de vie discret de Don Vito dans le film pour passer sous le radar des autorités ? C’est un clin d’œil à la vie du parrain Carlo Gambino.
Le fait de le voir atteindre très jeune une position de leader dans la pègre, puis de le voir plus tard ordonner à son fils de ne pas suivre le même chemin que lui ? On pense à l’histoire de Joseph Bonanno.
L’entreprise d’huile d’olive pour couvrir les affaires illégales de la famille ? C’est une référence à l’entreprise d’importation que Joe Profaci avait ouverte dans les années 20.

Mais c’est qui est encore plus flagrant, c’est ce rapprochement que l’on peut faire avec cet autre parrain.
Un parrain que l’acteur Marlon Brando ira jusqu’à imiter en adoptant un timbre de voix et une gestuelle quasi similaire.
Un parrain qui disposait comme Don Corleone d’une forte influence relationnelle par le biais de ses nombreux contacts dans la politique.
Un parrain qui refusait catégoriquement que ses hommes s’impliquent dans le trafic de drogue, tout comme Don Vito. Et qui finalement a eu une vie relativement semblable à celle du personnage fictif que l’on ne présente plus aujourd’hui.
Vous avez sans doute deviné de qui on parle : on parle du « Premier ministre du milieu », Frank Costello.

Frank Costello avait été surnommé comme ça, parce qu’il avait beaucoup de contacts chez les politiques et qu’il privilégiait toujours la paix à la guerre au sein de la pègre.
Considéré comme l’un des mafieux les plus respectés et influents de toute l’histoire de la Mafia, il avait effectivement à sa botte tout un tas de politiciens qu’il utilisait pour faire profiter tout le milieu new-yorkais. À lui seul, il représentait à l’époque la force politique la plus puissante de New York. Dites-vous que dans les années 40/50, personne ne pouvait devenir juge, haut fonctionnaire ni même maire de la ville sans l’approbation de Frank. C’est dire l’influence qu’il avait.

Son credo, c’était de toujours éviter les ennuis, Frank les évitait comme la peste à vrai dire, ainsi lorsque les autres gangsters s’entretuaient dans des guerres de territoire sanglantes, lui comptait tranquillement ses liasses de billets dans son luxueux bureau. Nul besoin de violence, quand on peut l’éviter en graissant la patte à quelques personnes haut placées.

Frank Costello était alors devenu dans les années 40 le nouveau parrain de la famille Luciano après que son ami Lucky se soit fait expulser des États-Unis.
C’est son ingéniosité, sa détermination et son sens des affaires développé qui l’ont propulsé au plus haut rang de la Mafia. Et pour atteindre cette position dominante, Dieu sait qu’il s’en est passé des choses, c’est pourquoi je vous propose ici d’en savoir plus sur ce personnage historique encore trop méconnu du grand public.

Des petits gangs indépendants de New York au tout début du XXe siècle, au pain béni qu’était la Prohibition dans les années 20, à son ascension dans la Cosa Nostra avec son associé Lucky Luciano, en passant par sa rivalité avec l’intraitable Vito Genovese, vous saurez désormais tout sur la vie de Frank Costello, le parrain, le vrai.

Nouveau Monde

C’est un garçon. Le sixième enfant de la famille Castiglia.
Pour les parents, Luigi et Maria, c’est un évènement plutôt inattendu, ils ne s’attendaient pas à ce que le 26 janvier 1891 soit le jour de naissance de leur nouvel enfant. Mais c’était une bonne nouvelle quand même et il fallait désormais le baptiser.
Au grand complet, les membres de la famille Castiglia se sont donc rendus à l’église de leur village situé dans la région calabraise, Lauropoli. Luigi et Maria avaient emmené avec eux leur fils Eduardo ainsi que leurs 4 filles.

« Buon augurio del bambino ! », s’exclament les habitants du village pour porter chance au nouveau-né.

Des souhaits de bonne chance accueillis timidement par Luigi Castiglia. Leur famille était déjà très pauvre et l’arrivée d’un 6e enfant n’allait malheureusement pas arranger les choses…
Son épouse Maria de son côté voyait les choses différemment, pour elle il s’agissait d’un don de Dieu.

« Quel prénom voulez-vous donner à l’enfant ? », demande le curé de la paroisse.

« Francesco », lui répond-on.

Francesco Castiglia.
La vie de celui qui allait se faire plus tard appeler Frank Costello venait donc de commencer.

 

Vers 1893, la famille Castiglia doit se diviser en 2.
Don Luigi décide en effet de partir en Amérique dans l’espoir de fuir la misère de la campagne italienne. Les faibles ressources dont il dispose ne lui permettent pas d’emmener toute sa famille avec lui, alors il est contraint de laisser sa femme, ses deux de ses filles et son fils Francesco en Calabre.
Don Luigi est certain qu’il gagnera plus d’argent en Amérique et que le reste de sa famille le rejoindra rapidement. Pour lui, ce n’est qu’une question de temps.
Mais la déception sera grande, puisqu’arrivé en Amérique, il peine à économiser et acheter les billets de bateau restants. La vie là-bas était en fait aussi dure que dans la campagne calabraise ; Luigi n’avait finalement fait qu’échanger une misère pour une autre…

« Vendez tout, même les draps s’il le faut, même si vous devez emprunter quelques lires à quelqu’un, mais venez en Amérique », dira-t-il à sa femme.

Ainsi après 2 ans écoulés, les derniers billets sont achetés. Le reste de la famille peut enfin rejoindre les États-Unis.
1895 est l’année à laquelle Francesco Castiglia part donc pour le Nouveau Monde.
Il se souviendra plus tard de ce moment-là :

« Nous étions trois : ma mère, ma sœur et moi. Pour tout bagage, nous n’avions emporté d’Italie que l’énorme marmite en fonte dont ma mère aimait se servir pour faire la cuisine. On avait transformé la marmite en berceau, en y installant une couverture, et c’est là que j’ai dormi pendant tout le temps de la traversée ».

 

En Amérique, les Castiglia s’installent dans un appartement précaire du ghetto italien de East Harlem à New York.
Ils ne se sentent pas beaucoup dépaysés, puisque le quartier très animé dans lequel ils vivent est composé en grande majorité de Calabrais. Là-bas, tout le monde parlait italien, sauf peut-être l’agent de police du quartier, qui était généralement irlandais.

Pour subvenir aux besoins de sa famille, Luigi Castiglia ouvre alors une épicerie dans la 108e rue.
Mais le commerce rapporte peu, il y a tout juste de quoi pouvoir payer le logement et la nourriture, et ce, malgré l’aide de Maria et des enfants.
La progéniture, qui pousse vite, n’a jamais de quoi satisfaire sa faim. La vie est dure.
Au diner, Francesco ne manquait jamais d’ailleurs de comparer le contenu de son assiette avec celui de son frère et de ses sœurs pour s’assurer qu’on lui avait servi sa juste part.
Un de ses amis racontera un jour :

« Quand vous diniez régulièrement avec Frank, vous appreniez bien vite qu’il ne fallait surtout pas toucher au contenu de son assiette. Pas question de « goûter » à ce qu’il avait commandé, comme cela se fait souvent entre amis ; pour Frank, il s’agissait là d’un péché capital. Lorsqu’une personne se livrait à ce genre de pratique, il poussait son assiette sur le côté et n’y touchait plus. Il suffisait de le regarder pour comprendre qu’il était absolument furieux. Il appelait aussitôt le maître d’hôtel et commandait deux portions supplémentaires : une pour celui qui avait osé grappiller dans son assiette, la seconde pour lui. Ce n’était pas par peur des microbes, non, il avait tout simplement horreur que l’on mange dans son assiette. Je crois que cette phobie remontait à son enfance si pauvre : il défendait inconsciemment le contenu de son assiette contre les atteintes extérieures ».

C’est à l’âge de 9 ans que Francesco commence à fréquenter l’école. Une période à laquelle on trouve pour la première fois son prénom sous sa forme anglaise : un rapport indiquant en effet que Frank Castiglia était entré en école primaire.

Pour le jeune Frank, apprendre la langue de Shakespeare est alors une épreuve. D’une façon générale, il semble que l’école n’est pas faite pour lui, il déteste aller en classe, et préfère davantage courir les rues. Au moins dehors, il peut gagner un peu de sous.
Son grand frère Eduardo (qui changera aussi de prénom en se faisant appeler Edward) lui apprend d’ailleurs à améliorer son train de vie en volant quelques fruits chez les marchands du quartier.
Cela permet à Frank de suivre doucement, mais sûrement, le chemin de la délinquance.
Évidemment, ses parents n’ont pas du tout apprécié :

« Va à l’école, Francesco », lui dit son père.

« Mais j’y vais papa, j’y vais tous les jours », rétorque Frank.

« Je n’aime pas beaucoup tes amis, Francesco : ce sont des voyous, et ils ne feront rien de bon dans la vie ».

C’est alors que Frank s’adresse à sa mère :
« Je deviendrai quelqu’un, Mama. Et je peux te dire que je ne moisirai pas dans une épicerie ».

« Veux-tu bien te taire ! Tu dois respecter ton père, tu m’entends ? Tu lui dois le respect ».

« Oui, Mama… »

Frank détestera et méprisera son père tout au long de sa vie. La raison était qu’il le considérait comme trop mou, trop humble et si content de son sort. En fait, il ne comprenait tout simplement pas pourquoi il avait accepté cette vie si pauvre et médiocre…

Frank quitte définitivement l’école à l’âge de 13 ans. Désormais, il se fond parfaitement dans la petite délinquance de son quartier. L’école du crime, c’est là où Frank avait choisi de « s’éduquer ». Une école qui, au début du XXe siècle, formera dans les ghettos du New York certains des plus grands gangsters de l’histoire des États-Unis. Frank était sur le point d’en faire partie.

Avant les années 20 à New York, les gangsters ne se mélangeaient pas et restaient généralement entre eux : les Irlandais avec les Irlandais, les Juifs avec les Juifs, les Italiens avec les Italiens etc.
Les Irlandais avaient alors le West Side, tandis que les Italiens et les Juifs contrôlaient le East Side.
À East Harlem, le quartier où vit Frank Castiglia, c’est un sicilien et chef mafieux du nom d’Ignazio Lupo qui domine le secteur dans les années 1900.
« Lupo le Loup », comme on le surnomme, avait en effet réussi à avoir la mainmise sur la ville en fusionnant son organisation avec la famille de Giuseppe Morello. La Cosa Nostra sicilienne dont il fait partie domine alors clairement la pègre new-yorkaise à cette période. D’autres organisations comme la Camorra napolitaine ou la ‘Ndrangheta calabraise ont aussi une certaine forme d’influence, mais ce sont bel et bien les Siciliens qui règnent sur le monde souterrain.

À l’origine, la Mafia est une société secrète créée par des Siciliens pour des Siciliens. Protéger son peuple des méfaits perpétrés par les nombreux envahisseurs, c’était ce qu’elle avait fait tout au long de son histoire jusqu’à devenir un véritable État dans l’État.
Mais le truc, c’est qu’une fois importé aux États-Unis, les chefs de la Mafia ont décidé d’oublier ce qui avait fait l’essence même de leur organisation et ont alors commencé à extorquer leurs propres frères Italiens, et ce, plus que tout autre.
Ignazio Lupo faisait partie de ces racketteurs, ses hommes venaient toquer à la porte des commerçants et leur demandait de payer un impôt en échange d’une protection. Et si vous étiez à la place du commerçant, vous aviez tout intérêt à payer la taxe, sinon ils vous passaient à tabac sans vergogne. Et si ça ne suffisait pas, eh bien ils brûlaient tout simplement votre boutique.
Vous alliez porter plainte au commissariat du coin et là, c’était la mort assurée…
Mais avant que l’on vous fasse du mal, la Mafia vous avertissait en général en vous envoyant une lettre marquée d’une « Main Noire », c’était l’emblème de leur méthode d’extorsion, un sinistre cachet qui terrifiait alors tous ceux qui avaient le malheur de le recevoir.

Ces bandes de racketteurs, connues sous le nom de la Main Noire, n’étaient pas aussi organisées que la Mafia moderne que l’on connaîtra à partir des années 30. Leur organisation n’avait ni code de conduite formellement structuré ni vraie hiérarchie. Mais il y avait cependant une règle que tous respectaient scrupuleusement : l’omertà, la loi du silence.
Frank Castiglia, qui continue à cette époque son apprentissage dans les rues de East Harlem, la respecte lui consciencieusement. Il avait bien vu que dans son quartier les balances n’étaient pas bien vues. Cracher le morceau dans un commissariat équivalait en effet à être méprisé dans la rue, être traité de moins que rien et dans le pire des cas, cela voulait tout simplement dire signer son arrêt de mort. Frank avait donc bien compris cela, si bien d’ailleurs qu’il ne dénoncera pas une seule personne de sa vie, pas même ses ennemis.

En 1910, Ignazio Lupo et Guiseppe Morello, les chefs mafieux associés de la famille Morello (qui a à ce moment-là la plus grande influence à New York), sont arrêtés et envoyés en prison pour contrefaçon.
Ces arrestations permettent alors à un autre patron du crime de prendre la relève. Un boss non pas sicilien cette fois-ci, mais napolitain et affilié à la Camorra : Giosue Gallucci.
Après la baisse d’influence de la famille Morello, Galluci prend en effet le pouvoir à East Harlem, le quartier où vit Frank. Ce dernier est réputé pour être un homme d’affaires prospère, une richesse qu’il obtient grâce au racket, la loterie clandestine et sa grande influence dans l’appareil politique démocrate, le Tammany Hall, ce qui lui permet d’avoir une quasi-immunité contre les forces de l’ordre. « L’Italien le plus puissant politiquement de la ville » voilà comment les gens l’appelaient.
Il n’est ainsi pas impossible que Frank se soit inspiré de Galluci quand on connaît le chemin qu’il va prendre ensuite dans le crime organisé.

Quoi qu’il en soit, pour Galluci, le règne prend fin brutalement dans la nuit du 17 mai 1915.
Cinq gangsters d’une bande rivale napolitaine décident ce soir-là de le tuer, lui et son fils, dans un café.
Eh oui, même en étant entouré d’amis hauts placés, un boss de la pègre pouvait se faire descendre. Une leçon qui n’a sans doute pas échappé à Frank à ce moment-là. Le vieil adage selon lequel il valait mieux garder ses amis de confiance près de soi et encore plus près ses ennemis prenait tout son sens.

 

« Pourquoi ne vas-tu pas travailler ? ».
Ce jour-là, Don Luigi Castiglia s’interroge, son fils avait été vu par des voisins traîner dans les rues toute la sainte journée.
Étrangement, Frank décide cette fois-ci de l’écouter, il part chercher un boulot comme son père lui a dit et en trouve un chez un livreur de pianos. Mais ça ne dure même pas un an. Le travail est trop pénible et en plus mal payé, pour Frank le choix est donc vite fait : plutôt subir la colère paternelle que de devoir travailler 12 heures par jour pour une misère.
La tentation de la rue étant trop forte, Frank retourne alors à des activités peu catholiques telles que le vol à la tire et le cambriolage.
Il y passe clairement tout son temps, puis un jour, il se fait prendre en flagrant délit par un policier qui fait sa ronde. Frank est arrêté, il est maintenant sur le chemin pour être emmené au commissariat, quand tout à coup un conseiller municipal, qui le reconnait, intervient !

« Je vais m’occuper de ce petit macaroni », dit-il en clignant de l’œil au policier. L’agent, qui ne s’embête pas, laisse alors au politicien le soin de s’occuper de Frank.

« Je viens de te rendre un service, petit. Essaie de t’en souvenir quand j’aurai besoin de ton aide », dit le conseiller à Frank.

Frank est stupéfait, pourquoi cet homme lui avait fait cette faveur en le relâchant des mains du policier ? Ça y est, il saisit : il venait en fait de comprendre l’importance de rendre service à autrui, c’était un peu comme déposer de l’argent à la banque, on pouvait puiser dans le compte lorsqu’on en avait besoin, et plus il était gros, plus l’on était à son aise.
Une leçon qu’il ne manquera pas de mettre en pratique pour développer plus tard l’un des plus gros trafics d’influence de l’histoire du crime organisé américain.

D’ailleurs, c’est à cette période que Frank Castiglia change de nom, désormais il se fait appeler Frank Costello.
Pourquoi Costello ? On ne connaît pas vraiment la raison, sans doute l’avait-il changé pour que les policiers ne remontent pas jusqu’à ses parents, ou alors c’était pour mieux se faire accepter dans la société, Costello étant un patronyme irlandais aussi surprenant que cela puisse paraître.
Mais il y a peut-être une autre raison encore. Celle-ci provenant cette fois-ci des mémoires de Charlie Lucania, plus connu sous le nom de Lucky Luciano, un immigré italien qui, comme Frank, faisait ses armes dans les rues de l’East Side.

Il existe différentes versions sur la manière dont se sont rencontrés les deux hommes, d’après l’une d’entre elles, ils auraient fait connaissance au début des années 20. Néanmoins, une autre (racontée par Lucky Luciano lui-même) dit qu’ils se seraient rencontrés quelques années avant :

« C’est arrivé dans un cinéma de Times Square, je crois qu’il s’appelait le Victoria. C’était samedi soir et j’étais monté vers le centre avec quelques-uns de mes gars, histoire de voir un peu ce qu’il s’y passait.
On aimait bien aller au cinéma parce que ces films muets avaient des sous-titres et que ça nous aidait à apprendre l’anglais. On prenait toujours des fauteuils au balcon, bien sûr ; d’abord c’était moins cher, et puis on pouvait balancer des trucs sur les gens assis à l’orchestre et foutre un bordel monstre dans la salle. Ce soir-là, le directeur vida en même temps que nous une autre bande de gars assis de l’autre côté du balcon. Un des types était un peu plus vieux que nous et dirigeait une bande appelée le « Gang de la Cent quatrième Rue ».
On a fait connaissance et il m’a dit qu’il ne venait pas de Sicile, mais de Cosenza, en Calabre. Il s’appelait Francesco Castiglia, mais plus tard, il allait devenir célèbre sous le nom de Frank Costello.
La première fois que je l’ai entendu parler, j’ai dû me pencher pour comprendre ce qu’il disait, parce qu’il avait la voix très enrouée, comme s’il avait un rhume. Des tas de gosses italiens parlaient comme ça.
Leurs mères voulaient qu’ils aient toutes leurs chances dans la vie et elles pensaient que pour ça, il fallait leur faire enlever les amygdales et les végétations au premier éternuement. Mais souvent le toubib n’était pas très bon, le bistouri dérapait et à partir de ce jour-là, le gosse parlait comme s’il avait un mal de gorge permanent. C’est ce qui était arrivé à Frank ».

Frank Costello et Lucky Luciano deviendront par la suite de très bons amis. Il faut dire que les deux jeunes hommes aspiraient aux mêmes ambitions dans la vie, ils étaient tous les deux lucides, ingénieux et prêts à tout pour faire leur nid dans la pègre.

Par la suite, ils feront dès lors la rencontre de deux autres gangsters tout aussi ambitieux qu’eux.
Deux juifs également issus des quartiers de l’East Side : Meyer Lansky, un type de petite taille rusé et dur à cuire. Et Benjamin Siegel surnommé « Benny » ou « Bugsy », un grand type, beau garçon dont l’apparence pouvait être trompeuse, car il avait la gâchette facile.
Les quatre ont donc formé une bande. Une association dont Luciano se souvient :

« On formait la meilleure équipe qui ait jamais existé. On connaissait notre affaire mieux que n’importe qui dans la rue. On était comme les quatre Chevaliers de Notre-Dame, excepté qu’on se demande ce que 2 juifs ficheraient à Notre-Dame ».

Et donc, pour revenir à l’autre possible raison du choix du nom « Costello », Lucky Luciano raconte cette anecdote dans laquelle le groupe fraichement constitué commet son premier coup :

« On allait faire un casse dans un entrepôt sur les quais. Benny devait passer devant pour neutraliser le gardien de nuit. Alors qu’on était en train de mettre l’opération au point, Meyer a dit qu’il n’était pas d’accord. Il a dit quelque chose comme :
– Pourquoi est-ce que les Juifs, Bugsy et moi, doivent toujours passer devant et prendre les plus gros risques, alors qu’ensuite on partage tout en parts égales ? Après tout, il y a deux Italiens dans la bande, alors pourquoi vous ne prendriez pas les mêmes risques ?
– Qu’est-ce que tu veux dire, deux Italiens ? Je lui ai dit. On est un Rital, un Irlandais et deux Juifs, comme dans le quartier.
Lansky m’a regardé comme si j’étais timbré :
– Qu’est-ce que tu racontes ? Un Rital et un Irlandais ? Où tu vois un Irlandais, toi ?
J’ai commencé à rire et j’ai montré Frank du doigt.
– Lui. Il est irlandais. Tu sais, Frank Costello.
Dès lors, Costello s’est fait appeler comme ça. Je me souviens qu’après ça on a raconté cette histoire tant de fois que des tas de gars appelaient Costello en disant : « eh ! L’Irlandais ! » Et bien sûr plus tard, quand on a été enfoncés jusqu’au cou dans la politique à New York, ça ne nous a pas fait de mal d’avoir un type avec un nom irlandais comme Costello avec nous. »

 

Frank était encore un adolescent, mais pour son âge, il paraissait vraiment mature et sûr de lui. Il avait la tête sur les épaules et était capable de garder son sang-froid même lorsque la situation devenait tendue. Un profil qui n’a pas échappé à la vue des racketteurs de East Harlem, qui n’ont pas tardé à s’intéresser à lui, notamment un des gangsters du quartier qui l’enrôle pour collecter l’argent du loyer de ses appartements.
Un travail que Frank fait bien, il est assidu à la tâche et rend toujours sa collecte jusqu’au dernier sou. Arrive alors un jour où il se rend chez une locataire blonde, la quarantaine, une femme qui avait sûrement dû être jolie plus jeune, mais dont la beauté n’était maintenant plus qu’un lointain souvenir. « Valise défoncée », c’était comme ça que Frank la qualifiait.
Bref, arrivé à son appartement, il lui demande le loyer comme prévu. Mais là, la blonde lui dit qu’elle ne l’a pas, ce qui n’arrange évidemment pas les affaires de Frank. Il décide toutefois d’être clément pour le coup et prétexte plus tard à son patron que la locataire était finalement absente lors de la collecte. Ce geste, Frank ne le sait pas, mais il va amèrement le regretter.
Quelque temps après donc, il se rend de nouveau chez la blonde pour collecter le loyer.
La porte s’ouvre, et là Frank voit la femme en robe de chambre. Cette dernière l’invite à entrer, Frank s’assoie sur le divan quand il remarque une chose : la bonne femme est nue sous son peignoir. Pour Frank, c’est peut-être l’occasion de perdre sa virginité, mais… après avoir réfléchi, il se dit qu’elle n’en vaut finalement pas la peine. Un avis qui changera progressivement lorsqu’il boira un verre de vin proposée par la dame. La quadragénaire devient soudainement plus attirante à ses yeux :
« Ses cheveux blonds et frisés devenaient longs et soyeux ».
Quelque temps après, Frank quitte l’appartement.
Il va voir son chef pour lui apporter l’argent des loyers et lui dit qu’il a malheureusement perdu l’enveloppe que la blonde lui a donnée. Ce n’est certainement pas ce que son patron voulait entendre… Frank se fait du coup immédiatement rectifier le visage et rouer de coups de pied, et ce, en pleine rue ! Ce jour-là, il recevait la plus belle raclée de sa vie.
Une raclée dont il se servira de leçon pour ne plus tomber dans le même piège, au point où il utilisera une espèce de code avec ses amis lorsqu’une affaire sera jugée intuitivement peu sûre.
Quand ça arrivait, Frank regardait alors longuement l’individu en face de lui et disait à haute voix :

« Ses cheveux deviennent plus longs et plus soyeux », lorsqu’il annonçait ça, ses amis comprenaient tout de suite le message…

« À jouer avec le feu, on finit par se brûler », Frank Costello allait tôt ou tard faire à la justice, ce n’était qu’une question de temps :

  • Sa 1re arrestation a eu lieu le 25 avril 1908. Frank, accompagné de deux autres jeunes voyous, se fait arrêter ce jour-là dans le Bronx après avoir passé à tabac et vider les poches d’un marchand de charbons. Devant le juge, il plaide « non coupable » et bénéficie d’un non-lieu. Pour cette première, disons qu’il s’en sortait bien.
    Ce que vous voyez est la photo prise après son arrestation.
  • Puis il y en a eu une autre le 16 octobre 1912 sur la 108e. Cette fois-ci, pour un vol à main armée. Frank, toujours accompagné de deux complices, dérobe en effet près de 3600$ en liquide et 220$ de bijoux à une ménagère. Le jour du jugement, il plaide de nouveau « non coupable » et s’en sort par on ne sait quel miracle par un non-lieu. Peut-être avait-il menacé la plaignante d’abandonner les poursuites ? Nul ne le sait, quoi qu’il en soit, la chance lui sourit encore.

Mais ensuite, il commet le délit de trop.
L’arrestation se passe à Manhattan le 2 mars 1915, soit quelques mois après que Frank ait épousé une jolie brunette du nom de Bobby Geigerman.
À cette époque, Frank avait pris l’habitude de ne plus sortir sans son revolver, sauf que ce jour-là, manque de bol, il se fait arrêter pour port d’armes.
Aux enquêteurs, il dit dans un premier temps s’appeler Frank Saverio (en référence au nom de jeune fille de sa mère), puis déclare finalement que son véritable nom est Stello (c’était évidemment une façon de brouiller les pistes pour ne pas qu’ils remontent jusqu’à sa véritable identité).
Mais Frank comprend que cette fois-ci, ce ne sera pas aussi facile de se tirer d’affaire. Plaider non coupable n’apportera pas de non-lieu, et la caution pour la mise en liberté provisoire, elle, est trop élevée. Sans solution, il n’a donc pas le choix : va falloir qu’il croupisse derrière les barreaux avant son jugement…

Le temps passe, et la prison commence progressivement à lui peser. Bon c’est décidé, il va plaider coupable, même si c’est une décision qu’il accepte à contrecœur…

« Et maintenant, Saverio, dites-nous donc votre nom véritable », demande le juge à Costello, qui lui répond.

« Stello ».

Le juge reprend :

« Je vois qu’en 1908, c’est-à-dire il y a 7 ans, l’accusé a été arrêté pour vol et voies de fait, et qu’il a bénéficié d’un non-lieu. Je vois qu’il a été arrêté une seconde fois en 1912, pour les mêmes motifs, et qu’il a cette fois encore bénéficié d’un non-lieu. À l’occasion de l’une et l’autre de ces deux affaires, il a déclaré s’appeler Frank Costello. Cette fois, en revanche, il affirme que son véritable nom est Frank Saverio. Par ailleurs, un certain nombre de lettres m’a été adressé en sa faveur, mais il n’en reste pas moins que sa réputation est loin d’être excellente.
On peut même dire qu’elle est très mauvaise : d’après certains voisins, l’accusé a la réputation d’être un bandit ; de fait, il s’est assurément conduit en bandit dans le cas qui nous préoccupe ».

« Votre Honneur me donnera-t-il une autre chance ? », dit Costello en désespoir de cause.

« Vous avez eu des chances au cours des six dernières années, et ces chances doivent cesser un jour ».

« Si je plaide coupable, Votre Honneur, c’est parce que je suis en prison depuis un mois et que mes charges familiales exigent que j’évite les ennuis au maximum. Cela dit, on n’a pas retrouvé le revolver sur moi, mais à 100 mètres de l’endroit où je me trouvais ».

« C’est vrai, mais vous oubliez de préciser que les policiers qui vous suivaient vous ont vu le jeter. En d’autres termes, votre conduite a été celle d’un individu coupable à tous égards. Je vous condamne à un an de pénitencier, alors que la loi stipule que le délit dont vous vous êtes rendu coupable devrait vous valoir 7 ans de prison ».

Frank purgera onze mois sur les douze prévus (sa bonne conduite lui ayant valu une remise de peine).
Libre en avril 1916, il retourne alors traîner dans les rues de East Harlem.
En prison, il avait mûrement réfléchi sur son avenir. Il était bien décidé à ne plus retourner au trou. Courir dans les rues avec une arme à feu avec la perspective de refaire de la prison ou pire, perdre la vie ne faisait pas partie de ses plans :
« C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que j’étais stupide. Porter une arme, c’était comme porter une étiquette qui disait : « Je suis dangereux, je suis un criminel, sortez-moi de la rue ». J’ai décidé de ne plus jamais porter d’arme et je suis resté fidèle à ma décision », dira-t-il plus tard.

De toute évidence, Costello devait rompre avec la petite délinquance. Ce qu’il devait trouver, c’étaient des opportunités d’affaires sérieuses, qu’elles soient légitimes ou non.
Et c’est à ce moment-là qu’est arrivé le plus beau cadeau qu’un petit gangster comme lui pouvait rêver d’avoir pour changer de dimension criminelle. Un évènement majeur qui allait bientôt transformer sa vie et celle de nombreux autres délinquants des quartiers populaires de New York : la Prohibition.

Frank Costello jeune

Frank Costello jeune avec ses parents (Luigi et Maria Castiglia)

Photo d'arrestation de Frank Costello étant jeune

Photo d’identité judiciaire de Frank Costello jeune.

 

L’Amérique a soif

16 janvier 1920, minuit.
Le 18e amendement de la Constitution des États-Unis ratifiée un an plus tôt entre en vigueur. Il est désormais interdit de fabriquer, transporter, importer, exporter ou vendre des boissons alcoolisées (la possession et la consommation de ces dernières étant cependant encore autorisées).
La Prohibition venait d’être inaugurée cette nuit-là. Une nouvelle ère était sur le point de commencer en Amérique, une ère de désordres fantastiques où la loi allait être constamment bafouée. Des années d’interdiction qui feront alors les bonnes affaires d’un certain nombre de gangsters en quête de prospérité. À l’image de Frank Costello et de ses comparses, bien décidés à saisir la grande opportunité qui s’offrait à eux.

De ce fait, Frank Costello s’est lancé dans le trafic d’alcool en compagnie du groupe d’amis avec lequel il s’était associé quelque temps plus tôt.
Lorsque la Prohibition commence, Costello, Luciano, Lansky et Siegel sont bien résolus à occuper une place prépondérante dans ce nouveau marché. Ambitieux, ça, ils le sont, il n’y a pas de doutes, en fait ce qui leur manque à ce moment-là c’est de l’expérience. Les quatre sont à peine adultes et savent qu’il sera difficile de rivaliser avec les gros bonnets du Milieu italien de New York détenant l’essentiel du pouvoir au début des années 20. Parmi ces gros bonnets, on retrouvait notamment Joe Masseria ou Ciro Terranova, des Siciliens de la vieille école qui avaient une grande méfiance envers tous les non-Italiens, et plus particulièrement non-Sicilien. Un point de vue qui était alors complètement opposé aux gangsters de la nouvelle génération tels que Costello, Luciano ou Lansky, puisqu’eux considéraient le racket comme une affaire strictement commerciale, où l’origine n’était pas un prérequis pour faire du business. Collaborer au lieu de s’entretuer, telle était leur façon de voir les choses.
Et puis, de toute façon, il n’y avait pas de temps à perdre, la Prohibition était là et les Américains ne demandaient qu’une chose : qu’on assouvisse leur soif.

Leur entrée dans le marché clandestin de l’alcool commence ainsi grâce à un jeune homme tout aussi ambitieux qu’eux. Un type qui était passé maître dans l’art du cambriolage et qui avait rejoint la bande quelque temps plus tôt : Giuseppe Antonio Doto, plus connu sous le nom de Joe Adonis.
Joe Adonis, fraîchement arrivé dans la bande, se trouve alors à Little Italy en train de manger une glace avec Charlie Lucky Luciano, lorsqu’il lui fait cette proposition :

« Charlie, je sais qu’on n’a jamais travaillé ensemble et je n’aime pas demander de services. Mais j’ai besoin de dix mille dollars pour acheter une cargaison de whisky à Philadelphie, et si tu me les avances, je te propose cinquante pour cent des bénefs ».

La veille, Adonis avait en effet rencontré Waxey Gordon, un trafiquant d’alcool clandestin de Philadelphie. Waxey lui avait proposé une cargaison de whisky écossais garanti d’origine, mais Adonis n’avait pas les fonds suffisants pour conclure l’affaire, voilà donc pourquoi il s’est tourné vers Lucky Luciano, qui se rappelle :

« J’ai mis ma main sur l’épaule d’Adonis et je lui ai dit de garder son argent parce qu’il venait de se trouver un associé qui financerait toute l’opération.
J’ai appelé Costello, Lansky et Siegel, et on s’est retrouvés une heure plus tard. À nous quatre, on a réuni 35 000 dollars en argent liquide, et tôt le lendemain matin, Adonis et moi on est partis […] ».

Luciano et Adonis ont donc rencontré Waxey Gordon et le deal a été bouclé, la première affaire d’une longue série. Un début dans le trafic d’alcool raconté par Luciano lui-même :

« Les bénéfices étaient infiniment plus importants que ceux que l’on pouvait réaliser en s’attaquant à des victimes innocentes ou à leurs biens, et les peines encourues infiniment plus légères.
Quant aux chances qu’on avait de tomber un jour sous le coup de ces peines, elles étaient pratiquement inexistantes […] La protection s’achetait à tous les niveaux.
Depuis qu’on était gosses, on savait qu’on pouvait acheter les gens.
La question était seulement de savoir qui acheter, et pour combien.
Après tout, ce n’étaient pas les exemples qui manquaient autour de nous. Depuis le flic en tenue jusqu’au commissaire de police, depuis le racoleur de quartier jusqu’aux politiciens les plus influents. On savait que la plupart de ces types avaient la main tendue.
C’est Frank Costello qui a vraiment ouvert la voie à toutes ces histoires de trafic d’influence et de corruption de fonctionnaires. Il avait l’aisance et la classe d’un type deux fois plus âgé, et grâce à ce nom italo-irlandais qu’on lui avait collé sur le dos, toutes les portes s’ouvraient devant lui. C’est à ce moment-là qu’on a monté une banque privée. Pas une vraie banque. On a appelé ça notre ‘’banque à graisse’’.
Ça a débuté avec cinq mille dollars, qu’on a mis à la disposition de Costello pour qu’il les dépense de la meilleure façon possible ».

« Quand on a fait cette première affaire à Philadelphie, on a presque décroché le gros lot du premier coup ; c’est comme si on était partis du sommet et qu’on avait commencé à grimper à partir de là. Évidemment, comme dans toutes les grosses affaires, il fallait s’occuper des gens qui pouvaient nous être utiles, alors on graissait la patte aux flics et aux politiciens. Ça rentrait dans les frais généraux, comme dans n’importe quelle entreprise. »

Ainsi, grâce à Frank Costello, la bande disposait de tout un réseau de politiciens et de flics à leur solde dans tout Manhattan. Ce qui fait qu’ils pouvaient marchander la gnôle en toute tranquillité, et il y avait de quoi faire, puisque la demande était énorme.

Outre ses activités avec Luciano, Lansky et Siegel, Costello s’associe également avec l’un des plus grands trafiquants d’alcool de la prohibition : William Vincent Dwyer, un gangster irlandais que l’on surnommait « Gros Bill ». Et ce n’était pas à cause de son physique imposant qu’on l’appelait comme ça, mais en raison de son gros compte en banque et de sa grande influence politique.
Dwyer et Costello se sont ainsi associés en 1923.
À cette époque, Dwyer, déjà bien installé dans le trafic d’alcool, aurait eu alors une proposition de Costello qui lui aurait garanti une totale protection contre les raids de pillards qui sévissait de plus en plus. Subir ce genre d’attaques pour un bootlegger équivalait à perdre beaucoup d’argent, c’est donc pourquoi William Dwyer a accepté la proposition de Frank, bien qu’il n’ait eu sans doute pas d’autres choix que d’accepter au risque de s’attirer de gros ennuis…
L’association Costello-Dwyer a dès lors été l’une des plus efficaces et l’une des plus fructueuses de l’histoire de la prohibition. Chaque année, ils importaient en moyenne 40 millions de dollars d’alcool. Et ils ont été les seuls contrebandiers durant la Prohibition à ne pas se faire voler ne serait-ce qu’un camion. Un sacré exploit.

L’argent affluant de plus en plus, Frank commence ainsi à changer progressivement de dimension criminelle. La prohibition le rendait riche – et pas qu’un peu – ce qui lui permet d’investir dans d’autres affaires comme l’immobilier. Homme d’affaires intraitable qu’il est, il surveille chaque dollar investi.
Cette réussite lui ouvre dès lors les portes de la bonne société.
Un monde dans lequel Frank se sent comme un poisson dans l’eau.
Il est amical, attire instinctivement la confiance et a l’allure du type qui n’a franchement rien d’inquiétant. Autant de qualités qui lui permettent donc de côtoyer qui il veut sans éveiller de soupçons.
Cette apparente crédibilité, Frank Costello va alors l’utiliser pour élargir son influence et ses contacts parmi les personnes haut placées. Il fait connaissance avec des politiques, des juges, des journalistes, des conseillers municipaux et même des vedettes de cinéma.
Il corrompait tout ce beau monde et puis comme ça ils protégeaient ses entreprises et celles de ses associés issus de la pègre.
Vous étiez un contrebandier d’alcool durant la Prohibition et vous aviez un problème ? Allez voir Frank Costello et il le résolvait en un tour de main.

 

Les juifs, Costello les a toujours appréciés. Selon lui, eux et les Italiens avaient beaucoup en commun en tant que nouveaux arrivants en Amérique. Les deux communautés avaient certes vécu de manière distincte dans les ghettos de Manhattan, mais ils avaient l’un comme l’autre connu les mêmes galères.
Lorsqu’il fallait s’associer avec eux pour faire affaire, Costello n’avait alors aucun mal. Il s’était déjà associé avec certains d’entre eux comme Lansky ou Siegel. D’ailleurs, il était même sur le point d’en introduire un autre dans la bande de Luciano : un certain Arthur Flegenheimer, plus connu sous le nom de Dutch Schultz, un gangster qui régnait en maître absolu dans le marché de l’alcool clandestin dans le Bronx à cette période.
Mais cette arrivée n’est pas bien vue par un autre membre de la bande, un gangster dont on a toujours pas parlé : Vito Genovese.
Vito Genovese était un gangster napolitain qui avait été recruté dans la bande quelque temps plus tôt. Pas très apprécié dans le groupe (notamment par Luciano et Costello), il a cependant le mérite d’être bon pour les affaires, en plus d’être un gars impitoyable, malgré sa petite taille.
Arrive alors un jour où Luciano réunit ses associés pour discuter de l’éventuelle affiliation avec Dutch Schultz. Costello, Vito Genovese, Lansky et Siegel sont présents.
L’entretien commence, quand vient le moment où Frank Costello décide d’aborder le sujet qui les avait tous fait venir.
Vito l’écoute, puis se met à gueuler ! Luciano s’en souvient de cette scène :

« – Qu’est-ce que ça veut dire ? T’essaies de nous flanquer toute une bande de youpins sur le dos ?

Avant que Benny ou Meyer aient eu l’occasion d’ouvrir la bouche, Frank lui a presque foutu son poing dans la gueule, et puis il a dit, très calme :

– Tu ferais mieux de la fermer, Don Vitone, parce que t’es rien qu’un putain d’étranger, toi aussi.

[…] À partir de ce jour-là, quand quelqu’un voulait flanquer le nez de Vito dans sa merde, il l’appelait « Don Vitone » en face ou dans son dos. Et Vito n’a jamais pardonné à Frank d’avoir rappelé qu’il n’était pas sicilien et qu’il ne serait jamais vraiment des nôtres. Ce salaud de Vito avait une mémoire d’éléphant et une patience de lézard, et pendant trente-cinq ans il a attendu Frank au tournant pour avoir l’occasion de lui faire sauter la cervelle. » »

La rivalité entre Frank Costello et Vito Genovese ne faisait alors que commencer…

Durant la prohibition, le trafic d’alcool était dominé par les Italiens à New York. Et c’était en grande partie grâce à Costello qui, grâce à ses contacts, jouait parfaitement le rôle d’intermédiaire entre le monde légitime et la pègre.
Le chef suprême des gangs italiens était dès lors un mafieux sicilien trapu et court sur pattes du nom de Giuseppe Masseria, que l’on surnommait « Joe The Boss ». Cette position de chef incontesté, Masseria l’avait acquise en 1922 après avoir descendu son principal concurrent à la sortie d’un café.
On dit que c’est Lucky Luciano qui se serait occupé du boulot ce jour-là. Luciano étant alors avec Vito Genovese, un des lieutenants de Masseria.
Mais Luciano et Genovese n’étaient pas les seuls à bosser pour Joe The Boss, il y avait aussi leurs plus proches associés italiens, comme Frank qui rejoint l’organisation mafieuse dans les années 20.
Étant le chef du milieu new-yorkais, Masseria pouvait ainsi toucher une part du gâteau de ce que gagnait Costello.
Pour Frank, cela ne posait pas de problèmes, il respectait la hiérarchie et n’avait de toute façon pas l’ambition de devenir un second « Joe the Boss ». Sa position très influente dans le monde extérieur lui suffisait amplement. Ce qui arrangeait tout le monde, notamment Masseria, bien content de ne pas avoir un potentiel rival ayant l’intention de prendre sa place.

Au début des années 20, Joe Masseria pense donc être bien installé au poste de patron des patrons du milieu sicilien, on ne voit vraiment pas qui pourrait le déloger à ce moment-là. Enfin si, il y a peut-être une personne en mesure de le faire. Oui, cet immigré sicilien qui vient tout juste de poser ses valises à New York. Salvatore Maranzano entre dans la partie.

Maranzano, gangster sicilien de la vieille école, est venu en Amérique dans les années 20 pour goûter à son tour au rêve américain. Installé à Brooklyn, il décide alors de se faire une place dans le marché du trafic d’alcool. Pour cela, il forme un groupe de Siciliens qui commence progressivement à concurrencer les chefs déjà établis, dont Joe Masseria qui ne voit pas d’un très bon œil ce nouveau venu.
Et pour cause, Maranzano, ambitieux qu’il est, souhaite intégrer la bande de Luciano dans son organisation. Maranzano voit bien que Luciano et ses associés font tourner une entreprise très prospère dans le marché de l’alcool clandestin.
Il veut les recruter et organise donc un entretien.
Ce dernier a lieu dans le quartier général de Maranzano à Little Italy.
Frank Costello et Lucky Luciano s’y rendent dans le but de discuter d’une potentielle association (la réunion a lieu avant que les 2 rejoignent l’organisation de Masseria).

« Dans l’état actuel des choses, nous nous gênons mutuellement. Nous nous battons pour les mêmes marchés et, malheureusement, nos hommes s’entretuent parfois. C’est idiot, et ça nous coûte à la fois trop d’argent et trop d’hommes valables. Il faut que cela cesse », dit Maranzano, avant que Luciano lui réponde.

« Écoute, tu ne m’as pas fait venir ici pour réciter la Bible sur ce qui est bien et ce qui est mal, Maranzano. Alors, cesse de tourner autour du pot et viens-en au fait ».

« Je voudrais que tu rejoignes la grande famille Maranzano. Tu serais comme mon fils, mon fils préféré.
Je suis disposé à me montrer très généreux. Tu seras comme mon propre bambino ».

Bambino ? Maranzano se montrait peut-être un peu trop condescendant envers Luciano : qui pensera sans le dire :

« De quel droit ce connard essayait-il de remplacer mon vieux ? C’était une chose de conclure un marché, et une autre de jouer les papas avec moi […] »

Maranzano détaille par la suite sa proposition. Il souhaite que Luciano devienne le premier lieutenant de sa famille. De la sorte, Luciano aurait tout le marché d’alcool clandestin de l’organisation de Maranzano avec en prime une totale liberté de mouvement. Costello et les autres associés italiens de Luciano seraient évidemment les bienvenus, mais pas les juifs tels que Lansky ou Siegel.

Maranzano avait donc fini de soumettre sa proposition.
Costello, qui n’avait pas dit un mot depuis le début de la réunion, décide de prendre la parole à ce moment-là :

« Tu parles comme si on était au sommet d’une montagne sicilienne, Maranzano. Remettons un peu les pieds sur terre, qu’est-ce que tu veux ? »

« Ces jeunes sont tellement impatients ».

Maranzano va cette fois-ci plus en détail, il compte bien persuader ses 2 hôtes et met le paquet. Luciano se rappelle la scène :

« Il allait et venait dans la pièce tout en parlant. Quand il eut fini, il se tourna vers nous comme s’il s’attendait à ce qu’on l’applaudisse, comme s’il portait une toge et venait de terminer un discours devant le Sénat de Rome. C’est toujours l’impression qu’il me donnait, qu’il était César, et que moi j’étais de la merde. Frank et moi, on est restés là à se regarder sans rien dire. »

Après s’être rendu compte qu’il ne recevrait pas de réponse immédiatement, Maranzano leur conseille dès lors de prendre leur temps en discutant de la proposition avec leurs associés.
Mais comme vous le savez, l’histoire a finalement voulu que Luciano et ses amis rejoignent la bande de Masseria.

1929 est une année importante dans l’histoire de la pègre.
Cette année-là, du 13 au 16 mai, a lieu le premier sommet du crime organisé.
L’idée d’organiser cette conférence était venue de Johnny Torrio, le chef de la Mafia de Chicago et mentor d’Al Capone désormais à la retraite.
Torrio voulait en effet créer un Syndicat national du crime, une sorte de confédération dans laquelle toutes les organisations criminelles américaines seraient unies. Il avait imaginé de couper les États-Unis en tranches, de sorte que chaque groupe criminel se voit attribuer sa juste part : « Le racket est une industrie comme une autre », dira-t-il.
Au sein de ce Syndicat national du crime, tout le monde serait alors le bienvenu : bien sûr les mafieux italo-américains, mais aussi les gangsters juifs, irlandais ainsi que les criminels afro-américains.

Cette convention devait poser les bases d’une nouvelle mafia, plus moderne.
Un projet visionnaire qui fait dès lors Arêver Costello, Luciano et Lansky, qui partagent la même vision que Torrio.
Ils vont donc l’aider à organiser cette conférence.
Le lieu est choisi, ce sera Atlantic City.

C’est Frank Costello qui se chargera des invitations, il invitera pour cela tout le gratin du crime organisé américain.
Ainsi, arrive à Atlantic City, la délégation de New York, la plus grande de la réunion, dans laquelle il y a Johnny Torrio, Lucky Luciano, Meyer Lansky, Joe Adonis, Vito Genovese et Dutch Schultz.
Celle du New Jersey qui compte Willie Moretti et « Longie » Zwillman.
Chicago, avec Al « Scarface » Capone, Frank Nitti ou encore Jake Guzik.
Philadelphie avec Waxey Gordon, Nig Rosen et Max “Boo Boo” Hoff.
Sans oublier bien sûr la délégation de Cleveland, Détroit, Boston, Kansas City, celle de Louisiane, de Floride et l’hôte de la convention et patron d’Atlantic City, Enoch « Nucky » Johnson.
Bref, les plus grosses pointures de la pègre sont là. Toutes, sauf Maranzano et Masseria, car eux n’avaient pas été conviés. Leurs visions des choses trop traditionnelles, consistant notamment à ne travailler qu’avec des gangs italiens, ne coïncidaient effectivement pas avec les idéaux et principes modernes de Torrio, Luciano, Costello et Lansky.

D’après certains informateurs du FBI, Frank Costello aurait alors été le maître d’œuvre de la conférence. Une conférence qui a plusieurs objectifs, dont celui de poser les bases du Syndicat National du Crime.
Un autre consiste à résoudre les problèmes de violence qui sévissent à Chicago à cette période.
Il faut dire qu’on était seulement quelques mois après le massacre de la Saint-Valentin, ouais vous savez le jour où Al Capone a décidé d’orchestrer l’assassinat de sept gangsters dans une lutte liée au marché d’alcool clandestin. Un évènement qui avait grandement attiré l’attention des médias et des autorités, ce qui n’était évidemment pas bon pour les affaires…

Johnny Torrio commence ainsi à parler de ce sujet en déclarant que tous les conflits doivent à présent cesser.
Costello est ensuite présenté, et prend la direction de la réunion.

« La raison pour laquelle nous devons nous organiser est que nous devons nous placer sur une base commerciale. C’est ce que nous sommes, une entreprise. Nous devons mettre un terme à ce qui se passe actuellement à Chicago.
Vous vous tirez dessus dans la rue, des innocents sont tués et ils commencent à se plaindre.
S’ils crient assez fort, les fédéraux se lâcheront et commenceront à sévir. Et vous savez ce que cela signifie. Nous sommes dans une situation où des millions de dollars peuvent être gagnés simplement en donnant aux gens ce qu’ils veulent ».

Plutôt audacieux de la part de Costello, il est certain que Capone devait se sentir visé à ce moment-là. Connaissant son tempérament sanguin, il fallait en avoir pour oser remettre en cause son comportement.
Costello a alors un plan pour mettre fin à cette effusion de sang.
Torrio reprend la parole pour l’annoncer :

« En prison. Nous devons régler cette affaire tout de suite. Si tu retournes à Chicago après la fusillade de la Saint-Valentin, les gars d’O’Banion seront en guerre et la tension montera. Nous pensons que tu as besoin de vacances, Al ».

Là, Capone croit à une plaisanterie, mais Costello lui rappelle très vite que personne n’est là pour blaguer :

« Ce n’est pas une blague, Al. Nous avons trop investi pour que tu gâches la sauce. Facilite-toi la tâche. Trouve un moyen. Mais on a besoin que tu ailles au trou jusqu’à ce que les choses se calment ».

En voyant les personnes présentes dans la salle rejoindre l’avis de Costello et de Torrio, Capone comprend alors que c’est du sérieux.
Il est en colère, mais il sait qu’il n’a pas le choix. Il quitte la réunion et quelque temps plus tard, il se rend aux autorités. Dix mois de prison, c’est ce qu’il prendra pour une histoire de port d’armes prohibées, enfin si on peut parler de prison vu la cellule luxueuse qu’il s’est aménagée…

Voilà, la conférence d’Atlantic City est terminée. Un premier sommet du crime organisé qui avait donné à Frank Costello une stature nationale dans le monde de la pègre.
Ses maîtres mots durant la conférence avaient été : paix et coopération. Et on peut dire qu’ils ont été respectés. Ses confrères venus de quatre coins des États-Unis avaient en effet pu voir tous ses talents de diplomate dans la résolution du conflit de Chicago.
La guerre devait maintenant appartenir au passé, les affaires c’est tout ce qui devait compter.
Un message qu’il aurait été bien utile de transmettre à Masseria et Maranzano, les 2 grands absents de la conférence. Parce que eux étaient sur le point de déclencher une nouvelle querelle. Une guerre mafieuse cette fois-ci impossible à apaiser, tant les tensions sont vives.
Ouais, Maranzano et Masseria se détestaient beaucoup trop pour pouvoir éviter la guerre des Castellammarese…

Frank Costello durant la prohibition

Photo rare dans laquelle on voit Frank Costello (à droite) durant la prohibition.

Photo d'arrestation de Lucky Luciano jeune

L’associé et ami de Frank Costello, Lucky Luciano.

Photo de Frank Costello jeune adulte

Frank Costello jeune adulte.

 

Guerre des Castellammarese

Joe Masseria et Salvatore Maranzano étaient à la fin des années 20 les deux plus grands chefs mafieux à New York. Le problème, c’est qu’ils ne pouvaient pas se blairer, et ça, ça n’annonçait rien de bon…
En fait, il était devenu de plus en plus évident que les deux chefs s’affronteraient pour la direction de la Mafia, restait finalement plus qu’à savoir quand est-ce que la guerre allait éclatée.

Le clan Masseria était composé principalement de gangsters siciliens, calabrais et napolitains.
Parmi eux, il y avait Lucky Luciano, Frank Costello, Vito Genovese, Joe Adonis, Willie Moretti,  Albert Anastasia, Carlo Gambino, Giuseppe Morello, Gaetano Reina ou encore Alfred Mineo. Quant à l’organisation de Maranzano, elle était composée en grande majorité de mafieux originaires de Castellammare del Golfo, une petite ville sicilienne située à une centaine de kilomètres de Palerme. Maranzano pouvait alors compter sur Joseph Bonanno, Thomas Lucchese, Stefano Magaddino, Joseph Profaci, Joe Aiello, Joseph Magliocco, Tommy Gagliano, Vito Bonventre ainsi que Joseph Valachi.

Les tensions ont commencé à partir de 1928. Ça a débuté lorsque les hommes des uns ont commencé à détourner les camions d’alcool des autres. Au début, il n’y avait rien de très spectaculaire, il y avait un homme abattu par-ci, un camion attaqué par-là. Ce n’est finalement qu’en février 1930 que la guerre éclate vraiment, et ce, suite à un assassinat, celui de Gaetano Reina.
Gaetano Reina, un des alliées de Masseria dans le conflit à cette période, décide en effet de changer de camp pour passer du côté des Castellammarais, le clan de Maranzano. Un retournement de veste qui ne plait évidemment pas, surtout à Joe The Boss qui ne perd pas de temps alors pour sévir.
Pour ce faire, il fait appel à un de ses lieutenants, Vito Genovese.
Et c’est lors de la soirée du 26 février 1930 que les choses vont prendre une tout autre tournure.
Ce soir-là, Reina sort tranquillement de l’appartement de sa maîtresse, lorsqu’il tombe subitement sur une embuscade ! Vito Genovese armé d’un fusil de chasse à double canon tire et plante une balle à Reina en pleine tête ! qui meurt instantanément.
Reina mort, Masseria exacerbe par conséquent les tensions avec le camp adverse. Les Castellammarais de Maranzano veulent en effet se venger, ce qui met de l’huile sur le feu…
Pour les mafiosi impliqués dans le conflit, il est temps donc d’« aller aux matelas », autrement dit, ils allaient crécher en nombre dans des appartements secrets recouverts uniquement des matelas, rester en groupe et toujours sortir armés pour se protéger des attaques ennemis. Bref, ils devaient se préparer car la guerre était imminente.
On peut dire la guerre des Castellammarese était officiellement ouverte.

Le conflit qui opposait les hommes de Masseria et Maranzano avait atteint son point culminant. La guerre des Castellammarese, officiellement ouverte, devenait de plus en plus violente dans les rues de New York.
Du côté du camp de Maranzano, Vito Bonventre et Joe Aiello sont tués.
Masseria essuie également des pertes, ses alliés, Giuseppe Morello et Alfred Mineo ne sont malheureusement plus de la partie.

Frank Costello, également allié de Masseria, réussit lui à rester en dehors des combats, sans pour autant paraître déloyal. Il aide notamment Joe The Boss lorsque ce dernier échappe par miracle à la mort lors d’une fusillade. En fuyant, Joe avait en effet fait tomber son manteau qui avait par la suite permis aux autorités de remonter jusqu’à lui. Heureusement, Joe avait pu compter sur Frank qui, quelques jours plus tard, s’est rendu dans un commissariat du Bronx pour régler le problème. Il transmettra alors aux policiers le message suivant : personne ne devait toucher à un seul des cheveux de Masseria.

Rendre service, ça ne posait pas de problèmes à Costello, mais cette guerre il la désapprouvait.
Pour lui, elle était inutile, un conflit de ce type ne pouvait que nuire aux affaires.
Luciano et Genovese pensaient d’ailleurs pareil, tous ces affrontements causés par les vieux Don devaient cesser au plus vite, surtout que leur boss était sur le point de perdre la guerre.
Costello, Luciano et Genovese ont donc essayé de convaincre Masseria en ce sens, mais rien à faire, Joe fait la sourde oreille.
La paix n’étant pas à l’ordre du jour, il ne leur reste finalement plus qu’une solution : comploter contre Joe The Boss pour mettre définitivement fin à la guerre. Pactiser avec l’ennemi, c’est qu’ils allaient faire à présent.

Luciano, Costello, Lansky et leurs alliés avaient en réalité projeté de prendre le pouvoir au sein de la pègre depuis longtemps, en fait ils n’attendaient qu’une chose : que l’occasion se présente, ce qui était enfin le cas.
Les vieux Don, comme ils les appelaient, ne faisaient que les empêcher de construire les nouvelles bases du crime organisé comme celles qui avaient été discutées à Atlantic City.
Lucky Luciano se souvient :

« Nous autres, les jeunes, on détestait ces vieux moustachus et tout ce qu’ils faisaient. On essayait de mettre sur pied une organisation qui marcherait avec son temps, et ces deux-là vivaient avec un siècle de retard. On savait qu’on finirait par éliminer les vieux et leurs idées, c’était qu’une question de choisir le moment propice. Pour nous, se débarrasser de Masseria et Maranzano, c’était un peu comme pour une banque de démolir une vieille baraque pour construire un immeuble neuf à la place. C’était comme si on était des entrepreneurs : il fallait descendre ces vieux chnoques pour déblayer le terrain ».

La première étape a donc été de se débarrasser de Masseria.
Pour ce faire, Luciano et ses associés ont organisé un entretien secret avec Maranzano. À l’issue de la rencontre, les deux parties se mettent d’accord, il avait été décidé que Luciano et ses amis s’occuperaient de l’élimination de Masseria, et ce, avec l’assurance que le camp adverse n’entreprenne aucune purge une fois Joe The Boss éliminé. Maranzano, tout comme eux, disait vouloir la paix. La guerre des Castellammarese avait fait couler beaucoup trop de sang, et il était impératif de refaire régner l’ordre dans les rues de New York.
La poignée de main entre Lucky Luciano et Salvatore Maranzano signifiait ainsi ce jour-là l’arrêt de mort de Masseria.

15 avril 1931, 9h du matin.
Lucky Luciano est seul avec Masseria dans un des bureaux du vieux Don. Joe est assis dans un fauteuil et écoute ce que Luciano a à lui dire. Luciano lui expose les grandes lignes d’un plan visant à assassiner une impressionnante brochette de lieutenants de Maranzano qui devait donner une victoire totale à Masseria.

« Ça faisait bien deux heures que je parlais et ce vieux Joe rigolait et se léchait les babines comme si on lui avait fait goûter le sang de Maranzano dans une coupe en or », se souvient Luciano.

Midi arrive, Luciano propose à Joe The Boss de fêter cette victoire imminente en allant déjeuner dans un restaurant à Coney Island.

« J’ai vu briller les yeux de Masseria dès que j’ai parlé de cuisine gastronomique, et en réservant une table au téléphone, j’ai commandé suffisamment de bouffe pour gaver un éléphant, et la salive lui dégoulinait littéralement de la bouche ».

Arrivés là-bas, ils commandent à manger, Masseria plus que Lucky, puisqu’il faudra près de trois heures à Joe The Boss pour finir son repas.
Un peu avant 15h30, Luciano décide alors de proposer à Masseria de se détendre en jouant aux cartes. Masseria accepte. Ils jouent une première manche puis au bout de la seconde Lucky se lève et s’excuse, il doit se rendre aux toilettes. Mais, à peine la porte des WC se referme qu’un groupe d’hommes armés fait irruption dans le restaurant !

C’en était fini pour Joe, les multiples balles logées dans sa nuque avaient eu raison de lui…

Sa mort marquait la fin de la guerre. Une guerre qui avait élu vainqueur son grand rival, Salvatore Maranzano, qui ne perd d’ailleurs pas de temps pour assouvir sa soif de grandeur en organisant une réunion qui doit le sacrer « Capo di Tutti Capi », ce qui veut dire dans la Mafia le chef de tous les chefs.
Tous les plus grands mafieux new-yorkais étaient présents pour assister à ce qui devait faire de Maranzano le chef suprême de la Mafia. De la réunion émerge alors la création des 5 familles de New York, une réorganisation de la hiérarchie mafieuse est faite et Maranzano devient le boss de tous les boss. Un couronnement qui ne plaît pas à Luciano, Costello et les autres, non, ils n’ont absolument pas l’intention de le laisser faire. Ils savent très bien qu’ils ne sont pas en sécurité maintenant que Maranzano a les pleins pouvoirs. L’idée de rendre son règne aussi bref que possible surgit !
Luciano, Costello et leurs associés ont décidé qu’ils allaient comploter contre le nouveau roi. Avec le soutien de nombreux autres chefs mafieux, le complot prend forme.
De son côté, Maranzano se rend très vite compte de ce qui se trame. Pas question de les laisser faire, il souhaite frapper en premier. Il dresse alors une liste de soixante personnes à exécuter, et la présente à l’un de ses plus fidèles lieutenants, Joseph Valachi, en disant :

« Il faut retourner aux matelas et nous débarrasser de ces gens ».

Cette liste comprenait entre autres Frank Costello, Lucky Luciano, Vito Genovese, Joe Adonis, Vincent Mangano, Dutch Schultz et Al Capone (Capone ayant soutenu Masseria en contribuant massivement au trésor de guerre depuis Chicago).
Mais Maranzano n’est pas le seul à dresser sa liste noire, Luciano et ses alliés en dressent une aussi, à la différence que la leur contient tous les mafiosi de la vieille école, Salvatore Maranzano y compris et en premier de la liste.

10 septembre 1931, peu avant 2 heures de l’après-midi.
Quatre hommes envoyés par la bande de Luciano et déguisés en agents fédéraux s’introduisent dans le bureau de Maranzano. Maranzano entend un vacarme, il sort pour enquêter, quand soudain, il fait face à un groupe d’hommes armés menaçants ! Maranzano essaie de se réfugier dans son bureau, mais il est trop tard. Les faux agents fédéraux le poignardent puis l’abattent de quatre balles !

La nouvelle garde mafieuse dont faisaient partie Frank Costello et ses associés avait finalement réussi à éliminer les vieux Don. Ils pouvaient désormais organiser le crime comme bon leur semblait. C’était le début d’une nouvelle ère, celle du renouveau et de la modernité au sein de la Mafia.
Une ère extrêmement prospère dans laquelle Frank Costello jouera un rôle déterminant.
L’histoire ne faisait finalement que commencer…

Funérailles de Joe Masseria

Funérailles de Joe Masseria.

Cadavre de Salvatore Maranzano

Image rare du corps inerte de Salvatore Maranzano après son assassinat.

 

Le jeu et la politique

Ça y est, Masseria et Maranzano n’étaient plus de ce monde. Dorénavant, Frank Costello et ses amis pouvaient organiser la pègre comme bon leur semblait. Ils avaient fait le ménage en assassinant de façon spectaculaire les deux grands boss de la mafia new-yorkaise, en plus d’une quarantaine d’autres gangsters de la vieille école dans les 24 heures qui avaient suivi le meurtre de Maranzano. La guerre des Castellammarese appartenait au passé. La paix était désormais rétablie à New York.

Après l’élimination des vieux moustachus, Luciano s’impose alors comme le principal chef mafieux de la ville. Pour lui, acquérir le titre suprême de capo di tutti capi était tout à fait envisageable, mais il préfère l’oublier pour le moment ; selon lui, une telle position ne créerait en effet que des ennuis entre les familles, sans oublier le fait qu’il deviendrait aussitôt une cible potentielle pour toutes les personnes désireuses de prendre sa place. Il n’en reste pas moins qu’au début des années 30, sa position au sein de la pègre est dominante, un peu comme celle de Costello d’ailleurs, qui change également de statut à cette période. Faisant partie de la famille Luciano, l’une des cinq familles de New York, il est le consigliere de Lucky – en d’autres termes, son conseiller –, ce qui représente le n°3 dans la hiérarchie de la mafia. Vito Genovese étant le n°2, au poste de sous-chef.

Les conflits terminés, il était donc temps de se remettre aux affaires. Se faire de l’argent, c’est tout ce qui comptait pour les mafieux à ce moment-là. Dans ce domaine, Frank est alors un excellent conseiller : celui qui rapportait le plus dans la famille Luciano était en effet à l’aise dans le fait de faire fortune sans violence et cela, les autres mafieux l’avaient bien vu, au point qu’ils viendront chercher conseils et aide auprès de lui.
Grâce à son habileté relationnelle dans la politique, Costello a ainsi pu aider certains de ses pairs à amasser de l’argent tout en évitant la prison, les deux facteurs les plus importants de la vie d’un mafieux, après la survie pure et simple bien sûr. C’est au cours de cette période qu’il obtiendra d’ailleurs le titre de « Premier ministre du milieu », un rôle que Frank Costello appréciait et pour lequel il était parfaitement adapté.

Au début des années 1930, la prohibition est sur le point d’arriver à son terme. Les belles et prospères années 20 sont révolues et l’Amérique est désormais en plein marasme économique à cause de la crise de 1929.

Grâce à la prohibition, Costello et ses amis s’étaient abondamment enrichis ; la contrebande d’alcool les avait rendus riches au-delà de leurs rêves les plus fous et sans ce commerce en sous-main, il est certain qu’ils n’auraient pas atteint une telle dimension criminelle, mais bon, toutes les bonnes choses ont une fin et la prohibition n’y a pas échappé non plus.

Elle prend fin le 5 décembre 1933. Un événement qui pousse dès lors la mafia à se diversifier en cherchant d’autres sources de revenus. Et pour Costello, le choix est fait : il a décidé de se tourner vers le jeu, et plus particulièrement les machines à sous.

Dès la fin des années 20, Frank Costello comprend en effet que la prohibition touchera bientôt à son terme et que la consommation d’alcool redeviendra bientôt légale. Anticipant déjà les pertes d’argent dû à ce revers économique, il cherche alors un nouveau racket qui pourrait lui rapporter gros. Après mûre réflexion, Frank choisit ainsi les jeux d’argent, en se focalisant sur les machines à sous, un secteur qui ne demandait qu’à être exploité à l’époque à New York.

Pour développer cette affaire, Costello va donc s’associer avec un de ses plus fidèles amis : Philip « Dandy Phil » Kastel. Avec Phil, il va dès lors développer un véritable empire du jeu, au point d’inonder New York de leurs machines : environ 5 000 seront dispersées dans toute la ville, que ce soit dans les bars, les restaurants, les cafés, les pharmacies, les stations-service ou encore les arrêts de bus.
Costello et Kastel deviennent de ce fait rapidement les nouveaux rois du jeu à New York, ce qui faisait les bonnes affaires de la famille Luciano, pour laquelle ils travaillaient, et grâce aux relations politiques de Costello, l’affaire marche alors comme sur des roulettes. Il suffisait que Frank arrose quelques personnes haut placées et les problèmes étaient vite réglés. Il arrivait toutefois que certaines machines à sous soient confisqués, comme en témoigne ce policier de l’époque, qui raconte :

– Je me rappelle avoir travaillé quelque temps sous les ordres d’un capitaine de police. C’était un homme honnête, et nous ramenions tous les jours deux ou trois machines au commissariat. Costello était fou. Un jour, il est venu nous voir pour nous dire : “Comment ça se fait que je peux payer tout le monde, sauf vous ?” On lui a répondu qu’il fallait poser cette question au capitaine. Inutile de vous dire que le capitaine l’a flanqué dehors avec perte et fracas. À part ça, tout le monde était sur la liste, depuis l’inspecteur en chef jusqu’au plus minable des flics de la circulation.

D’ailleurs, le marché du jeu s’agrandira encore un peu plus pour Costello lorsque Arnold Rothstein, un de ses mentors qui dominait les affaires de paris clandestins à New York, se fait assassiner. L’empire du jeu de Rothstein étant conséquent, il y avait là un marché à prendre. Et c’est Costello qui se chargera de prendre la relève, en désignant notamment son ami Frank Erickson, un bookmaker notoire de l’époque, pour diriger l’entreprise des paris clandestins laissée par Rothstein.

Quelques mois plus tard, Erickson devient alors le patron des bookmakers à New York. Toute l’affaire c’est Erickson qui la gérait, Costello lui n’avait qu’à récupérer sa part des bénéfices de temps à autre, développant ainsi un peu plus son immense empire du jeu. Puis arrive un individu qui va décider de jouer les trouble-fête…

Le 1er janvier 1934, Fiorello La Guardia prête serment pour devenir le nouveau maire de New York.
Comme son nom l’indique, La Guardia a des origines italiennes ; cependant, contrairement aux Costello, Luciano, Genovese et consorts, lui s’est lancé dans la politique pour faire régner l’ordre. Ce qui caractérisait le plus La Guardia était son aversion pour les gangsters. Il les haïssait plus que tout, au point d’ordonner, quelques minutes seulement après avoir prêté serment, d’arrêter Lucky Luciano, le chef mafieux le plus influent de la ville.

Mais La Guardia n’a pas que Luciano dans son viseur à ce moment-là, il a également Costello qui, à cette période, règne en maître absolu du jeu à New York. Et… les jeux d’argent, disons que La Guardia ne les portait pas vraiment dans son cœur… Selon lui, le jeu était un des vices dont la ville devait impérativement se débarrasser. Il déclarera même à la radio, en faisant allusion à Costello et à son associé Erickson :

– Il faut chasser ces clochards de la ville !

Les problèmes n’ont donc pas tardé à pointer leur nez pour Costello. Il était désormais devenu l’une des cibles principales du nouveau maire, qui souhaitait mener la vie dure à tous les gros bonnets du milieu. La police recevra alors comme consigne de les harceler par tous les moyens possibles et imaginables. Un jeune lieutenant de police de l’époque se souvient même avoir reçu l’ordre d’expulser Costello et Erickson du Waldorf Astoria, le luxueux hôtel où les deux hommes résidaient :

— Je leur ai tout d’abord parlé gentiment. Ça a marché tout de suite avec Erickson, que je n’ai pas revu après lui avoir demandé de balayer le plancher. Avec Costello, ça a été une autre paire de manches : il continuait de se pointer chaque jour à la porte. J’avais beau lui dire : « Écoutez, vous savez que l’on m’a donné des ordres. Vous ne devez plus venir ici. » Rien n’y faisait. Il se contentait de me répondre et de me regarder sans se troubler : « Demain, vous ne verrez plus. » Ce petit scénario s’est répété un certain temps. Chaque jour, il me jurait qu’il ne reviendrait pas le lendemain, le lendemain, je vérifiais, et il était toujours là. Un jour, perdant patience je n’y tins plus et, je lui lançai : « Écoute, mon salaud, la prochaine fois que je vois ta sale bobine, je fous mon poing dedans. Je t’ai dit de ne plus mettre les pieds ici. » Il demeura parfaitement impassible. Après tout, je n’étais qu’un gosse à l’époque, et lui était déjà un gros bonnet. Il se contenta de me regarder comme d’habitude et de me dire qu’il ne reviendrait pas le lendemain. Vingt-quatre heures plus tard, il était là, fidèle au rendez-vous.

Évidemment, ce manège n’a pas plus à La Guardia qui, en réponse, décidera de démanteler entièrement l’affaire de machines à sous de Costello. Pour le coup, les policiers de New York ont eu comme consigne de rafler toutes les machines à sous qu’ils trouveraient et c’est La Guardia qui s’est personnellement chargé de les détruire. Un vrai coup dur pour Frank Costello, qui a dû tirer un trait sur sa florissante affaire, du moins à New York, car il était probable que ses machines à sous revoient le jour dans une autre région des États-Unis, une région où il pourrait opérer sans ennuis et où le gouverneur lui-même l’accueillerait à bras ouverts. L’opportunité de la Louisiane était en effet sur le point de se présenter pour Frank.

Son affaire de machines à sous littéralement mises en pièces, Costello n’est cependant pas à plaindre, la diversification de ses activités et ses investissements dans l’immobilier lui permettent de mener la vie d’un rentier aisé. L’argent ce n’est pas ce qui lui manque, loin de là. Et pourtant, il allait encore s’enrichir, et ce grâce une opportunité d’affaires inespéré…

Chassées de New York, les machines à sous qui lui restaient prenaient en effet la poussière dans des entrepôts au New Jersey. Frank Costello était assis sur une mine d’or, mais malheureusement, il lui était impossible d’en tirer avantage. C’est alors qu’un miracle se produit, et ce par le biais d’un dénommé Huey Pierce Long, gouverneur de l’État de Louisiane, qui tendra les bras à Costello et ses associés en leur lançant :

– Allez les gars, descendez tous chez moi !

À cette période, Huey Pierce Long est l’un des personnages les plus excentriques de la vie politique américaine. En Louisiane, sa parole fait loi, un État qu’il contrôle totalement. Un jour,
il décide alors de proposer à Costello et à ses amis de descendre dans le sud du pays pour continuer leur business de machines à sous en échange de 10 % de leurs recettes. On ne sait pas vraiment comment les deux hommes se sont rencontrés et, en vérité, il existe plusieurs versions :

  • L’une d’entre elles dit que Costello aurait aidé le gouverneur de Louisiane dans une opération de chantage, ce qui aurait permis à Frank d’avoir carte blanche pour développer son affaire de machines à sous à la Nouvelle-Orléans.
  • Une autre est rapportée par un politicien de Louisiane qui se souvient :

– C’est par l’intermédiaire de Huey Long qu’ils sont arrivés en Louisiane. Un jour qu’il se trouvait à New York, dans un club de Long Island plus précisément, ce pauvre Huey, qui était lâche comme pas un, s’est fait corriger par quelqu’un alors qu’il se trouvait aux toilettes. C’est Costello, ou plus exactement l’un de ses amis, qui lui a évité de se faire rouer de coups. C’est à la suite de cet incident que Long s’est lié d’amitié avec Costello…

Quoi qu’il en soit, Costello et Kastel ont passé un marché avec Huey pour obtenir l’autorisation d’installer un certain nombre de machines à sous à la Nouvelle-Orléans.

Puis il y a également la version qui dit que Huey aurait tout simplement découvert que les machines à sous rapportaient beaucoup et qu’il se serait tourné vers le meilleur spécialiste du pays dans ce domaine, à savoir Frank Costello.

Enfin, il y a la version de Costello lui-même, qui dira aux autorités que Huey l’avait invité à installer ses machines à sous, sous prétexte que c’était un bon moyen de remplir les caisses des organisations charitables de l’État de Louisiane.

Bon, peu importe la façon dont se sont rencontrés les deux hommes, ce qu’il faut retenir, c’est que Frank Costello et son fidèle associé, Phil Kastel, ont trouvé refuge en Louisiane pour continuer leur prospère affaire de machines à sous.

Ainsi, Costello et Kastel ont installé près d’un millier de machines à la Nouvelle-Orléans dès le printemps 1935 et c’est un succès fou dès le début ! La machine est bien huilée et l’argent afflue. Phil Kastel dirige les opérations sur place, tandis que Costello se contente de prendre les décisions importantes depuis New York, mais il n’en reste pas moins le patron dans l’affaire. Un de ses amis raconte alors cette anecdote pour le moins étonnante, au cours de laquelle Frank Costello aurait commis le seul et unique acte de violence de son existence lors d’un de ses passages en Louisiane :

— On découvrit un jour à la Nouvelle-Orléans qu’un membre éminent de l’organisation volait de l’argent. Kastel prit aussitôt contact avec Frank et l’interrogea sur les mesures à prendre. Frank lui répondit de ne rien faire : il comptait se rendre sur place quelques jours plus tard et en profiterait pour régler le problème en personne.
À son arrivée, un meeting fut organisé afin de lui permettre de s’adresser à tous les membres de l’organisation (il fallut louer une salle pour la circonstance, tant ces derniers étaient nombreux).
Dès son arrivée, Frank alla s’installer sur une petite estrade en bois, et trouva une excuse quelconque pour inviter la « brebis galeuse » à le rejoindre. Dès que l’individu en question eut pris place à ses côtés, il sortit de je ne sais où une énorme clef anglaise, qu’il abattit sur la tête du « voleur » devant l’assistance effarée, avant d’expliquer que cet homme était un voleur et que ce qu’il venait de faire devait servir de leçon à ceux qui auraient éventuellement songe à imiter son exemple.
Pour Frank la violence n’était pas une fin en soi, mais un moyen comme un autre de prévenir les vols… ou d’autres actes de violence, plus radicaux. Il affirmait donc que c’était là le seul acte de violence qu’il eut commis dans sa vie, ajoutant qu’il s’y était résolu par devoir et non de gaieté de cœur.

Tout se passait donc pour le mieux pour Costello et Kastel à la Nouvelle-Orléans. C’étaient les rois de la machine à sous, faisant un bénéfice de 2,5 millions de dollars entre l’année 1935 et 1937. Une grosse somme d’argent qu’ils devaient évidemment partager avec le chef de la mafia locale, Carlos Marcello, sans quoi il aurait été impossible de faire affaire dans la région.
Les jeux d’argent en Louisiane rapporteront par conséquent des millions de dollars à la famille Luciano grâce à Costello et Kastel. Une aventure qui continuera durant les décennies suivantes, et ce, jusqu’à la mort de Kastel dans les années 60.

Maintenant, vous vous demandez peut-être : mais comment Frank Costello a-t-il pu s’enrichir de la sorte et agir impunément pendant toutes ces années ? Eh bien, comme nous avons pu le voir précédemment : quand il s’agissait de trafic d’influence, Costello était ce qu’on appelle un expert en la matière. La corruption et le trafic d’influence ? Disons que ça le connaissait bien, et c’est à New York, où son influence politique est démesurée, qu’il exerce tout son pouvoir. Nommer ses hommes aux postes politiques les plus importants ? Il le faisait. Élire des juges ? Il le faisait aussi. Choisir le prochain maire de la ville ? Ça va peut-être vous étonner, mais oui, c’était également dans ses cordes.
Un ancien du Tammany Hall, l’appareil politique du parti démocrate new-yorkais dans lequel Frank exerce une forte influence, se souvient :

— Durant les années quarante, je fus amené à entretenir des rapports politiques avec les principaux responsables de Tammany Hall. Lié à la fois au parti démocrate et au parti républicain, la situation que j’occupais au Conseil Électoral me donna l’occasion de rencontrer toute sorte d’hommes politiques, de responsables divers, de juges, de district attorneys, de membres du Congrès, de responsables de partis et d’élus disposant d’un pouvoir fantastique. Tous étaient des politiciens, quoiqu’en pensent certains, y compris les juges, car à cette époque il était impossible de devenir juge sans devenir au préalable politicien.
Malgré ma naïveté, il me fallut peu de temps pour découvrir comment tout cela fonctionnait : certains responsables de district étaient omnipotents. D’autres en revanche étaient totalement impuissants, sans pouvoir aucun ; aussi intelligents, aussi cultivés fussent-ils, ils étaient considérés comme quantité négligeable.
Pour être quelqu’un dans le monde de la politique à New York, il fallait avoir « des appuis ». Et ces « appuis », c’était la pègre qui les fournissait. […] Qui étaient à l’époque les grands manitous du Milieu et comment s’étaient-ils débrouillés pour acquérir une telle puissance ? Dans les années quarante, les gros bonnets de la pègre étaient ceux qui s’étaient montrés les meilleurs vingt années auparavant, pendant l’âge d’or des trafiquants d’alcool. Ce sont eux qui avaient la haute main sur les loteries de nombres, sur les officines de paris clandestins, bref sur tous les rackets. […]
Au bout de quelques mois d’activité, je compris que chaque responsable de district était appuyé par un groupe particulier. Tous ces gens avaient un groupe derrière eux, les différents groupes s’arrangeant entre eux pour former des combinaisons qui se nouaient et se défaisaient sans cesse.
Qui mettait au point toutes ces combinaisons ? Un certain Frank Costello… Lorsqu’il avait besoin de quelque chose, il n’allait pas voir les responsables de districts, mais les truands qui les contrôlaient. Ces derniers avaient alors un petit entretien avec leurs « protégés », à qui ils déclaraient : « Au fait, on s’intéresse à Joe Blow, ou à M. Black, et on aura besoin de votre aide le jour des élections. N’oubliez pas que, pendant l’année, nous vous avons fait bénéficier de certaines donations et autres contributions diverses. Si vos journaux survivent, c’est grâce à qui ? Et vos hommes, qui les paie généreusement, sinon nous ? »
Costello était donc à l’origine de toutes ces combinaisons. C’était lui le patron, le Grand patron des responsables de districts.

Le témoignage se poursuit alors qu’il parle de l’investiture de William O’Dwyer, le successeur de La Guardia au poste de maire de New York (un personnage à ne pas confondre avec William Vincent Dwyer, l’associé de Costello durant la prohibition) :

— Bien entendu, l’influence de Costello a subi un coup d’arrêt avec l’arrivée de La Guardia à la mairie de New York, mais lorsque O’Dwyer lui a succédé, on peut dire qu’il a vraiment eu le champ libre. On dit que c’est grâce à lui que O’Dwyer a pu devenir le candidat officiel du parti démocrate : j’ignore si c’est vrai, tout ce que je sais, c’est que O’Dwyer avait quelque difficulté à faire accepter sa candidature, certains responsables du parti ayant des comptes à régler avec lui. Quoi qu’il en soit, il est allé voir Costello en sachant qu’il trouverait chez lui soutien et appui. Il le voulait à tout prix ce fauteuil de maire, et pour l’obtenir, il avait besoin de l’aide de Costello.

Dès lors, Frank Costello tenait sa cour chaque matin avec les politiciens et les gens du milieu, et ce, au vu et au su de tous. Ces derniers venaient le voir pendant que lui se faisait pomponner chez le barbier dans sa résidence luxueuse au Waldorf-Astoria. Une habitude dont Lucky Luciano se rappelle :

— Il en ressortait avec une gueule comme le cul d’un bébé. Je ne comprends pas comment il pouvait supporter de se faire manucurer tous les jours de la semaine, sans parler du reste. Moi, je crois que Frank était complètement givré. J’aurais jamais laissé quelqu’un approcher une lame de rasoir si près de mon visage.

Pendant tout ce temps, Costello opère donc en secret dans le monde politique new-yorkais ; personne ne peut véritablement prouver qu’il tire les ficelles du Tammany Hall, la machine politique démocrate de la ville. Enfin… jusqu’au jour où Frank Hogan, le nouveau procureur de Manhattan, décide de mettre le téléphone du domicile de Costello sur écoute. On est au milieu de l’année 1943. Lors d’un appel, Costello échange alors avec Thomas Aurelio, un magistrat souhaitant être candidat à la Cour Suprême de l’État de New York :

Aurelio : Bonjour, Francesco, comment allez-vous ? Et d’abord, merci pour tout.

Costello : Toutes mes félicitations. Tout s’est passé du mieux possible. Quand je vous dis que quelque chose est dans la poche, vous pouvez en être convaincu.

Aurelio : C’était parfait.

Costello : Tant mieux.

[…]

Aurelio : Je voulais vous dire qu’après tout ce que vous avez fait pour moi, vous pouvez compter sur ma loyauté indéfectible.

Costello : Je sais. À bientôt.

Aider un juge à accéder à la Cour Suprême de New York ? Voilà donc qui prouvait l’implication de Costello dans la vie politique new-yorkaise. Ce qui n’était pas vraiment une bonne nouvelle pour le Premier ministre du milieu, vous vous en doutez bien. En fait, cette preuve irréfutable que la pègre influait sur la justice était une affaire grave et sérieuse, au point que plus tard, Costello a été amené à témoigner dans une enquête qui a essayé de déterminer l’influence de la mafia dans la politique.
Heureusement pour lui, ça s’est arrêté là, mais la publication de la conversation dans tous les journaux du pays soulèvera tout de même une vague d’indignation, qui contraindra Frank à faire profil bas dans l’échiquier politique pendant un certain temps. La prudence était désormais de rigueur.

Ah ouais, autrement, il s’est aussi passé des choses du côté de la pègre, et je crois que c’est le moment d’en parler.

Fiorello La Guardia détruit des machines à sous

Le maire de New York, Fiorello La Guardia, en train de détruire les machines à sous de Frank Costello.

Photo d'arrestation de Frank Costello durant les années 40

Photo d’identité judiciaire de Frank Costello dans les années 40.

 

Nouveau parrain

Juin 1936.

Lucky Luciano, le patron, associé et ami de Frank Costello, est condamné à une lourde peine : 30 à 50 ans de prison c’est ce qu’il prendra pour prostitution forcée. Sous les verrous, Luciano n’est alors plus en mesure d’assumer les fonctions de chef de famille ; une famille qui, avant son incarcération, était la plus puissante de New York. Un vide ne tarde donc pas à se créer, obligeant Luciano à trouver quelqu’un pour le remplacer. Vito Genovese, le “sous-boss” de la famille, s’étant enfui à Naples pour éviter une inculpation de meurtre, le choix de Luciano se porte donc logiquement Frank Costello, son congliere.

C’est ainsi qu’en 1937, Costello devient le personnage le plus puissant de la mafia, devenant le parrain de la famille Luciano. Lui qui s’était efforcé de rester autant que possible à l’écart du monde souterrain en adoptant le style de vie d’un homme d’affaires respectable, était à présent au plus haut rang de la pègre, ce qui ne l’arrangeait pas vraiment paradoxalement.
Dès lors au pouvoir, Costello fait régner sa philosophie au sein de la mafia. En bon diplomate qu’il est, il désamorce les situations potentiellement explosives, résout les problèmes en évitant de recourir à la violence et instaure une paix, somme toute bienvenue.

Le cas Willie Moretti en est alors la parfaite illustration. Une histoire qui prend racine en 1943 lorsque Willie Moretti, un très bon ami de Costello – et également son principal lieutenant dans le New Jersey –, commence à se comporter de façon étrange en dévoilant certains secrets qui n’auraient jamais dû sortir du cercle de la famille. Mis au courant de la situation, les autres membres de l’organisation ne tardent pas à réclamer son élimination. En fait, Willie Moretti était atteint à ce moment-là d’une maladie mentale, due à une syphilis contractée quelques années plus tôt, et sa situation ne faisait que se détériorer, ce qui le mettait alors sur la sellette.

Mais, fort heureusement pour lui, Frank Costello est intervenu à temps. En effet, le nouveau chef de famille prend les devants en ordonnant à Willie d’aller prendre quelques vacances sur la côte ouest. Sur le coup, Moretti ne comprend pas la décision de Frank, bien sûr c’était pour son bien. En agissant de la sorte, Frank Costello désamorcera donc les tensions et sauvera son ami d’enfance de la mort. Mais malheureusement, ce n’était qu’un sursis comme nous le verrons plus tard…

Lorsque Frank Costello prend la tête la famille Luciano, cette dernière compte près de 450 membres.
Contrairement aux parrains des quatre autres familles de New York, Frank reste alors autant que possible à l’écart des activités quotidiennes de l’organisation en confiant notamment la gestion des affaires à ses lieutenants, parmi lesquels on retrouvait :

  • Anthony Strollo alias Tony Bender, qui contrôlait le quartier de Greenwich Village.
  • Mike Coppola, dit la Gâchette, qui opérait à Harlem.
  • Joe Adonis, qui règnait sur Brooklyn.
  • Willie Moretti sur le New Jersey.
  • Anthony « Little Augie Pisano » Carfano, qui avait la mainmise sur toute la partie haute du Bronx.
  • Et enfin Mike Miranda, qui gérait l’East Side.

Vito Genovese de son côté s’était réfugié en Italie pour fuir la justice américaine et ce à cause d’un meurtre dans lequel il avait été impliqué à New York. Vito restera quelque temps là-bas avant de revenir dans les rues de New York dans le milieu de l’année 1946. Un retour qui, bien entendu, est fêté comme il se doit. Il faut dire qu’avant l’arrestation de Luciano et sa fuite vers l’Italie, Vito était au-dessus de Costello dans la hiérarchie de la mafia. Ainsi, lorsqu’il revient pour reprendre du service, une grande réception est organisée en son honneur avec tous les mafieux éminents de la côte est pour l’accueillir. Bien sûr, Frank Costello est présent, c’est même lui qui guidera Vito Genovese à la place d’honneur, en bout de table.

Ah… Ce Vito Genovese, c’était un personnage, le genre de type craint par beaucoup. Il suffisait en effet que vous le regardiez pour avoir froid dans le dos. Une personne l’ayant vu lors d’une de ses arrestations se rappelle :

— Don Vitone n’était pas ce que l’on peut appeler un homme imposant. Toujours vêtu impeccablement, mais sobrement, il aurait pu aisément passer pour un expert-comptable qui avait réussi, ou pour un homme d’affaires modeste.
Tout changeait lorsqu’on voyait ses yeux, froids, hypnotiques, qui paraissaient pouvoir vous traverser de part en part. […] J’eus l’occasion de le regarder au fond des yeux et me rappellerai toute ma vie cet instant : son regard était totalement inexpressif, dénué de toute trace de pitié. C’étaient les yeux d’un homme décidé à tuer lorsque quelque chose ou quelqu’un se mettait en travers de son chemin.

Vito de retour parmi les siens, Frank se comporte alors à son égard avec grande prudence, mais paradoxalement, avec également beaucoup de respect. Il fera notamment en sorte que Vito n’ait pas l’impression d’avoir été mis sur la touche durant son absence et, progressivement, il lui laissera le contrôle de la famille, et ce sans protester. Une marque de respect qui ne semblait pas totalement satisfaire Vito, qui avait bien vu le pouvoir accumulé par Frank durant son séjour en Italie. Il devient jaloux de ses relations politiques, de son immense fortune et de son influence au sein de la pègre, lui qui aspirait au pouvoir ultime au sein de la mafia en devenant le chef de tous les chefs. En bref, pour Vito, c’était intolérable, comme le soulignera plus tard Joseph Valachi lors de l’un de ses témoignages :

– À son retour, il grommelait et ronchonnait sans cesse, accusant Tony Bender d’avoir laissé Costello, Moretti, Anastasia et Adonis s’approprier tous les rackets. Il se plaignait de ne plus avoir les coudées franches.

(Vito ayant en effet demandé à Tony Bender de garder le contrôle de la famille pour lui durant son absence).

Ouais, le retour de Don Vitone n’annonçait rien de bon pour Costello…

Fin d’année 1946.

Lucky Luciano, qui avait entre-temps été déporté en Italie, arrive à Cuba dans le but d’organiser un nouveau sommet du crime organisé. Avec l’aide de son fidèle ami Meyer Lansky, il prépare une réunion à laquelle les plus grosses pointures de la pègre américaine sont conviées, une conférence qui doit se dérouler à La Havane.

Arrivé sur place en premier, Luciano est bien décidé à reprendre les rênes de l’organisation, lui qui en avait été écarté en 1936, année de son incarcération. Cependant, le fait que Luciano ait été à l’écart ne voulait pas dire qu’il avait été complètement mis sur la touche, non. En fait, il avait encore son mot à dire sur à peu près tout, dont les décisions prises au sein de la famille. Frank Costello avait alors certes été propulsé au rang de parrain, mais il restait le représentant de Lucky, qui dirigeait les opérations à distance et, maintenant qu’il était à moins de 150 km des côtes américaines, il comptait bien reprendre sa place.

La conférence de La Havane s’est donc déroulée dans la semaine du 22 décembre 1946.
Parmi la liste des invités, on comptait certains des mafieux les plus influents, avec tout d’abord ceux de New York, où on retrouvait Meyer Lansky, Frank Costello, Vito Genovese, Joe Adonis, Albert Anastasia, Anthony Carfano, Mike Miranda, Joseph Bonanno, Tommy Lucchese, Joe Profaci et Joseph Magliocco.
Le New Jersey avec Willie Moretti et Longie Zwillman. Chicago, avec Tony Accardo et les frères Fischetti, qui amèneront avec eux la célèbre star Frank Sinatra.
La Nouvelle-Orléans avec Carlos Marcello et Phil Kastel. Santo Trafficante Jr. pour la Floride. Moe Dalitz de Cleveland, Joseph Stacher de Las Vegas, et enfin, Stephano Maggadino de Buffalo.

Après avoir festoyé, les mafieux commencent ainsi à discuter affaires, quand arrive le moment où le cas Bugsy Siegel est évoqué. Bugsy Siegel avait en effet été envoyé quelques années plus tôt par la mafia sur la côte ouest, et ce pour superviser la construction d’un casino à Las Vegas, du nom de Flamingo. Bugsy avait alors convaincu Costello d’investir dans cette affaire, ce qui avait poussé d’autres mafieux à suivre le pas. Le problème, c’est que le projet dépassait le budget initial de plusieurs millions de dollars, sans compter le fait que l’ouverture prenait du retard, ce qui rendait les investisseurs issus de la pègre particulièrement mécontents, attendant impatiemment leur retour sur investissement. N’en faisant qu’à sa tête et n’obéissant pas aux ordres, Bugsy s’était donc mis dans une situation délicate, surtout qu’il était également soupçonné, avec sa maîtresse Virginia Hill, de voler de l’argent dans la caisse.
La réunion de La Havane a été par conséquent l’occasion pour certains de demander son élimination. Bugsy était en danger, il n’y avait pas de doutes, mais le pire, c’est que Costello risquait également gros ! Puisque c’était lui qui avait incité ses compères à injecter de l’argent dans le projet, ce qui était suffisant pour le mettre dans une situation tout aussi périlleuse…

Des invités de la réunion sont donc allés se plaindre personnellement auprès de Lucky à cause de l’argent perdu. On raconte que certains voulaient même la mort de Costello en guise de punition ! Et bien que Luciano fût son vieil ami, il était difficile pour lui de contenir l’irritation des investisseurs contrariés. L’argent était l’une des choses les plus importantes dans la mafia, et il ne fallait pas rire avec ça.
Lucky dira donc à Costello de se débrouiller pour récupérer l’argent, d’une manière ou d’une autre :

– Sinon, je ne pourrai pas les retenir, dira-t-il.

– Et qu’arrivera-t-il à Bugsy ? s’enquit Costello.

– Lui, je ne peux pas l’aider.

Finalement, Frank survivra au fiasco du Flamingo en récupérant l’argent perdu. Pour Bugsy Siegel en revanche, c’était une autre histoire… Il sera en effet froidement abattu dans sa maison de Beverly Hills le 20 juin 1947…

 

De retour à New York, Frank découvre à quel point son nom a été sali depuis l’affaire de l’enregistrement téléphonique, un scandale qui l’avait définitivement placé sous les feux de la rampe… Or, même s’il s’efforce de paraître légitime aux yeux du grand public, à présent, on lui colle cette étiquette de gangster ; d’une part à cause de ses prétendus liens avec Lucky Luciano dans la mafia, et d’autre part, car il était considéré comme le roi des machines à sous. Sans oublier le fait qu’il avait été un important trafiquant d’alcool durant la prohibition. Bref, toutes ces choses n’ont pas aidé à renforcer son image d’homme d’affaires respectable. Pourtant, le plus grave était encore à venir pour Frank qui allait bientôt témoigner dans une commission d’enquête retransmise en direct à la télé. L’Amérique toute entière était en effet sur le point de découvrir qui était le Premier Ministre du milieu.

Nous sommes en 1950. La télévision devient de plus en plus populaire dans les foyers américains. Pour le grand public, c’est alors l’occasion d’entendre parler pour la première fois du crime organisé et de son influence néfaste dans le pays, et ce, grâce à une commission d’enquête du nom de « Commission Kefauver ».
Retransmise à la télévision, cette commission (qui portera le nom de son président, Estes Kefauver), montrera en effet à quel point l’Amérique était gangrenée par la pègre. Un spectacle auquel bon nombre d’Américains assisteront. Il s’agissait là d’un des premiers drames vécus en direct à la télévision.

C’est dans 14 villes des États-Unis qu’auront lieu les audiences de la commission Kefauver, dont New York où Frank Costello, très clairement tête d’affiche de la commission comparaîtra.

13 mars 1951, 10 h 30.

La salle d’audience du tribunal de Foley Square à New York est bondée de journalistes et de curieux. Quand arrive le moment que tout le monde attendait : Frank Costello se dirige vers les bancs des témoins.

 

Sénateur Halley : Vous a-t-on connu sous d’autres noms que sous celui de Frank Costello ?

Costello : Eh bien, quand j’étais enfant, je crois que l’on m’appelait par le nom de jeune fille de ma mère, Saverio.

Sénateur Halley : Vous vous êtes servi d’autres noms ?

[…]
Costello : Pas que je me souvienne.

Sénateur Halley : Mais vous vous êtes fait appeler Saverio ?

Costello : Oui, c’est possible, quand j’étais gosse…

Sénateur Halley : II me semble pourtant que vous vous êtes fait appeler ainsi après être sorti de l’enfance, si je ne m’abuse ?

Costello : En effet.

Sénateur Halley : Pouvez-vous alors m’expliquer ce que vous voulez dire quand vous prétendez qu’il est possible que vous vous soyez fait appeler Saverio ? Ne savez-vous pas pertinemment que vous vous êtes fait appeler ainsi ?

Costello : Oui, ça se peut.

Sénateur Halley : Enfin, vous ne parlez pas anglais quand vous dites que c’est possible ou que ça se peut ! Ça ne veut rien dire !

Costello : Je m’excuse. Je n’ai pas fait d’études supérieures comme vous, M. Halley.

Sénateur Halley : C’est sous ce nom que vous avez été condamné, si je ne me trompe ?

Costello : En effet. Cela remonte à 35 ou à 36 ans.

Sénateur Halley : Vous rappelez-vous avoir été condamné en 1915 pour port d’armes prohibées, un revolver en l’occurrence ?

[…]

 

Le sénateur Halley passa ensuite à autre chose. Cette fois-ci, il voulait démontrer que Costello était bel et bien l’un des patrons de la mafia. Halley parla alors du cas Willie Moretti, qui avait été également mis sur écoute par les autorités :

Sénateur Halley : N’est-ce pas parce qu’il avait tendance à bavarder un peu trop que vous l’avez envoyé en Californie ?

Costello : Absolument pas. Il se peut que je lui aie suggéré d’aller se reposer quelque part, en Floride, en Californie ou ailleurs. Quel privilège m’aurait donné le droit de l’assigner à résidence ?

Sénateur Halley : Mais enfin, vous étiez tout de même son patron ?

Costello : Patron de quoi ?

Sénateur Halley : Ne vous a-t-il jamais appelé au téléphone en vous lançant : « allô chef ? »

Costello : Je l’appelais « chef », moi aussi.

Sénateur Halley : Je ne me rappelle pas avoir entendu une seule conversation dans laquelle vous l’auriez appelé « chef ».

Costello : Je l’appelais « chef Meyers ». Je l’appelais déjà comme ça quand nous étions gosses.

Les sénateurs lui posent ensuite d’autres questions, notamment sur son implication dans le trafic d’alcool durant la prohibition et sur le montant de sa fortune.

Le lendemain, les questions du sénateur Halley se poursuivirent. L’affaire de la Nouvelle-Orléans fut évoquée, mais rien de concluant encore une fois. Les questions continuèrent ; le sénateur Halley était tenace et ne laissait aucun répit à Costello, qui commence à donner des signes de fatigue. Sa voix devient plus faible et plus grave. La poursuite de l’interrogatoire est repoussée au lendemain.

Le lendemain, l’avocat de Costello se lève pour s’adresser au sénateur Kefauver, le président de la Commission. Il affirme que son client souffre d’une inflammation de la gorge et d’une laryngite :

Avocat de Costello : Mon client a atteint les limites de l’endurance physique et mentale. Il ne peut continuer à témoigner dans ces conditions. Il désire se défendre lui-même et souhaite avoir l’occasion et la possibilité de le faire.

Mais la demande d’ajournement de l’avocat est refusée. Les sénateurs ordonnent de poursuivre l’interrogatoire :

Costello : Je ne suis pas en état de témoigner, sénateur. Je m’en tiens aux termes de la déclaration dont M. Wolf vient de vous donner connaissance. Je refuse d’apporter mon témoignage avant ma guérison complète.

Kefauver : Vous refusez de continuer à témoigner ?

Costello : Absolument.

La salle d’audience est choquée ! Frank Costello venait de laisser en plan la Commission Kefauver ! Rien que pour cela, il pouvait être arrêté et condamné à de la prison.
Le gérant d’un restaurant dans lequel Costello dînait régulièrement, se souvient :

— Le soir même du jour où il fit cet affront à la commission Kefauver, il dinait dans mon restaurant. J’ai commencé à l’engueuler, à le traiter de tous les noms : « Espèce d’idiot, pourquoi as-tu fait ça. Tu avais tout le pays derrière toi. Ça ne se fait pas, de laisser en plan comme ça une commission d’enquête du Sénat. » Il m’a longuement dévisagé, avant de répondre : « J’étais bien obligé. Il fallait que je sache avant tout ce que O’Dwyer allait leur raconter. »
Tout le monde savait que O’Dwer et Costello se rencontraient plusieurs fois par semaine. Tout le monde, sauf la commission qui croyait qu’ils n’avaient eu qu’une seule entrevue. Frank voulait simplement s’assurer que O’Dwyer tiendrait le coup.

 

Le 19 mars, Costello refait son apparition à la barre des témoins :

Sénateur Halley : Je me demande si, à ce stade, vous pourriez expliquer à la commission comment vous êtes parvenu à convaincre ces hommes politiques.

Costello : C’est difficilement explicable, monsieur Halley. En fait, j’ai passé toute mon existence aux environs de l’île de Manhattan. Je connais ces hommes depuis longtemps, je peux même dire que je les connais bien, et ils ont sans doute peu à peu appris à avoir confiance en moi. Si je leur dis : « Vous devriez songer à un tel ou un tel, pour tel ou tel poste, il ferait un excellent responsable », ils ont tendance à suivre mon conseil, voilà tout ; ce sont des choses qui ne s’expliquent pas.

Sénateur Halley : Les choses vont tout de même un peu plus loin que cela, monsieur Costello, vous ne croyez pas ?

Costello : Oh, je ne suis pas le seul à avoir vécu toute ma vie à New York, loin de là.

Sénateur Halley : Vous avez déclaré à la commission que vous n’aviez jamais voté de votre vie, si je ne m’abuse ? Est-ce exact ?

Costello : Oui.

Sénateur Halley : Appartenez-vous a une organisation politique quelconque ?

Costello : Non.

Sénateur Halley : Vous n’avez jamais été membre d’un parti ?

Costello : Non.

Sénateur Halley : Je comprends mal comment, dans ces conditions, vous avez pu peser sur l’élection de tel ou tel responsable de Tammany Hall, comme vous l’avez fait en 1942. Pouvez-vous éclairer la commission sur la nature de l’influence que vous exercez sur ces hommes politiques, sur les raisons qui les poussent à avoir confiance en vous ?

Costello : Je ne crois pas être en mesure de le faire, monsieur Halley.

Sénateur Halley : Auraient-ils peur de vous ?

Costello : Je ne vois pas pourquoi ils auraient peur de moi.

Sénateur Halley : Répondez à ma question.

Costello : Vous savez fort bien qu’ils ne me craignent en aucune manière.

Le sénateur Halley enchaîna avec l’affaire du juge Aurelio, mais Costello nia avoir joué un rôle quelconque dans l’élection de juges ou d’hommes politiques. Il s’adressa alors à Halley :

Costello : Je me suis brûlé les doigts une fois avec l’affaire Aurelio, et je n’ai appuyé aucun candidat depuis lors.

Sénateur Halley : Vous connaissez le juge Savarese, bien entendu ?

Costello : J’ai eu l’occasion de le rencontrer.

Sénateur Halley : Vous ne vous en êtes pas tenu là. C’est un de vos bons amis, n’est-ce pas ?

Costello : Oui… Oui, je peux dire que c’est un ami.

Sénateur Halley : Si vous le voulez, je peux produire devant la commission les enregistrements de vos conversations téléphoniques. Je peux vous mener la vie dure, monsieur Costello…

Costello : Vous me menez la vie dure depuis le début de mon interrogatoire, monsieur Halley.

Sénateur Halley : Nous pouvons continuer comme cela indéfiniment. Pour en revenir à nos moutons, Saverese est-il un de vos meilleurs amis, oui ou non ?

Costello : Il lui est arrivé de venir chez moi.

Le lendemain, rebelote. Cette fois-ci, le sénateur Halley interrogea Costello sur ses liens avec les chefs de la pègre. Il fut interrogé sur son entrevue avec Lucky Luciano à La Havane, avec lequel il avait été vu :

Sénateur Halley : Parlez-moi un peu de cette rencontre.

Costello : Me trouvant à Miami à l’époque, j’ai décidé d’aller passer un jour ou deux à Cuba. En sortant de l’hôtel pour me rendre à l’aéroport, je me suis retrouvé nez-à-nez avec Charly Luciano.

Sénateur Halley : Il vous a accompagné à l’aéroport, c’est bien ça ?

Costello : Oui.

Sénateur Halley : Et de quoi avez-vous parlé ?

Costello : Oh, de choses et d’autres. De nos santés respectives, de Cuba, de tout et de rien, quoi.

Sénateur Halley : Avez-vous parlé affaires ?

Costello : Non.

Sénateur Halley : De jeu, alors ?

Costello : Non.

Sénateur Halley : Vous êtes sûr que vous n’avez pas parlé de trafic de drogue ?

Costello : Non. C’est ridicule, monsieur Halley.

Sous-entendre et chercher la culpabilité par association étaient les seules armes dont disposait le sénateur Halley pour mettre à mal l’innocence de Costello lorsqu’il parlait de ses liens avec la pègre. À vrai dire, il n’en savait pas plus que les dossiers de police, qui étaient déjà eux très limités quand il s’agissait de la mafia.

Pour Costello, le calvaire était enfin terminé. Mais le traitement qu’il avait subi pendant cette Commission le mettait hors de lui, au point qu’il éprouvera de la haine pour le sénateur Kefauver jusqu’à la fin de ses jours. Pour lui, les sénateurs de la commission n’étaient que des hypocrites qui, en s’en prenant à lui, ne cherchaient qu’à gravir les échelons de leur carrière politique. Frank Costello racontera alors cette anecdote improbable qui s’est produite lors des audiences. Le sénateur Estes Kefauver était en effet venu le voir pour lui demander de s’entretenir seul à seul avec lui. Apparemment, le sénateur avait besoin d’aide :

– Comment pourrions-nous débarrasser les États-Unis de ce fléau qu’est le jeu ?

– Si vous voulez empêcher les Américains de jouer, Sénateur, il faut prendre deux mesures.

– Lesquelles ? demande Kefauver, impatient de connaître la réponse.

– Il faut brûler les écuries et abattre les chevaux.

Frank Costello lors de la Commission Kefauver

Photo de Frank Costello prise durant la commission Kefauver.

 

Vito veut ma peau

Le gangster le plus célèbre des États-Unis. C’est ce qu’était devenu Frank Costello après ses passages à la Commission Kefauver. Désormais, la justice américaine l’avait en ligne de mire :

– Épinglez Costello ! Tels étaient les ordres donnés aux services judiciaires américains après la commission Kefauver.

On peut dire que ça sentait le roussi pour Costello. Lui qui s’était efforcé de rester discret tout au long de sa vie, était devenu malgré lui la nouvelle star du pays suite à ses passages à la télévision. Une exposition qui amoindrira son influence politique au sein du Tammany Hall, même si elle restera importante. Disons que maintenant, les politiciens évitaient d’être vus en sa compagnie…

Mais le fait que le gouvernement s’acharnait sur Costello en pensant qu’il était l’homme à abattre au sein du crime organisé démontrait une chose : que les autorités américaines avaient encore une fois un train de retard, car oui, le pouvoir véritable ne se trouvait pas entre les mains de Costello à ce moment-là, mais bien entre celles de son rival, Vito Genovese.

À la fin de l’année 1951, Don Vitone était en effet le nouveau chef de la famille Luciano. Frank Costello, qui gardait tout de même une certaine stature au sein de l’organisation, était quant à lui revenu au rang de conseiller.

Vito était donc le boss, un statut qui, étrangement, ne le satisfaisait toujours pas… En fait, il avait le désir ardent et secret de devenir le chef suprême de la mafia : le capo di tutti capi, un poste qui, dernièrement, avait été occupé par Salvatore Maranzano dans les années 30.

Un projet pour le moins ambitieux et risqué, mais qui ne faisait pas peur à Vito, bien décidé à monter au plus haut rang de la Cosa Nostra. Pour y arriver, Vito sait alors qu’il devra se débarrasser de certains obstacles, et quand on parle d’obstacles, on parle bien sûr de potentiels concurrents… Et c’est là que le cas Willie Moretti est revenu sur le tapis.

En effet, voyant que l’état de santé de Moretti se détériorait, Vito en a profité pour en finir une bonne fois pour toutes. Le lieutenant de Costello n’avait malheureusement plus toute sa tête à cause de la maladie, ce qui inquiétait beaucoup les chefs mafieux new-yorkais, qui craignaient que Willie ne perde le contrôle de sa langue.
La situation parfaite pour Vito Genovese, qui n’a donc pas tardé pas à agir… Pour cela, il a préconisé l’élimination de Moretti auprès de ses confrères de la mafia, en avançant notamment le fait qu’il représentait une menace pour tout le monde, et que cette élimination était pour le bien de tous.
Évidemment, Vito savait qu’il récupérerait une bonne partie de l’empire de Moretti au New Jersey et qu’en le liquidant le pouvoir de Costello serait diminué, puisqu’il verrait un de ses lieutenants évincé, en plus d’un très grand ami…

 

L’assassinat de Moretti avait été net et sans bavure…

Frank Costello venait donc de perdre un ami cher, et les choses n’allaient malheureusement pas s’arranger pour lui, puisque, un an plus tard, les ennuis avec la justice prennent le relais. Des problèmes judiciaires qui font suite aux audiences de la Commission Kefauver, Costello ayant été en effet reconnu coupable d’injures envers le Sénat et condamné à 18 mois de détention. 37 ans qu’il n’avait plus mis les pieds en prison, ça ne devait certainement pas lui manquer…

Finalement, Costello est relâché en octobre 1953 grâce à une remise de peine. Mais à peine a-t-il le temps de souffler qu’une autre condamnation lui tombe dessus, cette fois-ci pour fraude fiscale.
En effet, c’est au bout de deux ans d’enquête que le service des impôts décide de l’inculper et de le condamner à cinq ans de prison, la sentence la plus dure.

À ce moment-là, Frank traverse l’une des périodes les plus déprimantes de son existence. Envoyé en prison à 65 ans avec une condamnation pareille, il se dit qu’il pourrait bien finir ses jours derrière les barreaux, et cela l’écœurait plus que tout…

Heureusement pour lui, la cour d’appel réexaminera son dossier quelque temps plus tard, ce qui permettra de considérablement réduire sa peine. Frank sortira alors par miracle de prison après seulement 11 mois de détention.

Les problèmes avec la justice semblaient donc enfin terminés. Frank ne demandait plus maintenant qu’à couler des jours paisibles jusqu’à la fin de sa vie.
De son côté, Vito Genovese lui échafaudait un plan pour l’assassiner…

 

2 mai 1957.

Frank Costello se lève à 5 heures du matin comme à son habitude. Il effectue son rituel matinal et lit le New York Times tout en s’abreuvant de café. Frank s’intéresse alors tout particulièrement à un article qui fait la Une du journal et qui relate un combat de boxe de la veille : Ray Sugar Robinson avait affronté Gene Fullmer, et le combat s’était soldé par un K.O. au cinquième round. Sugar Robinson en était sorti vainqueur, ce qui arrangeait fortement les affaires de Costello, qui avait parié une grosse somme sur son poulain remportant par conséquent, la coquette somme de 225 000 $.
10 h30, c’est le moment pour Frank de se rendre au Waldorf Astoria pour passer au salon de coiffure. Un salon qui était un peu comme son bureau ; un lieu où, en plus de se faire couper les cheveux, de se faire raser et manucurer, il accueillait les politiciens du Tammany Hall, ainsi que ses confrères issus de la pègre.

« Il suffisait de guetter l’entrée du Waldorf quelques heures d’affilée pour y voir pénétrer des pèlerins venus des quatre coins du pays », se souvient un policier chargé de le surveiller l’époque.

Lorsque Frank se déplaçait, c’était toujours sans garde du corps, contrairement aux autres gros bonnets du milieu qui étaient eux entourés de toute une armée d’hommes de main. Pour se rendre à ses rendez-vous, il prenait alors le taxi, ou marchait tout simplement.

L’heure du dîner arrive.

Il est 18 h passé quand Frank entre dans un restaurant chic de la 55e rue Est avec sa femme et un groupe d’amis. Ils dînent, passent une agréable soirée ensemble puis, vers onze heures moins le quart, Frank décide de s’en aller, laissant sa femme et ses amis profiter du reste de la soirée.
Pendant ce temps, deux voitures noires se sont garées devant sa résidence. Trois hommes sont à l’intérieur, visiblement en train d’attendre quelqu’un. Ils ne quittent l’entrée de la résidence de Costello des yeux que pour regarder leur montre.

22 h 55 : Frank se fait déposer devant chez lui par un taxi. Il entre dans sa résidence. À ce moment-là, une personne semble le suivre de près, mais Costello n’y prête pas attention. L’homme, grand et costaud, semble pressé et préoccupé, au point qu’il pousse le portier de l’hôtel qui cherche à l’arrêter ! Costello ne remarque toujours rien. Il se dirige vers l’ascenseur, quand soudain, il se retourne et entend :

– Celle-là est pour toi, Frank !

Tirée à bout à portant, la balle lui explose à la figure. Par chance, elle ne fait qu’effleurer son crâne, juste au-dessous de l’oreille droite. C’est un miracle qu’il n’ait pas été tué. De son côté, l’assaillant, certain d’avoir éliminé sa cible, s’enfuit. Frank est légèrement blessé, mais son sang coule tout de même abondamment. Il est très vite emmené à l’hôpital.

Mais à peine arrivé là-bas, les policiers l’assaillent de questions, en particulier sur l’identité de l’agresseur. Frank ne dit pas un mot, respectant consciencieusement la loi de l’omerta. Les policiers décident alors de fouiller ses affaires. Ils trouvent un petit papier sur lequel sont indiqués des chiffres particulièrement intéressants.

Les policiers emmènent Costello au commissariat pour l’interroger :

— Allons, Frank, sois raisonnable. Tu sais très bien qu’on aura de toute façon le fin mot de l’histoire.

— Je refuse de répondre à vos questions hors de la présence de mon avocat.

— S’agit-il du casino de Las Vegas ?

— Je vous ai déjà dit que je refusais de répondre.

— Allez, avoue que c’est toi le propriétaire de ce casino, Frank.

— Depuis quand la loi vous autorise-t-elle à fouiller dans les poches des gens sans mandat de perquisition ?

Des heures interrogatoires qui ne mèneront à rien pour les enquêteurs…

Mais qui pouvait donc bien être l’agresseur ? Frank avait sa petite idée. D’instinct, il savait en effet que Vito était derrière tout ça, le seul homme capable en vérité d’ordonner son exécution. Faisant partie de ses concurrents potentiels pour obtenir le titre suprême de chef de tous les chefs, il n’était pas étonnant que Vito ait voulu l’éliminer. Et il avait vu juste, puisque l’agresseur n’était autre que le chauffeur et garde du corps de Vito, un certain Vincent The Chin Gigante, qui se rendra d’ailleurs à la police quelques semaines après.

Ne voulant pas déclencher de guerre, Costello continue alors de rester silencieux, notamment lors du procès de Vincent Gigante, où Frank refuse obstinément d’identifier son agresseur, faisant preuve, encore une fois, de loyauté envers la mafia. L’homme de main de Vito est ainsi reconnu non coupable. L’affaire est close.

Mais cet assassinat manqué met tout de même Vito dans une situation délicate… Il sait qu’il doit calmer le jeu et décide par conséquent d’organiser une réunion avec Frank dans le New Jersey. Une rencontre dont Lucky Luciano se souvient :

— Après l’échec de Gigante, Genovese et Costello se rencontrèrent chez Longie Zwillman à New Jersey. Frank m’a tout raconté par la suite. Vito lui proposa un compromis, car tous deux, après ce qui s’était passé, se trouvaient dans le pétrin. Il dit à Frank : « Ne bouge pas. Ne te plains à personne. Et surtout, ne va pas trouver Charlie Lucky avec cette histoire, car si tu le fais, tu déclenches la guerre.
Dans ce cas, je te promets que le premier mort, ce sera toi. » Alors, ils ont conclu un marché. Frank n’avait pas le choix. Il a promis de tout oublier, et Vito s’est engagé à le laisser se retirer comme Frank le voulait, avec ses jeux et ses propriétés.

Mais dans la mafia, nombreux étaient ceux qui ne croyaient pas en la version de Vito, selon laquelle il aurait voulu éliminer Costello à cause du fait qu’il serait devenu un indic pour le gouvernement. Pour certains, comme Albert Anastasia, un allié de Frank qui était à la tête de l’ancienne famille Mangano, Don Vitone avait commis une grave infraction aux lois de la mafia. Ordonner le meurtre de Costello sans avoir demandé au préalable l’aval de la Commission ? C’était aller trop loin. Les tensions sont donc montées, au point que les relations entre les familles Genovese et Anastasia se sont gravement détériorées. À ce moment-là, on craignait une nouvelle guerre à New York.

Vito Genovese est soudain alerté par une nouvelle inquiétante ! Frank Costello et Albert Anastasia se seraient apparemment rencontrés dans le plus grand secret. Vito, qui craint pour sa vie, décide donc de prendre les devants en prenant discrètement contact avec Carlo Gambino, l’un des lieutenants d’Albert Anastasia.

Lors de l’entrevue, Vito lui propose dès lors de remplacer Anastasia au poste de parrain, et ce en échange de son élimination. Gangster ambitieux et sachant qu’il finirait un jour ou l’autre sur la liste noire de Vito, Carlo Gambino accepte la proposition. Le reste appartient à l’histoire…

Encore un ami de Costello tué à cause de l’impitoyable Vito Genovese… Une mort qui affectera énormément Frank. Il savait en effet qu’il serait le prochain sur la liste. Son avocat se souvient :

– Après le meurtre d’Anastasia, j’ai été convoqué dans les heures qui ont suivi. Lorsque je suis arrivé à l’appartement de Frank, je l’ai trouvé avec Tony, le frère d’Anastasia, serrés l’un contre l’autre en train de sangloter.

C’était la première fois que son avocat le voyait pleurer. Maintenant que la plupart de ses alliés étaient hors course, Frank savait qu’il était vulnérable. Joe Adonis et Lucky Luciano avaient été expulsés en Italie, tandis que Willie Moretti et Albert Anastasia n’étaient plus de ce monde. Il restait donc là, seul, face à Vito, qui avait dorénavant le champ libre pour convoiter le titre de chef suprême qu’il désirait tant.

L’avocat de Costello se tient alors à la porte du salon de son client lorsque ce dernier le voit et déclare à voix basse :

– Cela signifie que je suis le prochain.

Pour Costello, la meilleure solution consiste dès lors à tout laisser tomber, ce qu’il fera en demandant la paix à Vito Genovese. De toute manière, il n’avait plus besoin d’argent, la fortune qu’il avait amassée lui permettait de vivre dans le luxe jusqu’à la fin de ses jours. Il valait donc mieux abandonner la bataille de sorte à pouvoir se retirer tranquillement.

Finalement, la demande de paix de Costello est acceptée par Vito, qui accepte de laisser la vie sauve à son rival de toute une vie. Toutefois, il l’humiliera en le dépouillant de tous ses revenus à Las Vegas, en Floride et dans les Caraïbes, mais aussi en le rétrogradant au rang de soldat dans la mafia et en exigeant qu’il s’engage publiquement à ne plus s’occuper d’aucun racket jusqu’à la fin de ses jours.
De cruelles conditions que Frank acceptera… Il avouera alors un jour à l’un de ses amis s’être trompé sur le compte de Vito. Son ami rapporte :

— Pour autant que je me souvienne, il ne changea rien à ses habitudes et ne parut pas affecté par le coup qui venait de lui être porté. Une chose tout de même : je ne l’ai plus jamais entendu prononcer en public le nom de Genovese, qui, auparavant, revenait sans cesse dans sa conversation. […] On aurait dit qu’il l’avait complètement effacé de sa mémoire.

Costello mis sur la touche, Vito pouvait donc enfin prétendre au titre qu’il désirait. Pour cela, il organisa une conférence à Apalachin, dans le nord de l’État de New York. La réunion, à laquelle étaient conviés tous les plus grands chefs mafieux du pays, devait le sacrer capo di tutti capi. Mais, malheureusement pour lui, les choses ne vont pas se passer comme prévu. En fait, la conférence d’Apalachin s’avérera comme l’un des plus grands fiascos de l’histoire de la mafia. Une descente de police sabotera en effet le grand projet de Vito, une visite qui contraindra les invités à fuir dans les bois pour leur échapper ! Résultat, plus de 100 personnes sont arrêtées, dont certains gros bonnets du milieu, et le prestige de Vito Genovese aux yeux de ses collègues lui prit un sacré coup…

Pour Vito, les ennuis ne s’arrêtent pas là, puisque l’année qui suit la conférence d’Apalachin, il est arrêté et piégé dans une affaire de trafic de stupéfiants. Un coup très probablement monté, avec l’aide du gouvernement, par Luciano, Costello, Lansky et Carlo Gambino, qui voulaient mettre un terme définitif au règne effréné de Don Vitone.

Vito Genovese est alors condamné à 15 ans de prison, qu’il purgera au pénitencier fédéral d’Atlanta. Le comble de cette histoire, c’est que Frank le rejoindra quelque temps après à cause de nouveaux problèmes judiciaires. Il devait en effet purger le reste de sa peine pour fraude fiscale. Frank Costello et Vito Genovese dans la même prison, on ne pouvait s’attendre qu’à un mélange explosif…

Et effectivement, des tensions ont commencé à surgir lorsque les prisonniers du pénitencier ont voulu s’en prendre à Vito car ils pensaient qu’il était à l’origine des problèmes fiscaux de Costello. Des émeutes étaient alors sur le point d’éclater, ce qui mettait clairement en péril la vie de Vito, puisque la prison ne comptait pas assez de gardiens pour le protéger. Pour calmer la situation, Frank appellera donc son avocat.
Arrivé là-bas, les deux ont une discussion. Frank lui fait état de la situation :

– La situation est trop périlleuse. Tout le monde panique. J’essaie de leur dire que Vito n’y est pour rien, mais ils ne veulent rien entendre. Je veux que nous nous réunissions dans le bureau du directeur avec un photographe qui nous prendra en photo en train de nous serrer la main.

La réunion est finalement organisée. Vito et Frank se rencontrent et les choses s’apaisent. L’avocat de Frank se souvient alors de ce que Vito lui a dit un moment :

– Entre toi et moi, Frank, c’est un sacré personnage. Il est si intelligent que je me demande toujours où il veut en venir avec tout ce qu’il dit, puis je me rends compte qu’il dit vrai et que c’est moi l’imbécile dans l’histoire. Il m’a même mis en garde contre la tenue de cette réunion à Apalachin et je ne l’ai pas écouté.

Ainsi, grâce à la diplomatie de Costello, Vito a pu sauver ses fesses. Mais en faisant ça, Frank sauvait aussi les siennes, puisqu’il s’assurait une protection à sa sortie de prison, après tout, il avait rendu service à celui qui était encore le chef de la famille Genovese.

Libéré en juin 1961, Frank peut alors prendre sa retraite et couler des jours paisibles comme il le voulait. N’étant plus une menace pour le FBI, il semblait enfin sorti d’affaires et, avec lui, l’imposante fortune qu’il avait amassée au cours de sa vie, ses amis et sa femme. Bref, il n’était pas à plaindre.

Le monde qu’il avait connu n’était cependant plus le même, beaucoup de choses avaient changé. Ses amis de longue date n’étaient plus là, c’était la fin d’une ère, une ère extrêmement prospère pour la pègre et tous ses acteurs, dont Frank, qui laissera, à n’en pas douter, une marque indélébile dans l’histoire de la mafia. Un gangster comme pas deux, dont le nom restera pour son incroyable habilité dans le trafic d’influence, une corruption qui aura permis à la pègre de s’établir comme jamais à New York.
On retiendra évidemment son nom pour son art de la diplomatie au sein de la pègre, une qualité qui aura permis d’éviter bon nombre de conflits mafieux. Finalement, on peut dire de Frank Costello qu’il n’était pas loin de devenir l’homme d’affaires respectable qu’il s’était toujours imaginé être. Mais bon, quand on entre dans la Cosa Nostra, c’est pour y rester jusqu’à la fin de ses jours, et ça, Frank Costello le savait bien.

D’ailleurs, ceux de Frank approchaient eux à grand pas… Ouais, c’est une crise cardiaque qui aura en effet raison de lui le 18 février 1973. Frank avait 82 ans.

Vito Genovese

Vito Genovese pris en photo lors d’une de ses arrestations.

Frank Costello sort de prison

Frank Costello âgé après sa sortie de prison.

Mausolée de Frank Costello

Funérailles de Frank Costello.

 

Épilogue

*Voir l’épilogue de cette histoire dans la vidéo ci-dessous* 👇

Vidéos sur l’histoire de Frank Costello


Sources

https://www.babelio.com/livres/Katz-Oncle-Frank–Vie-et-mort-de-Frank-Costello/839309 https://www.goodreads.com/book/show/38891763-top-hoodlum https://www.babelio.com/livres/Gosch-Lucky-Luciano-testament/819649 https://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Costello https://en.wikipedia.org/wiki/Frank_Costello https://en.wikipedia.org/wiki/Umberto_Valenti https://fr.wikipedia.org/wiki/Joe_Profaci https://fr.wikipedia.org/wiki/Vito_Corleone https://en.wikipedia.org/wiki/Vito_Corleone https://fr.wikipedia.org/wiki/Mano_Nera
https://www.youtube.com/watch?v=ELPodQZvqmE&list=WL&index=16 https://en.wikipedia.org/wiki/Ignazio_Lupo https://en.wikipedia.org/wiki/Giosue_Gallucci https://fr.wikipedia.org/wiki/Prohibition https://www.pbs.org/kenburns/prohibition/unintended-consequences https://en.wikipedia.org/wiki/Atlantic_City_Conference https://fr.wikipedia.org/wiki/Al_Capone https://en.wikipedia.org/wiki/National_Crime_Syndicate https://fr.wikipedia.org/wiki/Johnny_Torrio https://en.wikipedia.org/wiki/Castellammarese_War https://en.wikipedia.org/wiki/Gaetano_Reina https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_des_Castellammarese
https://themobmuseum.org/blog/the-havana-conference/ https://themobmuseum.org/exhibits/courtroom/

 

Catégories
Cartel de Colombie Trafiquants de Drogue

Le Cartel de Cali, l’Ennemi Juré de Pablo Escobar

Quand on pense à un cartel colombien, celui de Medellín nous vient généralement à l’esprit. Pablo Emilio Escobar Gaviria, l’un de ses principaux fondateurs, en est sans doute la raison.

Pourtant, dans les années 1980/1990, il existait un autre cartel, tout aussi influent que celui de Medellín : le cartel de Cali.

Contrairement à celui d’Escobar, ce cartel était connu pour privilégier la corruption aux bains de sang. Après tout, pourquoi faire usage de la violence quand on peut littéralement se mettre dans la poche le président colombien lui-même ?

Chaque année, le cartel de Cali dépensait 1 milliard de dollars en pot-de-vin, de quoi leur permettre d’acheter tout ce qu’il était possible d’acheter.
Disons que s’ils pouvaient éviter de recourir à la violence, ils le faisaient. Ainsi, au lieu d’éliminer les potentielles menaces, ils achetaient leur silence et évitaient dès lors toute médiatisation sur leurs activités illégales. Ouais, on ne les surnommait pas les « Gentlemen de Cali » pour rien.

Mais n’allez pas croire qu’ils étaient des enfants de chœur non plus.
Non, ils faisaient certes dans la discrétion, mais ils pouvaient tout aussi bien utiliser la force pour se faire respecter.

Ce sont 4 parrains qui feront de ce cartel un véritable empire grâce au trafic de drogue.

Dans le lot, il y avait :

  • Les 2 frères Rodriguez Orejuela, Gilberto et Miguel ;
  • José Santacruz Londoño, dit « Chepe » ;
  • Et Hélmer Herrera alias « Pacho ».

D’après la DEA, il s’agissait de l’organisation criminelle la plus puissante de l’histoire, devançant même celle de Medellín. Dites-vous qu’à leur apogée, 90 % du trafic de cocaïne vers les États-Unis étaient sous leur contrôle et près de 80 % pour l’Europe.
Et leur revenu annuel ? Ils sont montés jusqu’à 20 milliards de dollars…

Mais le fait d’avoir eu à cette époque Pablo Escobar et le cartel de Medellín comme principal rival n’a pas été de tout repos, si bien que le cartel de Cali ira en guerre contre son voisin, déclenchant une vague de violence inouïe dans le pays entre les années 1988 et 93.

Voici l’histoire du cartel de Cali.

Formation du cartel

Au sommet de la pyramide du cartel de Cali, on retrouve 4 parrains.
Mais ce sont en vérité 3 d’entre eux qui fonderont le cartel dans les années 70 : les 2 frères Rodriguez Orejuela (Gilberto et Miguel), et José Santacruz Londoño, alias « Chepe ».

Gilberto, le plus âgé des frères Orejuela, était surnommé « le joueur d’échecs » en raison de sa capacité à toujours avoir un coup d’avance sur ses adversaires. Il est né le 30 janvier 1939, dans une petite ville située au nord-ouest de Bogota.
Son petit frère Miguel y naît aussi, le 15 août 1943. Par la suite, la famille des frères Orejuela déménagent à Cali, la 3e ville la plus peuplée de Colombie. Ils passeront toute leur jeunesse là-bas. Gilberto, âgé de 10 ans, est alors contraint d’abandonner ses études pour subvenir aux besoins de sa famille et, 5 ans plus tard, il commence à travailler comme facteur dans une pharmacie. Le fait d’être dans la rue la plupart du temps l’amène à découvrir toute une variété de commerces illégaux qui, à ce moment-là, deviennent de plus en plus importants dans le pays. Le jeune Gilberto est tout de suite attiré par ce monde parallèle.
Doté d’un sens des affaires aigu, il devient par la suite gérant de sa propre pharmacie à l’âge de 25 ans, où il vend du matériel médical volé. Puis, son petit frère Miguel le rejoindra pour travailler avec lui, annonçant le début de leur association dans le monde des affaires.
Bientôt, un ami d’enfance, nommé José Santacruz Londoño, dit « Chepe », les rejoindra également afin de former l’un des plus grands cartels de la drogue de l’histoire.

Chepe a grandi avec les frères Orejuela. C’était un garçon à l’esprit aventureux, un bagarreur qui semblait toujours jovial avec un sens solide de l’autodérision. Il était du genre grossier et dépourvu de sophistication, mais bon ça, il n’en avait que faire…
Arrive alors un jour où il propose à Gilberto de former un gang spécialisé dans le kidnapping. Un gang qu’ils vont le nommer « Los Chemas », du nom de la coiffure gominée caractéristique des années 50 qu’ils arborent.
Les frères Rodriguez Orejuela et Chepe développent donc leur réseau de kidnappeurs et commettent de nombreux enlèvements. Ils commencent à se faire une petite fortune et arrivent même une fois à négocier une rançon à 12 millions de pesos, ce qui représentait à l’époque près d’un million de dollars.

Le trio rencontre ensuite Benjamín Herrera Zuleta, un narcotrafiquant considéré comme l’un des pionniers du trafic de drogue en Colombie. Avec lui, ils vont s’essayer dans un premier temps au commerce de la marijuana et, plus tard, à celui de la cocaïne, beaucoup plus rentable.
Il ne leur faut alors pas longtemps pour prendre progressivement le contrôle du trafic de drogue à Cali. Mais leur envie de grandeur ne s’arrête pas là.
Avec un kilo de cocaïne en poche, ils vont en effet entreprendre leur premier voyage en direction des États-Unis.

Ils traversent l’Amérique centrale et arrivent à la frontière du Texas. À ce moment-là, ils ne savent pas que la région dans laquelle ils se trouvent est dominée par un puissant narcotrafiquant mexicain du nom de Pablo Acosta Villarreal (le prédécesseur et mentor d’Amado Carrillo Fuentes).
Dieu sait ce qui leur serait arrivé s’il avait appris leur présence. Mais bon, il se trouve que la chance leur a souri puisqu’ils ont tranquillement traversé les États-Unis. Leur destination : New York.
Lorsqu’ils arrivent, ils sont stupéfaits de constater la grande valeur de leur produit sur le marché. La société américaine post-guerre du Vietnam est en effet avide de drogues, et notamment de cocaïne.
Dans les années 70, le kilo se vendait à 50 000, voire 60 000 dollars à New York. Autant vous dire qu’ils ont très vite compris qu’il y avait un marché à prendre.
Leur premier kilo vendu, ils en ont rapidement produit d’autres pour les expédier vers le pays de l’Oncle Sam et ainsi faire du trafic de cocaïne leur activité principale. L’argent coulant à flots, le business se développant, le cartel de Cali était né.

La cocaïne, c’est qui a permis au cartel de Cali de créer un véritable empire.
Chaque partie du business était organisée comme des cellules autonomes, de la sorte que si les autorités venaient pointer le bout de leur nez, personne ne pouvait véritablement fournir d’informations et donc, remonter jusqu’à ses responsables.

Chepe s’occupait de la distribution de la cocaïne dans toute l’Amérique, notamment à New York, l’un des meilleurs clients du cartel. La coke était acheminée là-bas par différents moyens, jusqu’à ce que le produit atteigne les discothèques, les bars et les boîtes de nuit de toutes les grandes villes.

Gilberto était en quelque sorte le PDG, la tête pensante du groupe. Son second lui n’était autre que son frère cadet, Miguel, que l’on appelait aussi « Don Miguel » ou « El Señor ». Il parlait peu, mais ne manquait de rien. C’était le directeur des opérations du cartel. Tout ce qui touchait à la finance, la sécurité, les livraisons et la corruption d’officiers de police, il s’en chargeait.

Et enfin, nous avions Hélmer « Pacho » Herrera, le 4e parrain du cartel de Cali et aussi le plus jeune. Il a été le dernier à rejoindre le comité exécutif du cartel.
Pacho était un narcotrafiquant très discret, il a toujours gardé un profil bas, si bien qu’il n’a jamais donné d’interview durant sa période d’activité.
Il était de plus homosexuel ; homosexualité qui était acceptée par les autres parrains puisqu’il rapportait gros, très gros.
Il avait en effet commencé à vendre de la cocaïne aux Etats-Unis avant de rejoindre le cartel de Cali en 1983. Dans le cartel, il s’occupait de la distribution à New-York et, d’après la DEA, il dirigeait également l’une des opérations de blanchiment d’argent les plus sophistiquées et les plus rentables, ce qui a évidemment permis au cartel de croître à une vitesse folle.
Le fait que Pacho ait utilisé ses contacts pour déplacer les itinéraires de contrebande du cartel vers le Mexique, s’est aussi avéré très lucratif pour les Gentlemen de Cali.
Autrement, Pacho s’occupait de la sécurité du cartel et à ce niveau-là, on pouvait lui faire confiance. Certes, c’était le plus discret des parrains, mais paradoxalement, c’était aussi le plus violent. Pacho traitait ses ennemis de la plus dure des façons.

Dans les années 80, la ville de Cali comptait plus d’un million d’habitants ; l’endroit était alors suffisamment grand pour que les parrains aient chacun leur propre fief :

  • Les frères Rodriguez Orejuela contrôlaient le centre et une banlieue huppée au sud de la ville.
  • Chepe, lui, avait toute la région sud de Cali.
  • Et Pacho Herrera possédait le nord

Autant vous dire que la ville leur appartenait, si bien que vous ne pouviez rien faire à Cali sans qu’ils le sachent. Ils étaient propriétaires de la compagnie de téléphone et employaient des milliers de chauffeurs de taxi. Ils arrosaient en pot-de-vin tout ce qu’il était possible d’acheter. De ce fait, ils pouvaient connaître l’identité de toutes les personnes entrant sur leur territoire, de sorte que si un individu fraîchement arrivé à Cali éveillait leurs soupçons, il était immédiatement signalé. Ça arrivait généralement avec les Américains au cas où ils travailleraient pour la DEA.

Les frères Rodriguez Orejuela ne s’enivraient pas et ne se droguaient pas. Mais ils avaient une addiction : le football.
Ils possédaient en effet l’un des 2 plus grands clubs de foot de la ville : l’América de Cali.
Tout a commencé en 1979, lorsque Miguel, fan inconditionnel du club, en a eu marre de voir son équipe favorite perdre. Du coup, il s’est dit qu’il allait investir d’énormes sommes d’argent dans le club, et les résultats ont drastiquement changé. Celle que l’on surnommait « l’équipe de l’infarctus » (en raison de sa tendance à perdre ou à gagner les matchs à la dernière minute) gagnait désormais des titres, si bien qu’en 1979, année à laquelle le cartel a commencé à investir, elle devient championne de Colombie pour la première fois de son histoire. Puis, dans les années 80, ce sont 5 autres titres de champion national qui s’ajoutent à leur palmarès, avec en plus, 3 participations à la finale de la Copa Libertadores, la coupe la plus prestigieuse pour un club sud-américain. l’équivalent de la Ligue des Champions si vous voulez.
L’América de Cali sera même classée deuxième meilleure équipe du monde derrière la Juventus de Turin en 1996.
Bref, les supporters avaient maintenant de quoi fêter.

Les parrains de Cali possédaient bien sûr de luxueuses propriétés dans chaque coin de la ville, mais pour rester discrets en dehors de leurs résidences, ils conduisaient des Mazda, oui de simples Mazda.
Les voitures de luxe qu’ils possédaient étaient prêtées à des hommes politiques ou à des célébrités.

Dans les médias, ils attribuaient leur richesse à leurs activités commerciales légitimes. Et si des articles négatifs étaient publiés à leur sujet, Gilberto prenait le téléphone et réprimandait les journalistes.

Si vous souhaitiez rejoindre le cartel, il fallait remplir un formulaire de candidature, comme toute entreprise ordinaire. Mais bien entendu, ils n’embauchaient pas n’importe qui, seulement les personnes les plus talentueuses, tels que des comptables, des économistes ou des conseillers financiers. Les nouveaux employés recevaient alors quelques règles à suivre par télécopie, certaines stipulant qu’il était impératif de vivre modestement et d’éviter d’attirer l’attention sur soi.
C’est cette « discipline » qui a permis au cartel de perdurer et de continuer à se développer sans ennui. Préférer l’ombre à la lumière, voilà ce qui résumerait parfaitement le cartel de Cali.
Un cartel prospère digne d’une multinationale qui expédiait ses produits aux 4 coins du monde : Amérique du Nord, Europe, Extrême-Orient.

Sauf que voilà, le cartel de Cali n’était pas le seul à se tailler une part de l’énorme gâteau de la cocaïne.
De l’autre côté des montagnes se trouvait en effet un autre cartel tout aussi fortuné : le cartel de Medellín, qu’un certain Pablo Emilio Escobar Gaviria dirigeait, et lui, la discrétion, je peux vous dire qu’il n’en avait rien à faire…

Les cartels de Cali et de Medellín avaient une structure organisationnelle bien différente.
Celui de Cali était, comme dit, dirigé par un conseil d’administration composé de 4 parrains. Ces derniers travaillaient main dans la main ; ils se concertaient et votaient lors des décisions importantes, ce qui fait que par conséquent il n’y avait jamais de désaccords majeurs entre eux.
À Medellín, en revanche, ça pouvait être le cas, puisque leur cartel était formé en une sorte d’alliance où chaque narcotrafiquant était indépendant. Pablo ayant d’ailleurs tendance à imposer sa volonté aux autres.
Les Gentlemen de Cali se considéraient alors comme plus sophistiqués que ceux de Medellín, qu’ils considéraient comme une bande de voyous.
Pendant que le cartel de Cali s’occupait de tisser des liens avec l’élite colombienne, Pablo Escobar, lui, cherchait le soutien et l’amour du peuple de Medellín.
Pendant que le cartel de Cali privilégiait la corruption pour éliminer les potentielles menaces, Pablo utilisait la violence pour se débarrasser des indésirables.
Cali était tout autant capable de faire preuve de brutalité, seulement ils préféraient soudoyer plutôt que de régler leurs comptes.
Comme disait le chef de la DEA de New York de l’époque :

« Les gangs de Cali vous tueront s’il le faut, mais ils préfèrent avoir recours à un avocat ».

On peut ainsi penser que les 2 cartels se sont toujours haïs, sauf que ça n’a pas été le cas au début. En fait, ils s’entendaient plutôt bien, au point de s’allier contre un ennemi commun au début des années 80.

À cette période, un groupe de guérilleros colombiens, nommé le M-19, décide de kidnapper certains proches des trafiquants de drogue du pays en échange de grosses rançons. Le cartel de Medellín étant visé, Pablo Escobar est obligé de s’en mêler. Pour cela, il organise une rencontre avec les guérilleros et les intimide suffisamment pour qu’ils abandonnent tout projet d’enlèvement. Le temps passe, puis la trêve avec Pablo se rompt. En fin de compte, le M-19 décide de reprendre du service et entreprend d’enlever un membre important du cartel de Medellín, qui arrive par miracle à s’enfuir.
La sœur des frères Ochoa, elle, ne peut pas en dire autant. Les guérilleros la kidnappent avec succès et demandent alors une rançon de 12 millions de dollars en échange de sa libération. Pablo Escobar et les frères Ochoa refusent de débourser un centime et une réunion de crise est organisée. Des centaines de trafiquants de tout le pays y participent, dont le cartel de Cali. À l’issue de la réunion, une armée privée est créée : le MAS, en français « Mort aux Ravisseurs ».
Ce groupe paramilitaire est financé par les cartels colombiens, mais pas que. Certaines entreprises américaines ainsi que des politiques colombiens et des riches propriétaires terriens vont s’unir avec les narcos pour protéger leurs intérêts économiques et lutter contre les enlèvements perpétrés par le M-19, qui, il faut le dire, a peut-être sous-estimé les cartels…
En effet, à la suite de cette alliance, des guérilleros du M-19 sont capturés et torturés dans le but d’obtenir des informations, des dizaines d’entre eux sont massacrés. Les cartels leur avaient fait plus de mal en quelque temps que le gouvernement colombien en plusieurs années.
Dès lors, le M-19 a présenté ses excuses à Pablo Escobar et aux frères Ochoa, avant de libérer les otages.

Tout ça pour dire que cette alliance entre narcos colombiens aura permis de nouer des liens forts entre les cartels, et notamment entre ceux de Cali et de Medellín, qui ont commencé à mettre en commun leurs ressources et à collaborer dans le trafic de drogue vers les États-Unis, où la demande était si forte qu’il y avait suffisamment d’espace pour que tous puissent coexister sans s’engager dans des guerres inutiles.
Et puis, pourquoi vouloir s’entre-tuer lorsque vous avez la CIA de votre côté ?
Oui, la CIA, vous avez bien lu…

Au début des années 80, le gouvernement américain était focalisé sur la lutte contre le trafic d’héroïne et de marijuana. Mais ils avaient également une autre priorité : empêcher la propagation du communisme.
Effectivement, la CIA ne voulait pas que la production de cocaïne tombe entre les mains des communistes d’Amérique centrale et du Sud. Alors, elle a proposé son aide aux narcotrafiquants. Ainsi, les cartels bénéficiaient de sa protection et en cadeau, ils recevaient un approvisionnement constant en armes américaines pour lutter contre les groupes paramilitaires communistes.

Cali et de Medellín travaillant avec la CIA, l’idée d’une guerre entre les 2 cartels était donc encore loin d’être imaginable.
Gilberto Rodriguez et Jorge Luis Ochoa, l’un des frères Ochoa du cartel de Medellín, étaient d’ailleurs de très bons amis à cette période. Les 2 étaient copropriétaires d’une banque panaméenne utilisée par tous les cartels pour blanchir l’argent, et il leur arrivait de rechercher ensemble des opportunités de trafic en Europe.
Tout ça pour dire qu’à ce moment-là, rien ne laissait présager un quelconque désaccord entre les 2 clans.
Sauf que ça, c’était avant que Pablo ne décide d’entrer en politique…

Les 4 parrains du cartel de Cali

Les quatre parrains du cartel de Cali.

Pablo Escobar

Photo de Pablo Escobar.

 

Guerre contre Pablo Escobar

Entrer en politique… Ouais, on peut dire que ça a été la plus grande erreur d’Escobar.
L’idée de contrôler un pays tout entier en s’impliquant directement dans la politique, ce n’était pas une mauvaise idée en soi pour Pablo. Disons qu’il a peut-être sous-estimé l’ampleur de la tâche et notamment, l’abnégation d’un homme qui a tout fait pour nuire à sa carrière politique lorsqu’il a été élu député en 1982 : le ministre de la Justice de l’époque, Rodrigo Lara Bonilla.

Dès son premier jour de présence au congrès colombien, Pablo est en effet confronté à ce dernier, qui l’accuse de mener des activités criminelles en le menaçant de la chose que les narcos craignaient le plus : l’extradition vers les États-Unis.
Quelques mois après, Luis Carlos Galán, le leader du Parti libéral auquel Pablo appartient, exclut le baron de la drogue, qui voit définitivement ses rêves de pouvoir s’évanouir.
En janvier 84, Pablo se retire par conséquent du monde politique et, 3 mois après, il décide d’assouvir sa vengeance en assassinant Lara Bonilla.
Le meurtre va alors grandement attirer l’attention de Washington et des médias.
La pression augmentant, Pablo est désormais la cible du gouvernement colombien qui signe ce que les narcotrafiquants redoutaient le plus : le traité d’extradition, ce qui voulait dire que toutes personnes impliquées dans le trafic de drogue vers les États-Unis, pouvait dorénavant être jugée et emprisonnée en Amérique.
Et ça, ça a été un véritable tournant dans la lutte contre les cartels de la drogue colombiens, dont celui de Cali qui n’a pas été épargné. Ce dernier voyait d’ailleurs d’un très mauvais œil les récents agissements de Pablo Escobar qui continuait lui sa quête de vengeance…

Pablo Escobar avait cette fois-ci décidé de s’attaquer à celui qui l’avait exclu de son parti politique à l’époque, le favori incontesté des élections colombiennes de 1990 – et aussi fervent défenseur de l’extradition –, Luis Carlos Galán.
Le 18 août 1989, les hommes d’Escobar vont l’assassiner en plein meeting.
Et le baron de la drogue ne s’arrête pas là, puisqu’à la fin de la même année, son choix se porte ensuite sur César Gaviria, le successeur de Galán. La tentative d’assassinat est pour le moins spectaculaire, les hommes de Pablo posent une bombe dans un avion qui explose en plein vol. Bilan : 107 victimes. Fort heureusement pour Gaviria, il avait raté l’avion ce jour-là. Ce n’était malheureusement pas le cas de 2 américains morts eux en plein vol. Il n’en faut pas plus pour le gouvernement américain pour intervenir directement sur place.

Avec toute l’attention médiatique portée sur Escobar et les trafiquants colombiens en général, le cartel de Cali veut se tenir à l’écart de tout ça. Surtout qu’Escobar ne cesse de solliciter l’aide économique et militaire des autres cartels pour continuer sa guerre contre l’État colombien. Beaucoup acceptent par peur, mais le cartel de Cali, lui, refuse d’aider de Pablo. Pour eux, la guerre contre le gouvernement doit être menée de manière judiciaire, et pas autrement.
Les Gentlemen de Cali veulent rester discrets et continuer à travailler dans l’ombre. L’argent, c’est au final tout ce qui les intéressaient.

En parlant d’argent, le cartel de Cali avait d’ailleurs une façon bien différente de le gérer. En effet, contrairement à Escobar qui enterrait son argent pour le stocker et perdait ainsi plusieurs millions de dollars à cause des dégâts des eaux et des rats, eux l’investissaient immédiatement dans des projets commerciaux.
L’immobilier en faisant partie, le résultat est que Cali connaît un véritable boom de l’immobilier, augmentant par la même occasion leur capital sympathie auprès de la population locale.
À cette période, le cartel de Cali a alors l’idée de légitimer sa grosse fortune pour pouvoir se retirer progressivement du trafic de drogue. Les 4 parrains savent qu’un jour ou l’autre leur empire risque de s’effondrer s’ils ne transfèrent pas leurs affaires dans la légalité. La récente attention portée sur les narcotrafiquants colombiens à cause d’Escobar les poussent donc à trouver une porte de sortie qui pourrait leur éviter pas mal d’ennuis avec la justice.
Mais voilà, il se trouve qu’un événement fera capoter tous leurs plans…
Pablo Escobar était en effet sur le point de déclencher une guerre qui fera trembler la Colombie tout entière.

Les tensions entre Cali et Medellín se sont intensifiées fin 1986 lors d’une réunion à laquelle tous les plus gros trafiquants colombiens étaient présents. Pablo Escobar les avaient convoqués pour leur parler d’un projet. Un projet consistant en la formation d’un super-cartel, qu’il dirigerait bien évidemment : plus d’argent et plus de pouvoir économique et politique étaient à la clé.
Pablo aurait alors le droit d’autoriser chaque expédition et serait de plus rémunéré à hauteur de 30 % pour chaque cargaison. Une proposition qui n’a évidemment pas été au goût de tout le monde, et notamment des parrains de Cali, clairement pas emballés par l’offre. Un manque d’enthousiasme qui va irriter Pablo, qui quittera la réunion en pestant contre eux et en les menaçant d’une possible guerre.
Les cartels de Cali et Medellín vont alors commencer à dénoncer les livraisons de cocaïne des uns et des autres à la DEA. Pablo entrera de plus dans une colère noire quand il s’apercevra que le cartel de Cali a déplacé son itinéraire de contrebande de la Floride vers le Mexique, formant dès lors une alliance avec le cartel de Guadalajara. Et puis il y a eu aussi le fait que les 2 cartels ont commencé à se livrer une concurrence plus agressive sur le marché new-yorkais de la cocaïne.
Mais ce qui a véritablement marqué le début de la guerre entre Cali et Medellín, c’est cet incident entre Pablo Escobar et Pacho Herrera à la fin de l’année 1987.

Le conflit prend racine à New York, où une dispute éclate entre 2 trafiquants de drogue au sujet d’une femme. L’un des trafiquants tue l’autre, et les amis du défunt ne souhaitent pas en rester là. Alliés de Pablo Escobar, ils contactent le chef du cartel de Medellín pour obtenir vengeance. Pablo accepte et jure que désormais, l’assassin est un homme mort.
Effrayé, le tueur se rend chez un ancien compagnon de prison avec qui il avait partagé une cellule aux États-Unis. Cet ancien compagnon de prison, ce n’était autre que Pacho Herrera, l’un des 4 parrains du cartel de Cali. Pacho, pour sauver les miches de son ami, a alors bloqué l’ordre d’exécution de Pablo Escobar qui a vu cela comme un affront à son pouvoir et à son autorité. L’insolence de Pacho était plus qu’un manque de respect pour Pablo, c’était une insulte personnelle, et elle se devait d’être vengée.
Escobar a par conséquent déclaré que si Pacho insistait pour intervenir, il sera assassiné à son tour.
À ce moment-là, les parrains de Cali se sont concertés et ont décidé de protéger Pacho. Dans le même temps, ils ont encouragé leurs amis de Medellín à dire à Pablo Escobar de se calmer.
Une mort dans le Queens ne pouvait pas justifier un tel bain de sang en Colombie dira Gilberto lors d’une conférence téléphonique avec Escobar. Mais ce dernier l’interrompt et déclare :

« Alors c’est la guerre… et je vais tuer chacun d’entre vous, fils de pute. »

Pour les Gentleman de Cali, il n’y avait plus de possibilités de faire machine arrière. La guerre contre Medellín était officiellement déclarée.
Face à cette nouvelle réalité, les frères Orejuela abandonnent donc leurs efforts pour légitimer leur empire et continuent dans l’activité très lucrative qu’est le trafic de drogue. Eh oui, pour combattre le cartel de Medellin et pouvoir vaincre un jour le redouté Pablo Escobar, ils auront besoin d’argent, beaucoup d’argent.

Des 2 cartels, c’est Cali qui frappera en premier. La cible : l’immeuble Monaco à Medellín, la résidence permanente de Pablo Escobar et de sa famille.
L’attaque est lancée le 13 janvier 1988. Ce matin-là, un des meilleurs assassins du cartel de Cali se gare sous l’immeuble de 8 étages avec une voiture chargée de dynamite. La famille d’Escobar, qui occupe un penthouse dans le bâtiment, dort tranquillement, lorsque la bombe explose à 5 h 30 du matin !
La détonation, qui se fait entendre dans un rayon de 3 km, brise les vitres de tout le quartier et laisse un cratère de trois mètres de profondeur dans la rue ! Deux gardiens de nuit sont tués, la fille d’Escobar de 4 ans elle perd l’ouïe d’une oreille de façon permanente, mais Pablo, lui, n’a rien. En fait, il n’était pas présent dans l’immeuble ce jour-là.

Pablo soupçonne alors le cartel de Cali d’être le responsable de cet attentat, soupçons qui seront confirmés lorsqu’il interrogera l’artificier à l’origine de la fabrication de la bombe.
La riposte ne se fait alors pas attendre. En représailles, Escobar lance une série d’attentats à la bombe contre une chaîne nationale de pharmacies appartenant à la famille Orejuela (pharmacies qui servaient de moyen pour blanchir une grande partie de leur argent). Des cibles faciles pour Pablo, mais les principales victimes sont malheureusement des clients ou des passants…

Et la guerre s’intensifie.

Cali envoie une équipe de 7 assassins pour traquer Escobar. Une semaine plus tard, ils reviennent tous dans des boîtes, découpés en morceaux… Medellín les avait, disons… réexpédiés à l’envoyeur.
À la fin de l’année 1988, une explosion dévaste 3 maisons dans un quartier chic de Cali. Miguel Rodriguez est visé. Heureusement pour lui, la bombe s’enclenche prématurément à environ 800 m de sa résidence, tuant les deux assassins qui en avaient la charge.

Pour trouver un moyen de tuer Pablo, les Gentlemen de Cali vont dès lors se tourner vers leur spécialiste de la contre-surveillance, Jorge Salcedo.

Jorge Salcedo était un mercenaire local qui avait été recruté par les frères Orejuela pour les protéger, eux et leur famille, des tueurs à gages d’Escobar.
Avant d’être enrôlé par le cartel, Salcedo se considérait davantage comme un homme d’affaires qu’autre chose, il ne voulait en aucun cas être mêlé aux affaires de trafic de drogue.
Désireux d’action et d’aventure, il se rendra quand même à la convocation des parrains pour connaître la raison pour laquelle ils voulaient l’engager.
L’entretien a lieu dans une des maisons de Pacho Herrera ; les Gentleman de Cali sont tous présents et entrent immédiatement dans le vif du sujet : ils expliquent à Salcedo qu’ils ont besoin d’aide pour leur sécurité personnelle.

– Pablo est un bandit… un criminel… un fou, déclare Chepe, qui continue : femmes, enfants, amis. Personne n’est à l’abri.

À cet instant, Jorge Salcedo est frappé par un contraste saisissant : malgré tout l’argent qu’ils possèdent, les 4 parrains présents dans la salle semblent terrifiés par Escobar. Salcedo répond à Chepe :

– Oui, je comprends. Escobar a tué mon ami Rodrigo Lara Bonilla, un homme remarquable.

L’ancien ministre de la Justice colombienne assassiné par Pablo était en effet un ancien camarade de classe de Salcedo qui, en prenant la parole, ressent une vive émotion. Il avait rarement parlé de l’assassinat de son ami, mais ici, en compagnie des ennemis d’Escobar, il redécouvre sa colère profonde. Avec les parrains de Cali, voilà qu’il partage maintenant un sentiment de haine envers celui qui a exécuté son ami d’enfance. Un point commun qui va à la fois surprendre et ravir Gilberto :

– C’est une terrible tragédie.

– C’était aussi stupide. Parfois, Pablo ignore ses propres intérêts. Il part en guerre et espère se faire des amis. C’est un imbécile. Un fou dangereux.

À ce moment-là, Jorge Salcedo ne sait toujours pas exactement ce que les barons de la drogue de Cali veulent de lui, jusqu’à ce que Miguel prenne la parole :

– Nous voulons la mort de Pablo Escobar.

– Et nous voulons que vous et votre commando britannique le tuiez, ajoute Gilberto, qui fait mention ici de mercenaires britanniques ayant déjà travaillé avec Salcedo lors d’une précédente mission.

Attirés en Colombie sous prétexte de lutte contre le communisme, à l’époque, ces mercenaires s’étaient retrouvés mêlés à une guerre de territoire pour des laboratoires de cocaïne. Ils étaient bien payés et leur chef, David Tomkins, était enthousiaste à l’idée de travailler davantage en Colombie. En février 1989, Tomkins reçoit alors un appel de Jorge Salcedo :

– Êtes-vous prêts à revenir pour une autre mission ?

– Oui, sous réserve de certaines conditions, lui répond Tomkins.

Quelques jours plus tard, Tomkins et ses hommes arrivent en Colombie. Leur mission est claire : tuer Pablo Escobar.
Les parrains de Cali leur donnent ainsi tout l’arsenal nécessaire pour mener à bien la mission. Tomkins et son groupe d’hommes ne manquent de rien, et l’idée de recevoir jusqu’à 3 millions de dollars en cas de succès les galvanisent plus que tout.

David Tomkins ne perd pas de temps, il part avec un petit avion survoler l’énorme propriété de Pablo Escobar de près de 3 000 hectares, l’Hacienda Nápoles.
Il fait un repérage des lieux et prend des photos de l’impressionnante demeure.
Là, il se rend compte à quel point il sera compliqué d’atteindre Pablo…
Avec ses hommes, il réfléchit à un plan et privilégie finalement un atterrissage en hélicoptère sur le court de tennis du chef du cartel de Medellín. La police n’ayant jamais été attaquée les fois où elle se rendait à l’Hacienda Nápoles, Tomkins et ses hommes décident donc de se faire passer pour des policiers. Un avantage tactique dont ils ne vont pas se priver. Pour cela, on leur fournit un hélicoptère Huey qu’ils peignent de sorte qu’on ait l’impression qu’il appartient aux autorités colombiennes.

Ainsi, pendant que les mercenaires britanniques répètent leurs gammes dans leur camp de base en faisant exploser des grenades et en tirant sur des ennemis imaginaires, les chefs du cartel de Cali, eux, s’activent pour trouver la localisation exacte d’Escobar.
Les mois passent, mais toujours aucune information ne filtre quant au lieu où se trouve Pablo.
Quand soudain, les mercenaires reçoivent un message codé en espagnol par le biais d’une radio : Pablo Escobar se trouve dans sa piscine à l’Hacienda Nápoles. Le feu vert est donné par Gilberto.
Mais le moment venu, Tomkins et ses hommes n’ont qu’un hélicoptère Huey sur les 2 de prévus, l’autre étant est en réparation au Brésil. Ce n’est pas ce qui était prévu, les mercenaires s’opposent donc à la mission pour des raisons de sécurité. Mais Gilberto s’en fiche, c’est peut-être la seule occasion qu’ils auront pour descendre Escobar.
Gilberto annonce de plus un autre changement de dernière minute : une fois que les mercenaires auront atterri et lancé l’attaque, un avion ira se poser de l’autre côté de l’hacienda avec plus d’une douzaine de tueurs à gages envoyés par Pacho, qui avait encore un compte à régler avec Pablo…

Ça y est, les hélicoptères chargés en explosifs et en munitions décollent, Tomkins et ses hommes se dirigent vers l’Hacienda Nápoles.
C’est l’heure de vérité pour les parrains de Cali qui suivent le déroulement de l’opération par le biais d’un transmetteur radio.

Le trajet, qui doit durer environ 3 heures, se déroule normalement, quand la pluie commence à s’abattre ! Un vent violent secoue les hommes d’un côté à l’autre. L’hélicoptère dans lequel se trouvent les mercenaires s’enfonce dans des nuages denses ce qui oblige le pilote à voler à l’aveuglette.

– Je suis en train de plonger ! s’exclame ce dernier.

 

L’hélicoptère où se trouvaient Tomkins et ses hommes s’écrase sur le flanc d’une montagne. Suite à l’accident, le pilote est tué, tandis que la plupart des mercenaires sont grièvement blessés.
L’opération visant à tuer Escobar est un échec. Le cartel de Cali devait revoir sa stratégie…
La bonne nouvelle cependant, c’est que Pablo n’était pas au courant du crash et de cette tentative d’assassinat.

De son côté, Escobar lui est de plus en plus traqué par les autorités colombiennes depuis le meurtre de Luis Carlos Galán. Le meurtre du politicien avait déclenche une vague d’opérations policières et militaires à l’échelle nationale contre les trafiquants de drogue présumés, 10 000 d’entre eux seront arrêtés. Le président colombien de l’époque accepte même l’aide du gouvernement américain qui fournit une aide financière et militaire ainsi que des renseignements cruciaux pour lutter contre les cartels.
Une répression qui est vécue par Pablo Escobar comme une attaque personnelle, sauf qu’elle ne touche pas que Medellín, mais tous les trafiquants du pays, y compris le cartel de Cali, qui verra plus de 80 de ses avions confisqués, réduisant considérablement et pendant plusieurs semaines ses opérations commerciales illégales.

Le groupe de commandos britanniques engagé par Cali, lui, se remet de l’accident d’hélicoptère. Entre-temps, la plupart des mercenaires ont abandonné le projet et sont rentrés chez eux. Certains ont même raconté l’histoire de leur périple colombien aux médias, rendant publique la tentative d’assassinat sur Pablo. Ce qui n’avait pas l’air de gêner les frères Orejuela, qui étaient même plutôt contents d’apprendre la nouvelle : cela devait être un message à Escobar pour qu’il comprenne que le cartel de Cali le traquait.
Seulement voilà : atteindre Pablo Escobar devient de plus en plus difficile. Pourchassé par les autorités, le parrain de Medellín vit dans la clandestinité et est constamment en fuite.
Toujours dans la poursuite de sa guerre contre l’État colombien, il devient alors incontrôlable.
Le 6 décembre 1989, il fait sauter avec un camion chargé d’une demi tonne d’explosifs le quartier général du DAS dans le centre de Bogota. Un bâtiment qui regroupait les services secrets colombiens, mais aussi le FBI et la CIA. Le bilan est lourd : 52 morts et un millier de blessés (le souffle de l’explosion brise des vitres à 7 kilomètres de l’épicentre).
Lors d’une réunion de sécurité hebdomadaire, Miguel s’inquiète :

– Comment cet homme peut-il être aussi fou ? 

Puis, le cartel de Medellín a décidé de s’en prendre à Pacho Herrera, la principale cible de Pablo Escobar après leur querelle qui avait mené à la guerre entre les 2 clans.

Nous sommes le 25 septembre 1990, Pacho joue tranquillement au football avec ses hommes lorsqu’un groupe de tueurs munis de fusils automatiques arrive et commence à arroser la foule. Là, les joueurs sur le terrain cessent de courir après le ballon, dorénavant ils courent pour sauver leur peau…
Par chance, Pacho réussit à temps à échapper à la tuerie qui fera une vingtaine de morts. Il promet alors ce jour-là de se venger ; vengeance qui sera mise à exécution lorsqu’il mettra la main sur l’un des hommes qui avait participé à la tuerie.
Transporté en hélicoptère dans le ranch de Pacho, le captif connaît là-bas un triste sort. Les hommes de Pacho lui attachent les jambes à l’arrière d’un véhicule et les bras à un autre. L’homme se fait cracher dessus et rouer de coups de pied. Puis, une fois solidement attaché, les moteurs se mettent à tourner et les véhicules s’éloignent lentement l’un de l’autre. Ses bras et ses jambes sont étirés jusqu’à ce qu’ils finissent par sortir de leur logement. L’homme urine et pousse un cri primitif semblable à celui d’un animal. Pendant une demi-heure, ce qui restait de lui a été rattaché aux véhicules, qui se déplaçaient lentement pour le torturer le plus longtemps possible, jusqu’à ce qu’il cesse de respirer.
Il était devenu évident que les Gentlemen de Cali, lorsqu’ils étaient provoqués, pouvaient se montrer aussi impitoyables que Pablo…

En 1991, Escobar accentue d’ailleurs sa pression sur le gouvernement en kidnappant des membres de l’élite colombienne. L’un des otages est une présentatrice de télévision célèbre et fille d’un ancien président. Sa famille craint alors que toute tentative de sauvetage ne soit fatale, il faut dire que les autorités étaient connues pour mitrailler tout le monde lors de ces raids. Les parents de la captive exhortent donc le président à ne rien faire. Mais le raid a quand même lieu, faisant périr la malheureuse otage.

Le cœur brisé, la mère rejette la faute, non seulement sur les trafiquants, mais aussi sur le président.
L’opinion publique est maintenant exaspérée par toutes ces violences… Ce qui met la pression sur le gouvernement, qui n’a pas d’autre choix que de trouver un accord avec Pablo pour que tout cela cesse.
Avec l’aide d’un ancien télévangéliste, Pablo négocie ainsi un accord pour se rendre au gouvernement. Reddition cependant possible à une condition : l’abandon du traité d’extradition. L’accord conclu, Pablo s’est donc rendu. On l’avait autorisé à purger sa peine dans une prison appelée La Catedral, prison qu’il s’était construite lui-même…
Le gouvernement colombien était tellement désireux de mettre Escobar en prison qu’il a permis à l’homme le plus recherché du monde de dicter pratiquement tous les aspects de son incarcération.
Personne n’avait accès à La Catedral, sauf les personnes autorisées par Pablo. Et aucun avion – pas même les hélicoptères de la police – ne pouvait pénétrer dans l’espace aérien de la prison sans son autorisation.
Une véritable forteresse qui allait radicalement compliquer la tâche aux parrains de Cali dans leur quête d’atteindre Escobar.

Jorge Salcedo est ainsi convoqué à une réunion à laquelle participent 2 des parrains de Cali, Pacho et Miguel :

– Prendre d’assaut une prison du gouvernement ? Salcedo n’y croit pas, les parrains veulent faire revenir le commando britannique pour s’attaquer à un établissement gouvernemental.

Pacho lui répond :

– Non, nous allons bombarder La Catedral et frapper la cellule de Pablo.

– Quoi ? Depuis les airs ? s’enquiert Jorge Salcedo.

Les 2 parrains sont tellement excités qu’ils ne remarquent pas le manque d’enthousiasme de Salcedo qui est abasourdi par ce qu’il vient d’entendre.

– Mais c’est une très mauvaise idée ! dit-il.

Contraint de s’atteler à la tâche, Salcedo se rend alors au Salvador pour négocier le prix de quatre bombes Mk-82. Le cartel de Cali a un contact là-bas, un général de l’armée salvadorienne, qui leur vend les bombes pour près d’un demi-million de dollars.
Le deal au marché noir bouclé, il ne restait plus qu’à les envoyer en Colombie. Mais lors du transfert, rien ne se passe comme prévu. Les autorités locales découvrent certaines des bombes avant même que l’avion ne décolle. Salcedo arrive miraculeusement à s’échapper, mais l’opération est un fiasco total. Certaines des personnes impliquées dans l’opération sont arrêtées et balancent aux autorités le complot visant à tuer Escobar.
La nouvelle est alors relayée par les médias étrangers qui annoncent la découverte de la bombe, mettant un terme définitif au projet d’attentat aérien des parrains de Cali, qui n’ont cependant pas encore dit leur dernier mot.

Un nouveau plan d’action est bientôt mis en place, cette fois-ci avec l’aide d’un allié inattendu. Un allié souhaitant autant qu’eux la mort d’Escobar : le gouvernement colombien.

Jorge Salcedo

Le chef de la sécurité du cartel de Cali, Jorge Salcedo.

David Tomkins

David Tomkins, l’un des mercenaires britanniques ayant participé à la mission d’assassinat de Pablo Escobar.

 

Aujourd’hui ami, demain ennemi

« Les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».

Ce vieil adage n’a jamais été aussi vrai lorsque le cartel de Cali a décidé de s’associer avec le gouvernement pour faire tomber Pablo.

Tout a commencé lorsque le cartel de Cali a travaillé avec un groupe de travail colombien d’enquêteurs appelé le Bloque de Búsqueda , ou « Bloc de recherche » en français. La seule et unique mission de ce bloc était la capture d’Escobar. Avec son incroyable réseau de renseignement, comparable à celui du KGB durant la guerre froide, le cartel de Cali l’a alors aidé en lui fournissant des informations plus que précieuses sur le parrain de Medellín, qui était lui de plus en plus sur le reculoir.
À ce moment-là, la guerre évoluait en faveur du cartel de Cali, qui prenait le contrôle sur le plan commercial, en s’emparant notamment de plusieurs routes de trafic vers les États-Unis autrefois contrôlées par Medellín ou partagées avec lui. Ses profits et ses parts de marché ont par conséquent grimpé en flèche.

Pablo, de son côté, perdait progressivement l’emprise sur son empire criminel. La cause : des désaccords internes. Certains alliés de confiance sont en effet accusés d’avoir profité financièrement de son emprisonnement. Certains ont été tués. D’autres se sont retournés contre lui, Escobar devenant de plus en plus paranoïaque et complètement irrationnel. La nouvelle du complot de Cali visant à faire exploser La Catedral avait exacerbé les tensions au sein du cercle proche d’Escobar et pire : des rumeurs selon lesquelles il pourrait être transféré dans une prison plus restrictive ont commencé à circuler.
Pour Pablo, c’était le moment de s’échapper et de disparaître dans la jungle.

Sentant son ennemi vulnérable, le cartel de Cali va dès lors tout faire pour asséner le coup de grâce en formant un groupe d’auto-défense que Gilberto baptisera « Los Pepes », acronyme espagnol que l’on pourrait traduire par « Les Personnes Persécutées par Pablo Escobar ». Los Pepes était financé par le cartel de Cali, mais pas uniquement. Sont également impliqués les frères Castaño (de violents paramilitaires colombiens qui détestaient Escobar) et… la CIA.
Parmi les leaders de ce groupe d’auto-défense figuraient aussi d’anciens alliés de Pablo qui avaient occupé des postes importants au sein du cartel de Medellín, et qui connaissaient bon nombre de ses cachettes. En plus de ça, Los Pepes a également eu le soutien de nombreux policiers et militaires ayant perdu des collègues ou des membres de leur famille à cause de Pablo.
Bref, avec une alliance pareille, on pouvait dire que les jours d’Escobar étaient comptés.

En 1993, son empire est d’ailleurs de plus en plus affaibli. Plusieurs de ses hommes sont tués au combat. Le baron de la drogue est désormais caché, quelque part dans Medellín. Il ne lui reste qu’un seul et dernier fidèle garde du corps pour le protéger de Los Pepes et du Bloc de recherche, lancés à ses trousses.
Le 2 décembre 1993, à trois heures de l’après-midi, il passe un coup de téléphone à sa famille. La conversation ne dure que quelques minutes, suffisamment assez pour que les autorités puissent tracer l’appel.
Il ne faut pas longtemps pour qu’un groupe d’hommes lourdement armés débarque et sécurise le périmètre autour de sa cachette. Escobar tente de s’enfuir par le toit, mais les policiers qui le poursuivent ouvrent le feu !

– Viva Colombia, nous venons de tuer Pablo Escobar !

Cali pouvait enfin souffler.

Pablo Escobar mort

Pablo Escobar mort suite au raid.

 

Pour célébrer la mort d’Escobar et la fin de la guerre contre le cartel de Medellín, les frères Orejuela organisent une énorme fête à Cali. Le cartel contrôle à présent 90 % du trafic de cocaïne en Colombie, ce qui représente des milliards et des milliards de dollars par an. C’est simple : à cette période, on ne trouvait pas de plus grands barons de la drogue qu’eux dans le monde.
En plus de ça, leur rôle dans l’élimination de Pablo Escobar a suscité la sympathie du peuple colombien et du gouvernement, exténués par tous ces attentats et ces assassinats que leur pays avait subis. Et pour profiter de cet élan de sympathie, les parrains de Cali se sont donc dit que c’était peut-être le bon moment d’entamer des négociations de reddition avec le procureur général.
Ils avaient une proposition d’amnistie, qui était la suivante : ils abandonneraient tout leur trafic de cocaïne et purgerait leur peine si le procureur général leur garantissait l’abandon de toutes poursuites judiciaires (Pablo Escobar mort, les parrains de Cali ne craignaient plus d’être assassinés en prison par les tueurs à gages de Medellín). Ainsi, le gouvernement ne leur imposerait que des peines de prison symboliques, ce qui leur permettrait de conserver leurs richesses, leurs propriétés et leurs business légaux.
Une belle porte de sortie en soi, sauf que les négociations ne vont pas se passer comme espéré. Le procureur général se montre intraitable, frustrant Miguel, qui sortira mécontent lors d’une de leurs réunions :
– Comment veux-tu soudoyer un homme qui conduit une vieille Volkswagen ? pestera-t-il.

En réalité, toutes les négociations entreprises par les parrains de Cali avaient pour but d’éviter que les États-Unis se mettent à leurs trousses, maintenant que Pablo était mort. Mais… du côté de Washington, la décision semblait déjà prise…
La guerre froide est terminée. Saddam Hussein a été chassé du Koweït. Noriega est en prison et Pablo Escobar n’est plus de ce monde. Il ne faut pas réfléchir longtemps pour savoir que le cartel de Cali allait dorénavant constituer la cible principale des Américains.

Les États-Unis vont ainsi commencer à faire pression sur le gouvernement colombien pour traquer les frères Orejuela et leurs complices. Washington veut en effet immédiatement s’attaquer aux parrains de Cali, ne serait-ce que pour empêcher un accord entre le cartel et le procureur général colombien qui aurait pu gracier les barons de la drogue.
Dès lors, en mars 1994, le Bloc de recherche, qui était initialement basé à Medellin pour traquer Escobar, transfère son quartier général à Cali. Sa nouvelle mission : trouver et arrêter les 4 parrains du cartel.

Face à la pression accrue des autorités, les chefs de Cali ont donc eu besoin d’une stratégie qui les rende intouchables. Qu’ont-ils fait alors ? Eh bien, ils ont acheté la présidence du pays en mettant au pouvoir, lors des élections de 1994, le candidat du parti libéral Ernesto Samper.
Les Gentlemen de Cali ont financé sa campagne à hauteur de 6 millions de dollars, permettant à Samper de devenir le président de la République colombienne.

– Nous l’avons fait ! Nous avons acheté un président !triomphera Miguel en tapant sur son bureau après l’annonce de la victoire.

Ils étaient fous de joie, pensant qu’à présent toutes les enquêtes portant sur leurs activités illégales seront abandonnées.

Après la victoire de Samper, la DEA elle est dégoutée. Elle ne veut pas en rester là et décide de riposter en tentant de renverser le nouveau président. L’idée est de remplacer Samper par une personne plus dévouée à la guerre contre la drogue.
La DEA passe alors à l’action et divulgue une série d’enregistrements téléphoniques dans lesquels on entend notamment les parrains de Cali discuter d’un versement de 2 millions de dollars au profit de la campagne présidentielle d’Ernesto Samper.
Ainsi, du jour au lendemain, le triomphe politique du cartel se transforme en scandale national. Mis au courant de cette histoire, Washington menace dès lors de suspendre son aide financière au gouvernement colombien.
Les parrains de Cali tentent bien de nier toute contribution par le biais d’une lettre, mais le mal est fait. La pression de la DEA sur Samper se fait tout de suite sentir et le chef d’État colombien, pour restaurer sa crédibilité et s’accrocher à la présidence, s’engage à poursuivre les chefs de Cali, dans de biens mauvais draps à présent…

Les parrains de Cali sont attaqués sur tous les fronts, la chute semblait plus proche que jamais…
La bonne réputation qu’ils avaient gagnée en travaillant avec la CIA et Los Pepes pour tuer Pablo Escobar n’est plus que de l’histoire ancienne. Washington et Bogota n’ont plus qu’une idée en tête : démanteler le cartel.

Pour les coincer, la police colombienne se verra ainsi accorder de nombreux mandats. Suite à cela, des raids sont lancés contre le cartel. Des récompenses de plus d’un million de dollars sont offertes pour toute information permettant de capturer les parrains. Bref, la machine est lancée.

Le 9 juin 1995, la police colombienne et la DEA encerclent une résidence secrète où se cache Gilberto.

Pendant près d’une heure, ils vont le chercher. Ils fouillent toutes les pièces sans relâche, jusqu’à ce que l’un d’entre eux découvre une cachette :

– Ne tirez pas, je suis un homme de paix, dira le parrain.

Ça en faisait un, plus que 3.

Le président Samper se félicitera de l’arrestation de Gilberto en louant son administration pour avoir lutté efficacement contre le cartel de la drogue. Avec un verre de champagne, il portera un toast à cet important succès, ce qui ne manquera pas de mettre Miguel en rogne, qui jugera indigne la façon de Samper de montrer sa gratitude pour les 6 millions de dollars reçus pour sa campagne :

– Maudit soit ce fils de pute.

L’arrestation de Gilberto marquait le début de la fin du cartel de Cali.
D’autant plus que Jorge Salcedo, le responsable de la sécurité du cartel, change de camp un mois après. Comprenant que le bateau est en train de couler, il va en effet rencontrer 2 agents de la DEA pour mettre au point un plan pour capturer Miguel et ainsi, négocier une porte de sortie grâce au programme fédéral de protection des témoins.

Entre-temps, Chepe, qui avait une prime de 625 000 dollars du gouvernement sur sa tête, est arrêté dans un restaurant à Bogota.

Puis c’est au tour de Miguel de se faire coincer, et ce, grâce à Jorge Salcedo, qui livrera des informations précieuses à la DEA pour sa capture.

– Qui m’a trouvé ? Comment ont-ils fait ? dira Miguel après s’être fait débusquer.

Il ne restait finalement plus que Pacho Herrera, le dernier des parrains à avoir le rejoint cartel, et le dernier à se faire prendre. Contrairement aux 3 autres, Pacho, lui, s’est rendu. Interrogé par la DEA, il s’est montré plutôt cordial et a fini par coopérer pour obtenir une clémence en fournissant des informations sur 35 membres du cartel, dont certains membres de sa propre famille.

Et voilà comment s’est terminée l’histoire du cartel de Cali.

Arrestation de Gilberto Orejuela

Arrestation de Gilberto Rodriguez Orejuela.

Arrestation Miguel Orejuela

Photo de Miguel Rodriguez Orejuela arrêté.

Arrestation de Chepe

Chepe lors de son arrestation.

 

Épilogue

*Voir l’épilogue de cette histoire dans la vidéo ci-dessous* 👇

Vidéo sur l’histoire du cartel de Cali

Sources

https://www.goodreads.com/book/show/35479569-the-cali-cartel
https://www.goodreads.com/book/show/10301203-at-the-devil-s-table
https://www.goodreads.com/book/show/61333884-son-of-the-cali-cartel
https://en.wikipedia.org/wiki/Cali_Cartelhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Cartel_de_Cali
https://www.lepoint.fr/culture/le-roi-de-la-drogue-est-mort-vive-narcos-et-le-cartel-de-cali-07-09-2017-2155175_3.php
https://en.wikipedia.org/wiki/Am%C3%A9rica_de_Cali
https://historica.fandom.com/wiki/Kidnapping_of_Martha_Ochoa
https://en.wikipedia.org/wiki/Muerte_a_Secuestradores
https://en.wikipedia.org/wiki/Pablo_Escobar
https://fr.wikipedia.org/wiki/Los_Pepes
https://en.wikipedia.org/wiki/Gilberto_Rodr%C3%ADguez_Orejuela
https://www.lemonde.fr/international/article/2022/06/02/mort-de-l-ancien-chef-colombien-du-cartel-de-cali-dans-une-prison-aux-etats-unis_6128565_3210.html
https://en.wikipedia.org/wiki/Jorge_Salcedo_Cabrera
https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillermo_Pallomari

 

Catégories
Braqueurs de Banques Gangsters Français

Le Gang des Lyonnais, un groupe de braqueurs pas comme les autres

Strasbourg, 30 juin 1971.
L’Hôtel des postes de la ville est la cible d’un incroyable braquage, un vol que la presse qualifiera bientôt de « casse du siècle ».
Ce jour-là, un groupe d’individus déguisés en serruriers grâce à de simples blouses de travail s’introduit dans l’enceinte des bâtiments pour commettre un braquage qu’ils préparent depuis plus d’un an.
Leur plan semble être infaillible : ils ont tout noté, tout chronométré pour ne rien laisser au hasard.
Le vol se déroule alors avec une orchestration parfaite, sans heurt ni violence.
En moins de 5 minutes, ils sont déjà repartis, et pas les mains vides. Avec eux, un butin faramineux : plus d’un milliard d’anciens francs, record absolu en France (les gangsters avaient en fait battu leur propre record, l’ancien ayant été établi lors d’un casse à Chambéry, 6 mois auparavant).

La cavale, elle, est tout aussi bien préparée.
Les gangsters, sûrs de leur plan, traversent tranquillement Strasbourg en se payant le luxe de s’arrêter aux feux rouges. Ils empruntent des routes de campagne pour éviter les barrages et les carrefours trop voyants, puis disparaissent dans la nature.

Pour la police, le constat est déconcertant ; difficile pour elle d’expliquer ce qui vient de se passer.
Hormis un emballage de friandise dans la serrure de la porte par laquelle ils sont entrés et sortis, ils ne trouvent rien.
Les malfaiteurs ne laissent aucune trace, pas même une empreinte digitale, c’est à se demander si ce ne sont pas des fantômes qui ont réalisé le coup…

En tout cas, c’est sûr, il s’agit d’une équipe de professionnels dont la maîtrise du braquage n’est plus à démontrer.
Les autorités sont cependant loin de se douter que ce sont des Lyonnais qui sont à l’origine du hold-up, et qu’ils sont en activité depuis plus d’un an et demi à un rythme effréné. Un gang qui a l’habitude, pour chacun de ses coups, de se préparer avec la plus grande minutie, en choisissant des cibles éloignées de sa base, avec des chemins planifiés, toujours testés à l’avance.
Un groupe d’individus qui portera le braquage à un niveau jamais atteint jusque-là en France.

Oui, on parle bien du…gang des Lyonnais.

Genèse du gang

Pour comprendre l’origine du gang des Lyonnais, il faut se pencher sur les destins croisés de 5 individus :

  • Jean Augé, dit « P’tit Jeannot »
  • Joanny Chavel, dit « Gros Jeannot » ou « le Gros »
  • Pierre Pourrat, alias « le Docteur »
  • Nicolas Caclamanos, dit « Nick le Grec »
  • Et Edmond Vidal, surnommé « Momon le ferrailleur ».

Les pierres angulaires de ce groupe de braqueurs pas comme les autres, ce sont eux.
D’autres membres rejoindront ensuite les rangs, mais ces cinq-là vont participer à la création du gang. Et c’est en se plongeant dans le passé d’Edmond Vidal que nous allons mieux comprendre comment tous ces hommes se sont rencontrés.
Tout débute dans les années 50, dans la banlieue lyonnaise.

Là-bas, le jeune Edmond Vidal, très rapidement surnommé « Momon », mène une vie précaire.
Heureusement, pour oublier cette triste réalité, il peut compter sur l’amour de sa famille et celle de la communauté gitane à laquelle il appartient.
Il dira :

« Ma mère tentait de nous présenter les choses de manière ludique, même si nous savions, au fond, que nous étions parmi les plus pauvres de la société ».

À l’école, Momon Vidal ne se sent pas à sa place. Il ne s’y plaît pas et se fait même insulter par certains de ses camarades en raison de ses origines.
Momon se souvient :

« Les insultes ont fusé : ‘’Sale gitan’’, ‘’plein de poux’’, ‘’tu pues’’… Je n’avais pas encore 10 ans et cette agressivité soudaine m’a surpris, je n’en comprenais pas la raison.
Je n’avais plus envie de retourner à l’école. Je me sentais seul, au milieu d’élèves désireux de ‘’se payer le gitan’’ ».

Pour Momon, fini donc l’école. L’hostilité de ses camarades ainsi qu’une certaine envie de liberté le convainquent de ne plus retourner en classe.

Sa famille est ensuite expulsée de son logement quand il a 11 ans.
Elle emménage à Gerland dans des habitations toujours aussi miséreuses.
Il se rappelle :

« À 12 ans, j’ai commencé à aller récupérer de la ferraille, car ma mère n’arrivait plus à nous habiller, faute d’argent ».

Photo d'Edmond Vidal jeune

Photo d’Edmond Vidal jeune (centre).

 

Plus tard, en 1960, les Vidal sont à nouveau rejetés par la ville. Cette fois-ci, on les évacue dans une cité d’urgence de l’abbé Pierre, à Décines, une petite ville de la banlieue lyonnaise où se côtoient Gitans, Arméniens, Grecs, Italiens et Arabes.
C’est là-bas qu’Edmond Vidal rencontrera ses meilleurs amis.
Dans ses mémoires, il se souvient :

« Très vite, nous avons formé une bande. Parmi eux se trouvaient ceux qui allaient devenir, plus tard, mes complices dans le gang des Lyonnais : Pierre Zakarian, dit « Pipo », Jean-Pierre Mardirossian, Georges Manoukian, dit ‘’Chaïne’’… ».

Zakarian, Mardirossian et Manoukian, eux, se sont rencontrés sur les bancs de l’école.
D’origine arménienne, ils vivent également avec leur famille à Décines. Naturellement, les enfants d’origine arménienne rencontrent ceux de la communauté gitane, et c’est ainsi que Momon Vidal sympathise avec eux.

Ensemble, ils forment une bande dans les années 60, et commencent à participer à des bagarres, quartier contre quartier ; des combats de rue extrêmement violents.

Il leur arrive aussi de passer du temps dans les cafés de Décines.
L’un d’entre eux est tenu par Michel Silmetzoglou, surnommé « le Grec » en raison de ses origines (à ne pas confondre avec « Nick le Grec, cité précédemment, et qui sera présenté plus tard).
Avec « le Grec », qui est légèrement plus âgé qu’eux, les 4 jeunes copains se lient vite d’amitié.
Michel les avance parfois quand ils n’ont pas d’argent, et dès qu’une personne de la bande a la possibilité de travailler, ils le remboursent.

Momon Vidal et ses amis de Décines

Momon Vidal et ses amis de Décines.

 

Avec le temps, Momon, Pipo, Chaïne et Mardirossian vont en effet calmer leur ardeur pour essayer de trouver un boulot et gagner leur pain.
La plupart d’entre eux trouvent du travail en usine ou dans des métiers manuels ; cependant, aucun n’arrive à une certaine forme de stabilité professionnelle. Ils passent sans arrêt d’un emploi à un autre, sans jamais se fixer.
À cette époque, Momon Vidal a 17 ans.
Il gagne sa croûte en s’associant avec un ferrailleur, et peut alors s’acheter sa première voiture.
La vie posée du jeune gitan suit son cours, quand soudain, un événement marquant fait tout basculer…
Il est 6 heures du matin quand Momon, Pipo Zakarian et d’autres amis reviennent d’une virée nocturne. Ils sont dans la voiture de Momon lorsqu’ils s’arrêtent devant une épicerie fraîchement livrée. Le magasin étant encore fermé à ce moment-là, Momon décide alors avec ses amis de voler un cageot de cerises et quelques fruits.
Le jeune homme pense s’en tirer facilement, sauf que les choses vont prendre une tout autre tournure.
Lors du vol, un homme a en effet réussi à relever le numéro d’immatriculation de la voiture depuis sa fenêtre. Résultat : des policiers débarquent chez les Vidal le lendemain.
Momon se souvient de la scène ce jour-là :

« – Après la perquisition, tu vas nous suivre ! m’engueule un flic.
Lui et son collègue foncent alors vers les placards, jettent à terre le linge soigneusement plié par ma mère. Ils vident tout ! Ils dérangent tout ! Quand ils ont entièrement dévasté notre taudis, ils me passent les menottes. Ma mère s’accroche à mon bras en me criant :
– Laissez-le ! Laissez-le ! Il est si jeune !
– Il a volé, il doit payer ! rétorque le flic en me poussant dans la voiture.
– Je vais payer ! propose-t-elle en tirant quelques billets de la poche de son tablier.
Irrités, les flics poussent alors violemment ma mère qui tombe à terre.
La voiture démarre et, par la vitre arrière, je ne peux détacher mes yeux du spectacle de désolation qui s’offre à moi : ma mère pleure au beau milieu de son linge épars. En silence, je pleure aussi, de peine et de peur ».

Momon Vidal jeune

Momon Vidal jeune.

 

Edmond Vidal est ensuite jugé pour ce vol de cerises.
Son casier judiciaire n’est pas vierge, les bagarres de rue entre bandes lui ont valu plusieurs condamnations pour coups et blessures et, pour le juge, c’est un élément à prendre en compte.
Le verdict tombe : Edmond Vidal est incarcéré à la prison de Saint-Paul à Lyon.

En prison, Momon est placé dans le bâtiment pour mineurs.
Il apprend plus tard que Pipo s’est également fait arrêter, mais qu’il est incarcéré dans une autre prison, celle de Saint-Joseph.
En franchissant l’entrée de l’établissement pénitentiaire, Edmond Vidal pénètre dans un autre monde. Un monde qui lui est totalement inconnu, de quoi susciter quelques craintes.
D’ailleurs, c’est là-bas que son destin bascule véritablement, lorsqu’il rencontre un autre détenu du nom de Jean-Pierre Gandebœuf, dit « Christo ».
Il se souvient :

« Au bout de deux jours, un maton me conseille de me faire couper les cheveux et fait venir le “coiffeur” pour mineurs qui est également un détenu. […] Le type est très jeune, il a 20 ans et tout le monde l’appelle “Christo”. Je l’interroge :
– Il y a longtemps que tu es là ?
– Deux ans.
– Deux ans ! Tu dois trouver le temps long !
– Oui, très long…
Ce mec décontracté, nonchalant, me donne une leçon de courage. Nous discutons. […] En me quittant, il me dit :
– Demain, il y a un nouveau maton, demande à te faire couper les cheveux ».

Edmond sympathise alors avec Christo et en apprend davantage sur lui :

« – Mon père est mort quand j’avais quinze ans. […] Ma mère est restée seule avec deux petites filles en bas-âge, mon frère et moi. Très tôt, je me suis mis à voler. Pour survivre. Et maintenant, je risque la cour d’assises… »

Edmond Vidal et Christo deviendront par la suite de très bons amis.
Amitié qui mènera bientôt le jeune prisonnier aux braquages.

Jean-Pierre Gandebœuf alias Christo

Jean-Pierre Gandebœuf alias Christo.

 

Après 48 jours de détention préventive et une peine d’un mois de prison ferme, Momon est libre.
Cette fois-ci, il est déterminé à mener une vie sérieuse.
Malheureusement pour lui, la justice en décidera autrement : un sursis de 15 jours pour ses condamnations passées pour coups et blessures tombe, ce qui le ramène à la case prison après seulement quelques mois de liberté.
À sa sortie, Christo vient lui rendre visite.
Il semble être à sec vu les vêtements usés qu’il porte.
Lors de leur rencontre, il prévient Momon qu’il sera absent quelque temps, mais que le moment venu, il lui fera une « proposition ».
Deux mois passent, puis Momon revoit Christo chiquement habillé à bord d’une Peugeot 404 toute neuve.

« – Ben dis donc, les affaires tournent !
– Ouais, ça va ! Je travaille avec mon ami Paty, on fait des casses. Je lui ai proposé que tu viennes avec nous… ».

Voilà que Christo propose à Momon d’intégrer son équipe de braqueurs.
Pour Momon, le choix est difficile à faire, il réfléchit quelques minutes, puis donne sa réponse.
C’est OK.
Il reviendra sur cette prise de décision en disant :

« Malgré mes réticences à cause de la perspective de la prison, je dois admettre que sa méthode semble plus rapide que la ferraille pour gagner sa vie ».

Six mois plus tard, Edmond Vidal réalise son premier casse en compagnie de Christo et de son ami Paty.
Ils pillent la villa d’un industriel dans l’Isère et se partagent un butin de 20 000 francs, une fortune pour l’époque.
Avec Christo et son ami, Momon apprend alors les ficelles du « métier ».
Les trois jeunes réalisent ensuite un autre coup, le coffre-fort d’une usine cette fois-ci.
Mais, pas de chance pour eux, d’autres cambrioleurs étaient passés quelques jours auparavant.
Cet échec va les pousser à changer leur stratégie. Fini les coffres-forts, les malfaiteurs privilégient maintenant l’attaque à la personne : une approche consistant à arracher les mallettes des convoyeurs lors des transferts de fonds.
Une stratégie qui s’avérera payante, puisqu’ils utiliseront cette technique lors d’un hold-up qui se soldera par un impressionnant butin, près de 90 000 francs. L’affaire, reprise dans la presse, ne sera jamais résolue par la police.
Mais ensuite, rebelote : les démêlés avec la justice recommencent…

Un soir de février 1966, Edmond Vidal et Christo (accompagnés de 2 autres amis) se rendent dans le VIe arrondissement de Lyon dans un bar appelé « le Nelson ».
C’est l’occasion pour Christo de rendre visite à une fille qu’il fréquente depuis sa sortie de prison, une fille qui vient de se faire fraîchement embaucher comme barmaid dans l’établissement.
Croyant lui faire plaisir lors de la soirée, la fille lui dit alors qu’elle rencontre un succès fou auprès des clients. Il n’en faut pas plus à Christo pour piquer une crise de jalousie. Il devient furieux et tente de la faire sortir du bar par tous les moyens. Deux clients attablés au fond du bar, dont l’un est champion de boxe poids lourd, voient la scène et s’en mêlent. Pour Christo, Momon et les autres, les choses deviennent du coup plus compliquées que prévu. Une bagarre éclate et la bande de visiteurs subit une correction qui les oblige à fuir et à quitter les lieux…

Mais Christo et Momon ne comptent pas en rester là, ils ressentent une profonde humiliation après le revers essuyé.
Ils reviennent de ce fait à 3 heures du matin dans le but de braquer les 2 types qui les ont frappés lors de l’altercation.
Arrivés là-bas, Christo, Momon et un autre ami veulent entrer dans le bar mais se retrouvent bloqués, on refuse de leur ouvrir. Commençant à s’impatienter, Christo pète alors un câble et tire sur la serrure ! L’homme qui les accompagne en fait autant, mais ce dernier touche la patronne du bar, qui sera sérieusement touchée au ventre.
Pour Momon et Christo, les ennuis commencent.
Ils s’enfuient en cavale en direction de Marseille, où Momon connaît des gitans qui pourraient bien les aider. Michel le Grec se charge de les emmener dans le sud.
Arrivés à bon port, ils sont maintenant planqués dans un campement gitan de la cité phocéenne. Pendant ce temps, Christo décide de participer à un casse avec Paty et un autre type.
Le cambriolage réalisé, il revient sur Marseille pour faire un compte rendu à Momon, qui se rappelle :

« Quand Christo me rejoint à nouveau, il me parle des garçons qu’il a rencontrés pour réaliser le coup. Ce sont d’anciens militaires d’Algérie reconvertis dans les hold-up. Ils font beaucoup parler d’eux dans la région lyonnaise et les journaux les ont surnommés « le gang de la vallée de la Saône ».
Ces hommes ont impressionné Christo, surtout un certain ‘’le Gros’’ ».

Dans le sud du pays, leur cavale prend fin lorsqu’un type les balance.
Par conséquent, Edmond Vidal et Jean-Pierre Gandebœuf sont de nouveau arrêtés et jetés derrière les barreaux.
Momon est ainsi envoyé en détention préventive et retourne à la prison de Saint-Paul en attendant son procès pour l’affaire du Nelson.

Le jour du jugement, Momon et Christo attendent leur sort à la cour d’assises de Lyon.
Après le délibéré des juges, le verdict tombe :

  • 5 ans de réclusion criminelle pour Edmond Vidal,
  • Et 8 pour Christo.

Photo d'identité judiciaire de Momon Vidal jeune

Photo d’identité judiciaire de Momon Vidal jeune.

 

Lors de ce séjour carcéral, Momon est transféré à la prison de Mulhouse.
Sous les verrous, le jeune homme, alors au début de la vingtaine, gamberge et se dit bien décidé à se ranger une fois sorti.
En attendant, il purge sa peine.
C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’il rencontre pour la première fois « le Gros », le type dont Christo parlait lors du cambriolage qu’il avait réalisé pendant la cavale dans le sud.
Momon se souvient de cette rencontre, qui a eu lieu le soir du réveillon de Noël :

« Ma petite mère m’a apporté un colis. Le Gros n’a pas le temps de recevoir le sien, car les cellules viennent de fermer pour la nuit. Je demande alors au maton de lui passer la moitié du mien.
Le lendemain, à la promenade, il s’approche pour me remercier. Il a l’air ému :
– Je n’oublierai jamais ton geste… Tiens voilà l’adresse de ma mère, si un jour tu as besoin d’un service, tu peux venir me voir.
À peine rentré en cellule, je déchire l’adresse. Si je veux en finir avec ce milieu-là, il ne me faut conserver aucun contact ».

 

L’incarcération d’Edmond Vidal prend fin le 30 décembre 1969. Le jeune homme obtient une semi-liberté de 6 mois avant la liberté conditionnelle.
Durant cette période, il travaille comme manœuvre, puis entame une formation d’électricien.
Pour lui, cette formation est importante, son avenir dépend entièrement de celle-ci.
Mais son médiocre salaire lui fait prendre conscience que ce sera plus difficile que prévu…
Du coup, il espère trouver une solution à Lyon, qui sait ? Peut-être qu’il trouvera de l’aide là-bas.
Il va alors descendre voir sa famille et ses copains d’enfance, puis retourne à Mulhouse et navigue de boulot en boulot. Des emplois qui lui permettent seulement de boucler les fins de mois, ce qui le déprime terriblement…
C’est décidé, il va reprendre les braquages.

Le destin veut ainsi qu’il croise un jour, dans le centre de Bourg-en-Bresse, celui avec qui il avait partagé son cadeau de Noël en prison, celui qui se faisait appeler le Gros.
Momon discute autour d’un café avec lui et prend de ses nouvelles.
Il se souvient :

« Je suis épaté par ce mec ; il respire l’intelligence, chacune de ses paroles me semble réfléchie ».

« Le Gros », c’est Joanny Chavel.
Joanny Chavel, que l’on surnomme aussi « Gros Jeannot », est issu d’une famille de paysans originaire de Villefranche-sur-Saône.
Il n’a que 20 ans lorsqu’il part faire la guerre d’Algérie. En revenant de cette dernière, il obtient alors le grade de caporal-chef et ramène tout un panel de compétences militaires qui serviront énormément au futur gang des Lyonnais : sens de l’organisation, connaissance des cartes d’état-major et utilisation des armes.
Il emprunte le chemin de la délinquance en commettant des casses avec un groupe de braqueurs dont il devient le leader : « le gang de la Vallée de la Saône ».
Avec cette bande, Chavel braque des bureaux de poste et des petites agences bancaires, situés en campagne. Chavel a une solide réputation et excelle dans le domaine du vol, ce qui ne tarde pas à le faire remarquer par le parrain du milieu lyonnais, Jean Augé.

Se pencher sur la vie de Jean Augé, c’est comprendre véritablement comment le gang des Lyonnais est né. Des racines qui remontent aux années 60, lorsqu’Edmond Vidal et ses amis vivaient encore leurs jeunes années à Décines.
À cette époque, Jean Augé, également vétéran de la guerre d’Algérie, est déjà bien en place dans le milieu lyonnais. Cet homme, à l’élégance trompeuse, est à la croisée de 2 mondes : la pègre, dans laquelle il a une grande influence et la politique, dans laquelle il s’engage en finançant notamment une association servant les intérêts gaullistes, le Service d’Action Civique, plus communément appelé le SAC.

Augé trempe dans plusieurs activités peu scrupuleuses, comme :

  • Le proxénétisme ;
  • Le commerce d’alcool ;
  • Le trafic de stupéfiants ;
  • Le cambriolage avec le vol d’objets de valeur ;
  • Et les braquages, activité que le milieu lyonnais développera à la toute fin des années 1960.

Cette nouvelle branche, Augé la développera alors en recrutant 2 valeurs montantes du milieu : Joanny Chavel et un autre gangster, surnommé Nick le Grec.
Chavel enrôlera ensuite un autre voyou, du nom de Pierre Pourrat et c’est ainsi que le gang des Lyonnais fait ses premiers pas.
Les 3 entreprennent quelques braquages sous l’œil attentif du parrain qui leur fournit armes, renseignements et divers autres moyens pour accélérer l’ascension du groupe.
Bientôt, Edmond Vidal les rejoindra pour former le noyau dur du gang, mais ce dernier ne le sait pas encore…

À Bourg-en-Bresse, ils sont en effet sur le point de se quitter lorsque le Gros demande à Momon son contact. Momon accepte et le lui écrit sur un bout de papier.
Quelques semaines plus tard, il reçoit un appel du Gros qui l’invite à venir passer le voir à Bourg-en-Bresse.
L’entrevue a lieu dans une vieille maison perdue dans la campagne, en réalité un bistrot, dont le nom est le « Café des Chasseurs ».
À l’intérieur se trouve le Gros. Ce dernier invite Vidal à s’asseoir à une table :

« Dis-moi Mon, tu t’y connais en politique ? »

Le Gros lui parle pendant une bonne heure de la gauche, en particulier du communisme, qu’il n’a pas l’air de porter dans son cœur.
Momon l’écoute d’un air désintéressé, puis lui demande d’en venir au fait :

« Il s’agit de rendre certains services à un parti politique. En contrepartie, nous en tirons avantage. Veux-tu te joindre à nous ? »

Par « parti politique », Chavel parle du parti gaulliste, dans lequel lui et Augé sont engagés.
Tous les deux sont en effet d’anciens de la guerre d’Algérie qui souhaitent contribuer au retour du gaullisme pur et dur et les braquages sont l’un des moyens pour le financer.
Chavel explique alors à Momon qu’en se joignant à eux, il devra partager son butin, comme tous les autres de la bande. Augé leur refile des renseignements sur de potentiels braquages juteux et, en échange, la politique prend sa part (concrètement la moitié du pactole).
La proposition est faite.
Momon est néanmoins sceptique et le fait savoir à Chavel, qui n’en démord pas :

« Tu es capable, toi, de trouver un boulot à 2 ou 3 milliards de centimes ? »

Le mot « milliards » surprend Momon.
Voilà que le Gros lui parle d’une affaire extrêmement juteuse, un coup qui pourrait leur rapporter gros, et que Chavel appelle « la grosse affaire ».

« Alors, tu es avec nous ? »

Et c’est de cette façon qu’Edmond Vidal est enrôlé à son tour dans la bande.
Avec Pierre Pourrat, Nicolas Caclamanos (qu’il rencontrera plus tard) et Joanny Chavel, il fait désormais partie des membres originels du gang des Lyonnais.
L’aventure de la bande peut enfin commencer.

Joanny Chavel dit le Gros

Joanny Chavel dit « le Gros ».

Jean Augé dit Petit Jeannot

Jean Augé dit « Petit Jeannot ».

Pierre Pourrat alias le Docteur

Pierre Pourrat alias « le Docteur ».

Nicolas Caclamanos alias "Nick le Grec"

Nicolas Caclamanos alias « Nick le Grec ».

 

Le casse du siècle

Plus tard, une nouvelle rencontre a lieu avec le Gros. Cette fois-ci, Momon a rendez-vous dans une petite auberge discrète, située en bord de Saône.
En pénétrant à l’intérieur, il voit le Gros au comptoir en compagnie de 2 autres types.

« Je vous présente Momon… Mon, je te présente Raoul, et voilà Patrick ».
(Patrick, c’est une fausse identité, il s’agit en réalité de Pierre Pourrat, mais Momon Vidal ne connaîtra son véritable nom que bien après).

En rencontrant Pourrat, Momon est impressionné.
Tout comme Chavel, il dégage une sorte d’aura qu’il ne peut expliquer.
Momon dira :

« Là, devant ces deux hommes, je sens nettement l’aura qui les entoure, une forme de supériorité naturelle faite d’aisance et d’assurance. Il s’agit des plus grandes pointures du banditisme qu’il m’a été donné de rencontrer à ce moment-là. Ils possèdent tous les atouts qui font les meilleurs truands : un mode de vie où la discrétion est la règle, le courage d’agir, l’envergure pour résister à un interrogatoire musclé, une capacité d’investissement suffisante pour consacrer sans faiblir des jours et des jours à la préparation d’une affaire jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement au point. Ces deux hommes vont devenir mes maîtres en matière d’attaques à main armée ».

Le courage d’agir et la capacité de résister aux interrogatoires musclés, c’est ce qui définissait parfaitement Joanny Chavel. Lui qui avait été repéré à l’époque par Augé en raison de ses aptitudes à résister aux interrogatoires corsés, possède un goût particulièrement prononcé pour l’action. Il est celui qui mettra en place les méthodes commando au sein du gang pour faire du braquage une action parfaitement calibrée.

Quant à la discrétion, c’était Pierre Pourrat tout craché.
À vrai dire, Pourrat était le membre des Lyonnais le plus énigmatique, un type solitaire qui se livrait rarement et qui savait se faire discret pour passer sous le radar des autorités.
En témoigne ce que diront plus tard les enquêteurs :

«… d’un caractère renfermé, nous ignorons tout des événements qui, durant cette période, le façonneront pour en faire l’homme qu’il va devenir ».

Pierre Pourrat, alias « Patrick » ou « le Docteur » (en raison de sa prestance et de sa façon de calculer les choses), n’a pas eu une enfance des plus faciles.
Il est né de père inconnu et est abandonné par sa mère dès son plus jeune âge.
Il est alors élevé par l’Assistance publique et, vers l’âge de 12 ans, il est placé dans une famille de paysans où il travaille durement.
Puis, ce sont les pensionnats, où les conditions sont encore plus rudes.
Pourrat, qui a une propension précoce au vol, fait ensuite de la prison. C’est à sa sortie qu’il rencontre Joanny Chavel. Un premier contact qui annoncera par la suite les prémices du gang des Lyonnais.

Lorsque Edmond Vidal rencontre pour la première fois Pourrat dans l’auberge, il l’apprécie d’emblée. Le début d’une longue amitié.
Ce second rendez-vous a pour but de les présenter, mais pas seulement : ce jour-là, le Gros leur propose un coup à faire à Pont-d’Ain. Un coup qui consiste à cibler la paie d’une entreprise transportée par 2 convoyeurs, dont l’un est armé. Momon est désigné chauffeur (rôle qui lui déplaît fortement sur le coup). Raoul, Chavel et Pourrat quant à eux s’occupent du braquage.
Lors du casse, ils sont 4 à bord d’une estafette et attendent patiemment que les convoyeurs sortent du bâtiment avec la paie de l’entreprise dans la mallette. Une fois sortis, les gangsters bondissent hors de leur véhicule ! Chavel tient la rue en respect avec son arme, tandis que Pourrat et Raoul se précipitent sur la serviette. Ils ne veulent surtout pas que le mécanisme de sécurité s’active, car si l’arrachage du bracelet relié à la mallette se fait à contretemps, un jet d’encre se répand à l’intérieur et ils pourront dire adieu aux précieux billets.
Pourrat attrape ainsi la main du convoyeur qui transporte le butin, et Raoul suit rapidement en coupant le bracelet.
Tout se passe comme prévu et à une vitesse éclair.
Grâce à la voiture relais (préalablement volée pour couper court à toute éventuelle poursuite), ils s’enfuient alors par des petites routes de campagne et rejoignent Bourg-en-Bresse.
Là-bas, ils sont en sécurité, ils peuvent donc ouvrir la mallette et regarder son contenu.
Il y en avait pour 150 000 francs.

Quelques jours après, le Gros propose un nouveau coup à Momon. Une affaire similaire à celle de Pont-d’Ain, qui se déroulerait à Mâcon cette fois-ci.
Le Gros lui demande alors :

« Tu as entendu parler de Nicolas Caclamanos ? Nicolas fera sûrement partie de la grosse affaire. Mais il a d’énormes difficultés financières et j’aimerais le défaucher. Es-tu d’accord de toucher un boulot avec lui, Patrick et moi ? ».

Nicolas Caclamanos ? Évidemment que Momon le connaissait.
Celui que l’on surnommait « Nick le Grec » était un caïd assez connu de l’époque, un type du genre décontracté qui connaissait très bien son métier.
Considéré comme un des bras droit d’Augé, il a la réputation du type qui réussit tout le temps à passer entre les mailles du filet de la justice. À l’époque où Chavel propose de l’intégrer au groupe, Nick le Grec a 45 ans et n’a pas mis une seule fois les pieds en taule, comme si ses relations avec le parrain lui conférait une sorte d’immunité.
À la fin des années 60, un gangster qui l’a côtoyé dira de lui :

« On savait qu’on pouvait compter sur lui, c’était un mec sûr, en même temps il avait toujours besoin d’argent ».

Pour le casse de Mâcon, Nick le Grec occupe ainsi le rôle de chauffeur, ce qui arrange Momon, qui peut enfin prendre part à l’action.
Le braquage réussi, ils en enchaînent d’autres durant l’année 1970, avec un mode opératoire qu’ils perfectionneront petit à petit et qui fera leur force :

  • D’abord, il y a les repérages, lors desquels les gangsters doivent toujours se vêtir de manière discrète. Utiliser des vêtements de sorte à se fondre dans la masse et de préférence, changer de tenues d’un jour à l’autre. Pour la petite anecdote : Pierre Pourrat ira jusqu’à se déguiser en curé pour repérer des lieux.
  • Ensuite, la préparation, une étape qui consiste à étudier soigneusement les chemins de replis, à noter toutes les routes secondaires pour contourner les grandes villes et les gendarmeries, et à mettre à disposition une ou plusieurs voitures relais (la plupart du temps volées, et toujours d’une marque différente de celle de l’attaque).
  • Et enfin, le braquage en lui-même, pour lequel sont utilisés maquillage, postiches, perruques, fausses barbes et moustaches pour se grimer au maximum.
    Sans oublier la lourde artillerie, toujours présentes avec eux pour intimider et dissuader toute personne susceptible de leur barrer la route. Leur but : jouer sur l’effet de surprise et ainsi éviter de recourir à la violence.

Leurs casses se font alors à cette période à un rythme effréné, de quoi leur permettre, avant « la grosse affaire », de se défaucher (comprenez, se faire beaucoup d’argent).

« La grosse affaire », il en sera d’ailleurs question lorsque Momon et le reste de la bande seront conviés dans la villa d’Augé pour en discuter.
Ce jour-là, lorsque Momon arrive, il y a du beau monde dans le salon du parrain :

  • Le Gros et ses amis de longue date : Berry, Bernard et Cheveux, ceux avec qui il a fait la guerre d’Algérie et commis pléthores de braquages lorsqu’ils formaient « le gang de la vallée de la Saône ».
  • Il y a aussi Pourrat
  • Raoul
  • Et un autre type appartenant à la sphère d’Augé
  • Nick le Grec est également présent à la réunion, mais n’arrivera que plus tard

Tous sont là pour écouter ce que le parrain Augé a à leur dire.
Après le repas, ce dernier s’exprime enfin sur la fameuse « grosse affaire » dont il est question depuis que Momon a rejoint la bande :

« Les gars, vous savez tous pourquoi vous êtes là et plus ou moins de quoi il s’agit. Avant qu’on boive le champagne, je tiens à mettre les points sur les “i”. Je n’entrerai pas dans les détails tout de suite et je ne prononcerai pas le nom de la ville où se déroulera l’opération, je vais exposer les choses en gros. Comme ça, celui qui ne sera pas d’accord pourra partir la tête haute. Il aura la franchise pour lui et personne ne lui en voudra. Voilà, il s’agit de braquer 4 poulets armés de mitraillettes et 5 employés. Il y a 20 ou 30 millions de francs à prendre. Moitié pour ceux qui font le coup, moitié pour nous. Moi, je ne participe pas. Voilà quelles sont les principales conventions.
Je vous demande de réfléchir avant de dire “oui” ».

Le Gros donne sa réponse en premier :

« Pour moi, il n’y a aucun problème ».

Pourrat prend ensuite la parole :

« Moi, je ne peux pas donner mon accord sur une affaire avant de l’avoir vue. Il me faut le temps de juger et si j’estime qu’elle est faisable, alors je dis oui. Sinon, je pars en silence ».

Nick le Grec, lui, fait rire tout le monde au moment d’intervenir :

« Moi, j’ai tellement besoin de fraîche que j’attaquerais un tank ! »

Momon, Raoul, Berry, Bernard, Cheveux et l’autre homme du cercle d’Augé donnent aussi leur accord.
Augé l’a dit, c’est Joanny Chavel qui sera en charge de monter l’affaire.
Une affaire dont on apprend plus de détails lorsque le parrain poursuit :

« Pour revenir à l’affaire, il s’agit de la poste de Strasbourg. Reste à voir quand. Moi, je penche pour une fin de trimestre, car c’est à ce moment-là qu’il y a la plus grosse somme […] D’autre part, au cas où cela tournerait mal et en raison de l’importance de cette affaire, vous devez vous entraîner au tir au pistolet. Nous avons un endroit pour ça. Le Gros vous y conduira ».

Voilà du coup quelle était la grosse affaire.
Restait plus qu’à préparer cet incroyable coup.

L'Hôtel des postes de Strasbourg dans les années 70.

Photographie de l’Hôtel des postes de Strasbourg dans ces années-là.

 

C’est dans une forêt, à une trentaine de kilomètres de Bourg-en-Bresse, que les gangsters vont s’entraîner au tir. Là-bas, ils ont à disposition mitraillettes, fusils à crosse, canons sciés et autres calibres. Une trentaine d’armes qui s’ajoutera à leur arsenal, déjà impressionnant.
La préparation suit alors son cours et, le 23 décembre 1970, place à la répétition générale.
Le gang cible l’Hôtel des postes de Chambéry.
Pour ce braquage, il ne leur suffit que de quelques petites minutes pour soulager l’établissement de 2,2 millions de francs, le plus important jamais réalisé en France à cette période.
Grâce au hold-up de Chambéry, ils peaufinent leur tactique et apprennent des erreurs commises pour être fins prêts pour Strasbourg. La grosse affaire arrive à grands pas.

Chavel, Pourrat et Vidal se rendent par la suite dans la capitale alsacienne pour faire les repérages.
Chavel, en charge de monter l’affaire, décide alors qu’ils monteront le coup à 3.
Pour Momon, c’est de la folie. Pourrat n’est également pas certain de la faisabilité du braquage. Puis Chavel finit par se ranger à l’avis de ses complices.
Ils se concertent, réfléchissent au meilleur plan possible, mais rien de concret. Décidément, ce n’est pas de la tarte…
Une nouvelle réunion est organisée avec Augé et les autres. Tout le monde est présent, sauf Raoul.
À l’entretien, le Gros expose un nouveau plan pour le casse de Strasbourg. Augé, Cheveux, Bernard et Nick le Grec le suivent. Le parrain insiste pour réaliser le braquage à la fin du premier trimestre. Momon, Pourrat et Berry eux sont carrément froids. Peu importe, la décision est prise, ils vont tenter le coup.

À quelques jours de l’échéance, Chavel, Pourrat et Momon mettent la main aux derniers préparatifs.
Le jour dit, ils sont tous cachés dans un fourgon devant la Banque de France de Strasbourg, à guetter l’arrivée des convoyeurs avec les sacs d’argent.
Au moment où les convoyeurs sortiront de l’établissement, les gangsters les attendront dans la cour de la poste.
Puis arrive l’instant tant attendu.
Le Gros se précipite dans la cabine pour voir le volume des sacs transférés :

« Merde ! Il n’y a que trois sacs ! »

Ce n’était pas ce qui était prévu. Il devait y avoir bien plus.
Pas le choix pour les gangsters, le casse doit être repoussé. La date sera fixée à la fin du trimestre suivant.

Pendant ce laps de temps, le gang commet quelques petits larcins afin de continuer à se perfectionner avant la grande échéance.
De plus, Pourrat et Momon en profitent pour poursuivre les repérages à Strasbourg, et ce, sans en informer les autres. Selon eux, le casse de Strasbourg constitue encore un trop grand danger, il doit y avoir un autre moyen de le réaliser, faut seulement creuser davantage.
Pour cela, ils vont entrer en plein jour dans l’Hôtel des postes en se fondant parfaitement dans le personnel grâce à des blouses bleues identiques.
À l’intérieur, ils arrivent à tout localiser, hormis la zone la plus cruciale : le couloir où part l’argent.
Momon repère alors une petite fenêtre facilement ouvrable au deuxième étage, probablement celle des W-C.
Pour lui, c’est sûr, il s’agit du point faible de la poste !
Avec Pierre Pourrat, ils décident donc de refaire un repérage en prenant en compte ce détail.

Ils repartent à Lyon, puis reviennent à Strasbourg pour infiltrer les lieux à la nuit tombée.
Pourrat trouve alors une porte au 4e étage, qui mène au grenier. Cette porte pourrait bien leur permettre d’accéder au toit et ainsi, de pouvoir descendre en rappel jusqu’à la petite fenêtre entrouverte à l’aide d’une corde.
Ils s’y rendent et attachent le cordage autour d’une cheminée, permettant à Momon de descendre en rappel jusqu’à la lucarne. Pourrat l’assiste en donnant du mou à la corde.
Ça y est ! Momon arrive enfin à pénétrer par la fenêtre. Il avait vu juste, il s’agissait bien des toilettes.
Une fois à l’intérieur, il ouvre à Pourrat au rez-de-chaussée. Les deux hommes inspectent les lieux, lorsqu’ils tombent sur une porte condamnée qui donne sur la rue !
Ça semble presque trop simple. Désormais, l’idée est de changer la serrure afin que le gang puisse entrer et sortir à sa guise.
De retour à Lyon, ils font un point avec le Gros, qui leur fait part de son ressenti :

« Il ne faut pas changer la serrure. Même si cette porte est condamnée, une vérification faite par hasard attirerait l’attention. Nous allons acheter le même verrou, je vais en retirer les piliers de façon que n’importe quelle clé puisse l’ouvrir. De cette manière, eux comme nous pourrons l’ouvrir et ils ne s’apercevront de rien ».

Tout le monde est d’accord.
Quelques jours plus tard, le Gros achète le verrou et part l’installer avec Momon.
Sur place, tout fonctionne à merveille. Ils avaient enfin le petit détail qui fera toute la différence lors du braquage.

De leur côté, Berry, Bernard et Cheveux préparent une des voitures relais qui leur servira durant la cavale. Il s’agit d’un vieux camion-citerne de paysan qu’ils ont maquillé pour passer inaperçu aux yeux des autorités. Les 3 hommes l’aménagent de sorte à accueillir tous les participants du hold-up : la citerne est notamment recouverte d’un plancher et d’un matelas.
Voilà, tout semble fin prêt pour le casse de Strasbourg.
Plus d’un an qu’ils le préparent : ils ont tout chronométré, tout minutieusement planifié, les voitures relais sont prêtes, l’itinéraire de leur cavale par les routes secondaires l’est également, bref, rien n’est laissé au hasard.
Il ne reste plus qu’à passer à l’action.

La date du braquage est fixée au 30 juin 1971.
Un choix qui n’est pas anodin, puisqu’il s’agit de la fin du semestre, jour où la poste arrose tous les bureaux de la région avec le salaire de milliers de personnes.
Momon, Pourrat, le Gros, Bernard, Cheveux, Raoul, Nick le Grec et un dénommé François (ami que Momon a rencontré lors de sa conditionnelle à Mulhouse) sont de la partie.

Jour de braquage, 8 h 55.
Nick le Grec conduit une estafette Renault dans laquelle se trouvent tous ses complices.
Arrivés près de la porte de la poste, par laquelle les gangsters doivent entrer, il se gare.
Il est le seul à descendre et va se poster à l’angle de la rue, de façon à voir arriver le convoi qui transporte l’argent dans la cour.
Pour les 7 autres présents dans l’estafette, l’attente est longue.
9 h 03 : Nick revient vers eux, ce qui veut dire que les convoyeurs sont enfin entrés dans la cour de la poste. Pour les 4 qui doivent réaliser le braquage, c’est le signal.
Momon, Pourrat, Cheveux et Bernard, déguisés en serruriers grâce à de simples blouses de travail, se dirigent tranquillement vers la porte dont ils possèdent désormais les clés.
Momon regarde sa montre, il est encore trop tôt ! Ils avaient calculé que les flics (escortant les postiers) repartiraient 2 ou 3 minutes après leur arrivée. Il fait signe à Pourrat de ralentir.
9 h 05 : Pourrat ouvre la porte.
Ils entrent tous les 4, pendant que les autres (qui ne doivent sortir qu’en cas de problème) attendent dans le fourgon. Nick le Grec, lui, se gare carrément devant la porte de sortie.
Momon et ses acolytes empruntent ainsi un premier couloir, puis un deuxième. Sur leur chemin, ils croisent une trentaine de trieurs de courriers, ce qui effraie Cheveux, qui ne le sent pas. Momon lui ordonne de garder son calme ! Ils marchent deux par deux, histoire de ne pas attirer l’attention. Momon est avec Pourrat, et Cheveux avec Bernard.
Au fond du deuxième couloir se trouvent les postiers. Ces derniers sont en train de serrer la main aux policiers, qui sont armés. Comme le craignait Momon, ils sont arrivés trop tôt. Pas le choix, ils doivent revenir sur leurs pas. Une fois que les postiers referment la porte et que les flics s’en vont, ils reprennent leur direction initiale. Ils croisent alors les postiers qui poussent le chariot contenant les sacs d’argent. D’abord, Momon et Pourrat, puis Cheveux et Bernard.
Les postiers s’éloignent en riant et en ne prêtent aucune attention aux gangsters.
Étant à présent dans leur dos, Momon et ses acolytes choisissent ce moment pour passer à l’action :

« Couchez-vous ! »

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les postiers croient à une plaisanterie et se mettent à sourire ! Sourires qui seront très vite effacés lorsqu’ils verront de plus près les armes pointées sur eux.
L’un d’eux se met à courir en direction des trieurs, tandis qu’un autre se met à crier, ce qui alerte les bureaux qui donnent sur le couloir.
Des coups de crosse commencent ainsi à partir pour calmer les postiers réfractaires. Tout se passe si vite que les trieurs, présents à côté, n’ont même pas le temps de se rendre compte du braquage. Cheveux et Bernard s’empressent déjà de pousser le chariot vers le point d’extraction. Pourrat et Momon les couvrent avec leur arme de poing, puis l’argent change de main et disparaît.
Arrivés à la porte par où ils sont entrés, ils chargent les sacs dans l’estafette et s’enfuient. Tout est plié en moins de 5 minutes, et pas avec n’importe quel butin : plus d’1 milliard d’anciens francs, soit 11,6 millions de francs, un record national.

Lors de la fuite, Momon Vidal se souvient :

« Je regarde par-dessus mon épaule si on nous suit. Même pas ! Décidément, c’est une des affaires les plus tranquilles que j’ai jamais touchées. Nous nous arrêtons même aux feux rouges et respectons le Code de la route… »

9 h 30 : L’alarme résonne dans l’Hôtel des postes fraîchement dévalisé. La police quadrille immédiatement la ville et les gendarmes dressent des barrages.
Mais les gangsters sont déjà loin, ils ont paisiblement quitté la capitale alsacienne pour se diriger à une quinzaine de kilomètres au sud de Strasbourg, près d’un plan d’eau de Plobsheim, où se trouve 2 de leurs voitures relais (deux breaks Citroën ID 19 garées le long d’un bois).
L’une d’elles possède carrément un gyrophare d’ambulance pour ne pas attirer l’attention.
Après avoir embarqué dans les voitures relais, les malfaiteurs se dirigent alors en direction des Vosges. Mais avant d’attaquer les Vosges, ils montent dans leur second véhicule relais, le camion-citerne. Ils rejoignent Saint-Dié avec, puis repartent dans 2 autres voitures relais, où se trouvent des jerricans remplis d’essence pour éviter les arrêts aux stations-service.
Leur cavale se poursuit (toujours par des routes de campagne tracées à l’avance), quand soudain, ils entendent à la radio les nouvelles relatant leur braquage. Le journaliste indique qu’il s’agit du plus gros braquage jamais réalisé en France ! Un vol bientôt qualifié de « hold-up du siècle » par la presse.

Policiers après le hold-up de Strasbourg commis par le gang des Lyonnais en 1971.

Enquêteurs après le hold-up de Strasbourg.

 

Dès lors, après avoir traversé tout l’est de l’hexagone, ils arrivent enfin à leur destination finale, Bourg-en-Bresse.
Il est 9 h du soir lorsqu’ils arrivent.
Le butin est planqué dans un garage, le temps de faire le partage dans 2 ou 3 jours.
Comme convenu, la moitié du magot est donné à Augé et son parti politique, et le reste est partagé entre les membres de la bande. Ce que Momon trouve injuste, il enrage à l’idée de laisser la moitié à des politiques pour lesquels il n’a aucune estime… Dans le gang des Lyonnais, c’est le début de la fracture entre l’ancienne et la nouvelle génération.
Bientôt, les amis de Décines vont entrer à leur tour dans la danse.
Avant le hold-up de Strasbourg, Momon était justement passé voir ses copains d’enfance dans la banlieue lyonnaise, et disait alors :

« En tournant dans le quartier, j’apprends que Jean-Pierre et Chaïne, en compagnie de deux autres mecs, se sont mis aux braquages. Ils ne touchent que des sommes ridicules. Michel vit des combines, et Pipo, de son côté, se mouille avec Arpette, un ami d’enfance qui a épousé ma cousine.
Je sens que mes amis me donnent des appels du pied pour que nous nous associions. Il est encore trop tôt. Je veux d’abord finir mon apprentissage avec les meilleurs pour pouvoir ensuite frayer avec mes fidèles compagnons ».

Les copains d’abord

Après l’incroyable hold-up réalisé à Strasbourg, la police est sous pression. Elle peine à expliquer ce qui vient de se passer. Le seul indice qu’elle a, c’est un emballage de friandise que les gangsters ont introduit dans la serrure de la porte par laquelle ils sont sortis, afin de retarder les éventuels poursuivants.
Hormis cela, aucun autre indice, pas d’empreintes digitales exploitables, c’est le flou total.
La seule chose dont elle est certaine, c’est que ce vol a été commis par des gangsters chevronnés. Une équipe de professionnels qui sait très bien ce qu’elle fait.

À cette époque, au sein de la police, personne ne sait alors que le gang des Lyonnais opère depuis plus d’un an et demi à une cadence infernale. Ils savent simplement que des types en blouse de travail enchaînent depuis quelques mois hold-up sur hold-up.
Pour elle, il est temps de commencer à se pencher sérieusement sur le sujet…

L’enquête les mène près du plan d’eau de Plobsheim. Là-bas, ils retrouvent l’Estafette du hold-up, vide et abandonnée. Seule une pièce de 1 centime est restée sur place.
La fourgonnette dispose aussi de fausses plaques d’immatriculation.

Puis, à Strasbourg, les policiers retrouvent 3 autres fourgonnettes volées, de même marque, à 3 endroits distants. Sûrement des voitures relais mises à disposition en cas de problème.
D’après la police, au moins 6 véhicules ont été volés pour ce braquage et ce, plusieurs mois à l’avance.

À côté, on essaye également de recueillir des témoignages afin d’obtenir d’autres indices, mais rien de concluant : des portraits robots sont réalisés, sans grand succès.
Certains diront avoir vu un homme avec une abondante chevelure blonde, d’autres mentionneront un individu avec une moustache et un nez proéminent. On aurait dit le carnaval dans les témoignages.
Dos au mur, les enquêteurs proposent 100 000 francs à toute personne pouvant donner un indice solide.

Par la suite, les enquêteurs comprennent comment les malfrats sont entrés aussi facilement dans l’Hôtel des postes, et identifient la porte condamnée par laquelle ils sont passés.
Un commissaire dira :

« En prime, ils avaient même comparé et essayé les clés en discutant avec les postiers ».

 

Les gangsters, eux, savourent leur réussite après le casse. Chaque participant reçoit une part suffisamment élevée du butin pour se permettre de se ranger pour de bon.
Certains vont acheter des voitures et d’autres, investir dans l’immobilier.
Les mois passent, puis les casses reprennent.
Les gangsters ont décidé qu’ils frapperaient les recettes du Carrefour de Vénissieux en région lyonnaise.
Pour ce coup, Momon demande alors un service au Gros.
Il veut embarquer 3 de ses amis d’enfance : Pipo Zakarian, Michel le Grec et Christo.
Le Gros est d’accord. Plus qu’à préparer le braquage.

5 février 1972, jour du braquage.
Ils sont 7 prêts à réaliser le coup : Momon, le Gros, Nick, Berry, Pipo, Christo et Michel le Grec.
Mais le moment venu, le plan ne se passe pas comme prévu…
Après avoir récupérer la recette de la grande surface, les convoyeurs descendent un escalier de secours avec les sacs d’argent.
Au sommet de l’escalier se trouve avec eux le directeur du magasin qui voit alors 4 gangsters arriver en leur direction. Il donne l’alarme :
« Attention ! C’est un hold-up ».
« Toi, ferme ta gueule ! » rétorque le Gros.
Les coups de feu partent d’un côté comme de l’autre ! Momon, Pipo et Christo arrivent à récupérer les sacs d’argent, mais le Gros est touché. Le casse tourne au vinaigre.
Momon soulève et emmène son partenaire blessé jusqu’à l’estafette, qui démarre ensuite en trombe.
En quelques secondes, 1 500 000 francs ont été volés.
Mais le plus important dans tout ça, c’est que pour la première fois, le gang des Lyonnais a fait usage des armes, et que le sang a coulé…

Lors de la fuite, le Gros perd beaucoup de sang, il est sérieusement blessé.
Il est emmené d’urgence par ses complices dans un appartement en périphérie lyonnaise. Un médecin, contacté par un des gangsters, vient lui prodiguer les premiers soins. Le Gros est mal en point, il est pâle et affaibli. La balle a traversé son biceps et la surface de l’abdomen. Pour le toubib, il est impératif de le faire opérer.
Chavel est aussitôt emmené dans une clinique où un célèbre chirurgien anonyme le soigne.
Pour le Gros, il s’en est fallu de peu.

Carrefour de Vénissieux où le gang des Lyonnais a commis le hold-up.

Le Carrefour de Vénissieux où le gang des Lyonnais a commis le hold-up.

 

Ce braquage raté change cependant la donne, car jusqu’ici, les enquêteurs ne soupçonnaient pas un gang lyonnais à l’œuvre. Le casse de Vénissieux focalise dès lors l’attention des autorités.
D’autres indices sont ainsi collectés, et l’enquête avance.
Trois jours plus tard, une instruction judiciaire est ouverte contre X pour « vol qualifié » par le juge François Renaud. Un nom dont on n’a pas fini d’entendre parler…

Le 5 avril 1972, la police judiciaire dispose ensuite de nouveaux éléments qui font considérablement progresser l’enquête.
Éléments qu’elle obtient par le biais d’un indic’ :

« Le Carrefour de Vénissieux, ça vous intéresse ? »

L’informateur leur parle d’un certain « Momon le ferrailleur » et de « Pipo », ce qui permet aux enquêteurs d’identifier pour la première fois Edmond Vidal et Pierre Zakarian.
En se penchant sur Vidal, un enquêteur dira :

« C’est pas possible, il n’a pas ce niveau-là quand même ».

Grâce à ces informations, les regards se tournent par conséquent vers Décines, lieu d’origine de Momon et de ses copains d’enfance.
Les filatures commencent, mais difficile de les prendre en flagrant délit ; les gangsters sont trop durs à suivre, ils parviennent systématiquement à échapper à la vigilance des policiers, qui n’ont dès lors aucun élément concret pour les coincer.

Pendant ce temps-là, les gangsters s’affairent à la tâche en braquant 3 convoyeurs à Clermont-Ferrand, le 15 mai 1972. Total du butin : 340 000 francs.
Quatre jours plus tard et toujours dans la même ville, ils s’attaquent à un employé dans la cour du Crédit lyonnais, puis enchaînent à Lyon, le 29 mai, boulevard Eugène Deruelle. Mais impossible pour la police de les arrêter.
Du coup, on change de stratégie : des écoutes téléphoniques sont mises en place, avec 5 à 6 suspects dans le collimateur.
En juillet 1972, l’enquête prend un nouveau tournant.
Un informateur provenant de Strasbourg ajoute 2 autres surnoms : « Patrick » et « Jeannot ». Le mois suivant, Joanny Chavel est identifié par la PJ, la police judiciaire. L’étau se resserre autour du gang des Lyonnais, d’autant plus que Chavel commence à avoir la folie des grandeurs…

En effet, il n’est plus le même après le casse de Vénissieux. Il devient paranoïaque et flambe son argent dans des achats qui attirent l’attention des enquêteurs, dont un château, où il donne de fastueuses réceptions. Une situation qui devient inquiétante aux yeux de ses complices qui, eux, ne perdent pas de temps et continuent sur leur lancée.
Dans la nuit du 27 au 28 octobre, Momon, Pourrat, François (l’ami de Momon ayant participé au casse de Strasbourg) ainsi que 2 autres complices, dévalisent la chambre forte de la poste de Mulhouse.
Et, chose incroyable, ils raflent encore le milliard d’anciens francs ! Le record national effectué un an auparavant à Strasbourg est battu ! Butin : 11 708 800 francs.

Puis vient le moment où Momon Vidal décide qu’il est temps pour lui de s’émanciper du Gros et d’Augé, son désir étant de s’éloigner de l’ancienne génération pour former une équipe dans laquelle il pourra intégrer ses amis d’enfances, sans oublier bien sûr Pourrat, son fidèle compagnon.
Il dira dans ses mémoires :

« Avec Christo, nous envisageons de former une équipe. Nous demandons à Pipo et Michel de se joindre à nous. Sachant que Jean-Pierre et Chaïne effectuent quelques braquages, nous décidons de les incorporer à la bande […] Bientôt, nous sommes fins prêts ».

Une autre saga peut commencer. Le gang des Lyonnais nouvelle génération est formé, avec en son sein les copains de Momon : Pourrat, Christo, Pipo, Michel le Grec et son frère Constantin, Jean-Pierre Mardirossian, Chaïne ainsi que Joseph Vidal, le frère aîné de Momon.
Unis comme les doigts de la main, ils seront bientôt encore plus difficiles à arrêter…

Photo de surveillance où l'on voit Pipo Zakarian et Christo

 

Au cours de l’année 1973, Momon et sa nouvelle bande montent ainsi leurs propres coups, en ciblant les grandes surfaces et les paies d’usine, si possible en dehors de la région lyonnaise.
Momon se souvient :

« Les braquages se déroulent parfaitement bien, et je me rends compte que la bande que nous formons est encore meilleure que celle du Gros. D’abord, l’entente est meilleure : Christo, Pipo et Chaïne constituent des éléments précieux, Jean-Pierre est un bon chauffeur et bon braqueur. Michel est bon aussi, mais un peu moins rapide avec son gros cul, et nous ne nous privons pas de le lui rappeler. Néanmoins, il s’affirme comme le plus sage d’entre nous […] Jean-Pierre s’occupe de l’entretien des voitures et des armes avec Christo. Ils aiment ça, moi pas. Bref, chacun sa spécialité ».

Les choses vont donc bon train pour le gang des Lyonnais nouvelle génération.
Concentrés sur les braquages, Momon s’éloigne alors de plus en plus du Gros et de sa bande. Cependant, eux ne les oublient pas.
Le Gros, dont le comportement a changé, commence en effet à devenir une menace pour Momon.
Lors d’une rencontre à Genève, il lui dira :

« Tu sais Momon, j’ai un ami aux Renseignements généraux. Il paraît que les condés de Lyon te soupçonnent d’avoir effectué un braquage dans une grande surface… On dit aussi qu’ils pensent à toi pour Strasbourg. En un mot, Momon, ils sont sur toi en ce moment… »

Mais le Gros n’est pas seulement hostile vis-à-vis de Momon, il l’est aussi envers Pourrat, au point où il tentera de l’assassiner !
Sentant leur vie en danger et voyant qu’il n’y a plus moyen de négocier avec la partie adverse, ils décident du coup de frapper en premier.
Dans leur ligne de mire, Joanny Chavel, mais pas que. Jean Augé, le parrain, est aussi dans le viseur. De mèche avec le Gros, il constitue également un grand danger.
Momon échappe ensuite de peu à une tentative de meurtre ! Ça y est, les choses s’accélèrent.
Ils doivent frapper en premier, et vite.

Le premier coup est porté le 15 juin 1973.
Comme à son habitude, Jean Augé se rend au Sporting-club de Lyon-Plage pour une partie de tennis. Il se gare sur le parking du club et descend de son véhicule ; à ses côtés, une femme l’accompagne. Le couple traverse le parking quand soudain, une fourgonnette s’arrête à leur hauteur.
Petit Jean est touché une première fois en pleine poitrine. Il tombe à terre, puis est criblé de balles par un autre, qui descend du véhicule. Fin de partie pour le parrain.

Arrive ensuite le tour de Chavel.
L’action se passe en octobre de la même année.
Chavel est en route pour se rendre dans une planque où il entretient des armes. Il marche sur un trottoir et entend arriver un camion qui progresse jusqu’à lui. Le Gros est méfiant, il se colle dos au mur. Mais il est pris par surprise lorsqu’un individu caché derrière la roue du camion surgit et ouvre le feu ! La balle se loge en pleine tête de l’ancien caporal, qui passe l’arme à gauche.
Son cadavre sera transporté et enterré en forêt.
Personne n’a retrouvé le corps à ce jour.

Toutes les menaces ont donc été supprimées, le gang des Lyonnais peut sereinement reprendre son activité.
OK, mais jusqu’à quand ?

La traque

16 mai 1973.
Les enquêteurs découvrent l’existence d’un autre personnage dans le groupe de braqueurs qu’ils suspectent. Pierre Pourrat est identifié pour la première fois à la sortie d’un café parisien, avec à ses côtés Jean-Pierre Gandeboeuf, alias Christo.
L’enquête progresse.

Pendant ce temps, les gangsters continuent les braquages.
Le 31 octobre 1973, ils s’attaquent à une usine de teinturerie, dans la commune de Tarare, à une quarantaine de minutes de Lyon. Ce jour-là, ils ciblent la paie des ouvriers, environ 270 000 francs ; le braquage ne dure quelques minutes.
Cinq jours plus tard, Momon et sa bande remettent ça à Chazelles-sur-Lyon, dans le département de la Loire. Encore une fois, le casse se déroule sans accroc.
Puis un autre braquage, à Feurs, à une heure de route de Lyon. Ils s’en prennent cette fois-ci à un convoi transportant plus de 300 000 francs et repartent en moins de 30 secondes…
Pour les gangsters, c’est un jeu d’enfant. Les employés étant payés en liquide à l’époque, l’argent destiné à payer les ouvriers est transporté dans de simples voitures légères, et qui plus est, sans escorte. Ces dernières roulant de plus sur des routes de campagne isolées, le détournement de fonds était du coup chose aisée.

La PJ elle enquêtera sur ces 3 hold-up, mais elle ne trouvera que de maigres indices…
L’enquête piétine, lorsqu’un rebondissement se produit !
Un indic’ leur file un tuyau particulièrement intéressant : d’après lui, les Lyonnais seraient en train de préparer un gros coup dans le secteur de Grenoble.
Une information qui n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Très vite, les autorités s’activent en mettant en place un dispositif exceptionnel pour coincer les voyous : plusieurs lieux sensibles sont mis sur écoute, des policiers patrouillent à pied et d’autres se planquent dans des voitures.
Certains sont postés dans un cimetière, non loin du lieu où les gangsters sont censés frapper.
Il fait un froid glacial, mais pas le choix, il faut lutter. Les conditions sont tellement dures qu’un commissaire de la PJ fait un malaise dû au froid, ce qui le contraint à aller en urgence à l’hôpital.
Pendant 45 jours, ils vont surveiller la zone, dans l’espoir de prendre les voyous en flagrant délit.
Mais rien ne se passe…
En fait, les gangsters sont à l’autre bout de la France, là où personne ne les attend, pour commettre un autre braquage. Ils sont en effet à Nantes, pour s’en prendre à la recette d’un magasin Carrefour, qui contient près de 940 000 francs en espèces. L’action est rapide et déterminée, leur permettant de repartir sans avoir à faire usage de la violence.

Pour la PJ, c’est un véritable coup dur, le gang des Lyonnais semble insaisissable, toujours à avoir un coup d’avance sur la police.
Et les gangsters, eux, ne ralentissent pas le rythme : au mois de janvier 1974, ils braquent à nouveau, à Angers cette fois-ci, pour un butin de 620 000 francs.

Du côté des hautes autorités de l’État, le ras-le-bol commence à se faire sentir, ce manège ne les fait plus du tout rire. Il devient impératif de mettre les bouchées doubles.
Ainsi, le 20 mars 1974, une instruction pour « association de malfaiteurs » est ouverte.
Une nouvelle stratégie judiciaire est mise en place et pendant ce temps la police, elle, accélère.
Elle va alors, comme un aveu d’impuissance, aller jusqu’à infiltrer illégalement l’appartement d’Edmond Vidal pour y placer des mouchards et fouiller les affaires du gangster.
Là-bas, ils trouveront une collection de cartes Michelin et des notes, qu’ils étudieront soigneusement. Dessus sont inscrits des itinéraires avec des noms de ville notés en verlan, qu’ils arrivent à décoder : Chalon, Mâcon, Dole, le Puy, Romans, autant de villes où le gang peut potentiellement frapper. Pour la police, l’idée est de poster des équipes sur chaque point pour couper la retraite des bandits si jamais ils venaient à passer par là.
L’opération « Chacal » est lancée.

À partir du début de mois de décembre 1974, 118 fonctionnaires sont mobilisés et déployés sur 6 points géographiques précis.
18 départements sont ciblés par les autorités qui mettent le paquet pour arrêter les bandits :

  • de multiples barrages sont installés avec des herses ;
  • des agents reçoivent l’ordre de se poster à une dizaine de kilomètres des points d’interception pour donner l’alerte ;
  • et des postes de tir sont même disposés.

Bref, la police ne rigole plus, son intention est claire : à la vue des gangsters, que l’on sait lourdement armés, ils ouvriront le feu.

Le plan confidentiel « Chacal » semble parfait, une stratégie qui fera à coup sûr tomber le gang des Lyonnais. Et comme si ce n’était pas assez, la PJ mettra en place 600 gendarmes supplémentaires sur 200 km afin de bloquer tous les ponts où le gang est susceptible de passer.
Mais les jours défilent et toujours rien en vue.
Un ancien commissaire se souvient :

« Trois semaines à attendre, on n’a rien vu passer. Finalement, heureusement qu’ils ne sont pas passés chez nous, on aurait eu droit à un massacre ».

Et pour cause, les gangsters sont bien éloignés de la zone où on les attend.
Ils se trouvent en fait dans le nord de la France, en train de braquer 2 cibles à la fois !
Mais le plus incroyable, c’est que, pour la première fois, ils décident de changer le plan de leur cavale. Momon, ayant eu une mauvaise intuition, décide finalement qu’ils passeront par l’autoroute !
Les autorités, qui pensaient couper leur retraite grâce à l’exceptionnel dispositif mis en place, sont alors prises à revers.
Les policiers essuient de nouveau un échec cuisant…
Ainsi, le gang des Lyonnais a pu tranquillement retourner au bercail sans avoir eu à faire face aux forces de police, qui les attendaient pourtant de pied ferme. Ces gars-là semblent décidément inarrêtables…
Enfin… jusqu’au jour où la police a décidé que c’en était assez.

Agacées par la réussite des malfrats, les autorités ne vont plus se faire prier pour passer à l’action. Sachant qu’ils ne pourront jamais les arrêter en flagrant délit, ils se résolvent à mettre sur leur dos un dossier d’association de malfaiteurs.
Le juge Renaud leur transmettra alors les mandats d’arrêt pour les arrestations et, le 19 décembre 1974, ils se feront coincer un à un : Momon et son frère Joseph, Pipo, Michel et son frère Constantin, Chaïne, Jean-Pierre, Christo et son frère Robert, tous sont arrêtés.
Finalement, seul Pourrat manque à l’appel, mais pas pour longtemps, puisqu’il se fait arrêter le lendemain.

La police réussit enfin à mettre la main sur le gang des Lyonnais. Maintenant, encore faut-il avoir des preuves irréfutables pour les condamner à la prison, car tout ce qu’ils ont pour le moment est plutôt léger…
Un constat qui va changer lorsque les enquêteurs vont tomber sur une des planques des gangsters, située rue Sainte-Marie des Terreaux à Lyon.
Une planque qui s’avérera être une mine d’or pour les autorités. À l’intérieur, ils découvrent toute une panoplie d’armes à feu, de faux documents, de cagoules et surtout, des liasses de billets provenant des casses réalisés dans le nord de la France.
Le dossier s’étoffe.
Dès lors, pour le juge Renaud, il n’en faut pas plus pour les inculper pour association de malfaiteurs.
L’heure de répondre devant la justice est arrivée.

 

Dans l’attente du procès, les membres du gang sont répartis dans différentes prisons. Avant cela, ils avaient passé 48 heures de garde à vue et, le moins que l’on puisse dire, c’est que les interrogatoires étaient particulièrement musclés.
Jean-Pierre Mardirossian dira :

« Dès que les stores commencent à se fermer, c’est mauvais signe. Pendant 48 heures, j’ai passé un enfer ».

Des méthodes de torture sont employées par la police pour faire parler les détenus, mais personne ne bronche, hormis Pipo, qui cédera mentalement après les violences subies. Il dira notamment avoir participé aux braquages dans le nord, mais ne donnera aucun nom.

La pression psychologique exercée par les policiers (qui suivent les ordres du juge Renaud) se fait également par le biais d’arrestations plutôt étonnantes. Certaines femmes et mères des gangsters se font arrêter, ce qui provoque une rage chez ces derniers, qui ne coopèrent toujours pas.

La PJ pense alors pouvoir prouver l’implication des Lyonnais dans 18 attaques à main armée.
La bataille judiciaire peut commencer.
Puis arrive l’inconcevable…

Le 3 juillet 1975, le juge Renaud, en charge de l’affaire sur les Lyonnais, est assassiné alors qu’il rentrait chez lui avec sa compagne.
Une nouvelle qui bouleversera le jugement en cours, déjà bien animé…
Naturellement, les soupçons vont se porter sur le gang des Lyonnais, qui niera complètement son implication.
Momon Vidal dira, dans une lettre adressée à la presse :

« M. Renaud était un magistrat dont je n’approuvais pas les méthodes, mais je réprouve de la manière la plus totale son assassinat ».

Dans ses mémoires, il ajoutera :

« Cette mort constitue une véritable catastrophe , risquant d’attirer sur nous la foudre des magistrats s’il sont assez naïfs pour croire qu’on peut assassiner un juge d’instruction avant de passer en jugement ».

Encore aujourd’hui, le mystère reste complet autour de cette affaire.

Scène de crime suite à l'assassinat du juge François Renaud.

Scène de crime suite à l’assassinat du juge François Renaud.

 

C’est donc dans ce climat de tension que les gangsters vont se rendre au procès, qui débute le 20 juin 1977.
Un procès qui fera énormément parler de lui, que ce soit dans la presse ou à la télévision.

*Voir l’épilogue de cette histoire dans la vidéo ci-dessous* 👇

Vidéo sur l’histoire du gang des Lyonnais

Sources

https://www.babelio.com/livres/Schittly-Le-gang-des-Lyonnais/692002
https://www.babelio.com/livres/Vidal-Pour-une-poignee-de-cerises-le-gang-des-lyonnais/320072
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gang_des_Lyonnais
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Aug%C3%A9
Documentaire – Le Gang des Lyonnais, de Stéphane Granzotto Reportage – Il était une fois : leurs plus grandes affaires, de Sébastien Girodon

 

 

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Donnie Brasco, Histoire Vraie : Un Agent du FBI infiltre la Mafia

Mon nom est Joseph D. Pistone, aussi connu sous l’alias Donnie Brasco.
Ceci est mon histoire.
Agent du FBI, j’ai été le premier à pénétrer aussi profondément la mafia américaine.
Pendant près de six ans (de 1976 à 1981), mon job a été de récolter autant d’informations que possible pour faire tomber la pègre.
Lors de cette mission, j’ai risqué ma vie tous les jours. Il y avait des matins où je me levais, j’allais dans la salle de bain et je me regardais dans le miroir en me disant : « Est-ce qu’on va me descendre aujourd’hui ? »

Causer du tort à la Cosa Nostra n’était pas une mince affaire à l’époque, beaucoup pensaient que c’était une organisation contre laquelle les forces de l’ordre ne pouvaient rien.
Les cinq familles de New York était en effet encore bien établies dans les années 70, les démanteler a donc été un véritable défi pour le FBI.
C’est là alors que je suis intervenu, en infiltrant dans un premier temps les Colombo, puis les Bonanno dans une plus grande mesure.

Pendant tout le temps de la mission, j’avais ainsi sacrifié ma vie de famille pour en intégrer une autre ; une famille qui n’aurait pas hésité à me faire buter si elle le souhaitait.

Je vais vous raconter dans cette vidéo mon histoire, l’histoire d’un agent du FBI qui a eu la mission secrète d’infiltrer la mafia. Une mission si secrète d’ailleurs, que la majorité des membres du FBI ne connaissaient pas ma véritable identité. Si secrète qu’ils pensaient que j’étais un des leurs, car seule une poignée d’hommes a été au courant de l’opération Donnie Brasco.

L’homme de la situation

J’ai du sang sicilien et calabrais dans les veines, car mes grands-parents sont originaires d’Italie.
Je suis né cependant en Pennsylvanie, le 17 septembre 1939. J’ai passé une partie de ma jeunesse là-bas puis, avec mes parents, mon petit frère et ma petite sœur, nous sommes partis vivre dans le New Jersey.

Je me souviens qu’au lycée, je jouais beaucoup au basket. Je ne faisais qu’un mètre quatre-vingts, mais j’avais une bonne détente, assez bonne en tout cas pour intégrer l’équipe B de la sélection de l’État du New Jersey.
N’étant pas assez doué pour devenir professionnel, je voyais plus le basket comme un moyen d’entrer à l’université.

À la fac, j’ai étudié les sciences sociales puis, après deux ans d’études, je me suis marié.
À l’époque, j’avais 20 ans et ma femme elle était infirmière.

Dans ma famille, personne n’avait jamais été flic. Pourtant, enfant, j’ai toujours voulu devenir policier ou agent du FBI.
Lors de ma dernière année de fac, je me souviens d’un ami qui avait décidé de passer l’examen d’entrée dans la police. Il voulait que je le passe avec lui, mais je ne voulais pas car j’avais encore une année d’études à faire. Mais il a tellement insisté que finalement, j’ai accepté.
Résultat : j’ai réussi les épreuves écrites et physiques haut la main.
J’ai alors demandé au chef de la police locale s’il était possible de travailler à temps partiel. Il m’a d’abord répondu « oui » puis, au moment de prêter serment, il s’est ravisé. Par conséquent, j’ai refusé d’entrer dans la police à ce moment-là.

Plus tard, j’ai obtenu mon diplôme universitaire et j’ai commencé à enseigner les sciences sociales dans un collège. À cette période, j’avais déjà deux petites filles.

C’est alors qu’un de mes amis, qui travaille pour la Naval Intelligence (le 1er service de renseignement maritime des États-Unis), me demande si je serais intéressé par un poste dans cette unité. Il me précise qu’ils ont l’habitude d’employer des civils pour enquêter sur des crimes qui ont lieu sur la base du personnel de la Navy et des Marines.
Les personnes occupant ce poste étant généralement en étroite collaboration avec les gars du FBI, j’ai été tout de suite intéressé ; moi qui, depuis tout jeune, voulais devenir agent fédéral.
Je passe donc les examens et je les réussis avec brio, devenant ainsi agent de la Naval Intelligence.
Entre-temps, ma femme avait donné naissance à une troisième fille.

Au total, je suis resté trois ans là-bas, où je bossais essentiellement sur des affaires de drogue, de vols et d’espionnage. Puis, mon travail ayant satisfait aux exigences du FBI, j’ai pu passer l’examen d’entrée pour devenir agent fédéral.
Encore une fois, je passe les épreuves avec succès et, le 7 juillet 1969, je prête serment pour devenir agent spécial du FBI.
Mon rêve de gosse venait de se réaliser.

En entrant au FBI, je savais que je voulais faire du travail de rue, de toute façon, tout le monde commençait par là.
J’ai été affecté dans un premier temps au bureau de Jacksonville, en Floride.
Là-bas, je m’occupais des affaires de fugitifs, de jeux clandestins et de braquages de banques.
J’avais d’ailleurs une certaine facilité à instaurer des relations fiables avec le monde de la rue, ce qui n’était pas très étonnant, puisque j’avais grandi dans ce milieu.

Ainsi, après 18 mois passés à Jacksonville, je suis transféré à Alexandria, en Virginie, un endroit plutôt agréable.
Je suis resté là-bas quatre ans puis, en 1974, on m’a envoyé à New York pour être affecté à la brigade des vols et recels.
Je me souviens que chaque jour, on interceptait six ou sept chargements de marchandise volée.
Et c’est à cette période qu’on m’a proposé pour la première fois une mission d’infiltration.

Donnie Brasco en tant qu'agent du FBI

Joseph Pistone alias Donnie Brasco avec des collègues du FBI.

 

Lorsque j’étais à New York, le FBI avait commencé à enquêter sur une bande organisée spécialisée dans le vol de matériel lourd et de voitures de luxe.
Pour démanteler ce réseau, ils avaient alors besoin d’un agent pour jouer le rôle de la taupe.
Le prérequis de ce poste était simple : être capable de conduire de gros engins, tels que les semi-remorques ou les bulldozers. Étant l’un des rares agents à avoir cette qualification, j’étais naturellement l’homme qu’il leur fallait.
C’était ma toute première mission d’infiltration.
Pour la réaliser, je devais évidemment trouver un nom de couverture, et j’ai choisi Donald Brasco, un nom tiré d’un vieux film ou d’un livre, je ne sais plus trop.

Au final, l’opération s’est déroulée sans accroc, en fait c’était un véritable succès : 30 personnes au total avaient été arrêtées, et on avait récupéré pour plus d’un million de dollars de véhicules volés.
Une réussite qui m’a valu une prime de 250 $, ainsi qu’une élogieuse lettre de recommandation, signée par Clarence Kelley lui-même, le directeur du FBI de l’époque.
C’est là que ma carrière a pris une autre direction : on avait loué mes qualités d’agent infiltré et il semblait bien que j’étais fait pour le poste.
Mon infiltration dans la mafia n’allait plus tarder…

 

À l’époque, J. Edgar Hoover ne voulait pas que ses agents soient impliqués dans des missions d’infiltration. Il disait que c’était un sale boulot qui pouvait souiller l’image de ses hommes.
Mais les temps avaient changé et, désormais, le travail d’infiltration était devenu indispensable, notamment quand il s’agissait de démanteler les réseaux criminels.

Le succès qu’on avait rencontré dans l’affaire du vol de matériel lourd avait alors convaincu pas mal de personnes sur notre mode opératoire. Ils avaient compris qu’un agent sous couverture était bien plus efficace qu’un simple indic’.

Évidemment, devenir agent sous couverture n’est pas donné à tout le monde. Cela demande une liste de prérequis.
Par là, je veux dire qu’il faut :

  • Avoir une forte personnalité ;
  • Être discipliné et maître de soi ;
  • Réagir avec efficacité aux situations difficiles ;
  • Être le plus débrouillard et indépendant possible (la solitude fera en effet partie de votre quotidien) ;
  • Et avoir un ego particulièrement solide.

Jouer les « taupes » signifie aussi ne jamais oublier qui l’on est. Il faut toujours garder en tête le fait qu’il s’agit d’une opération spéciale et que l’on reste un agent du FBI infiltré. Côtoyer des criminels à longueur de journée peut vite vous faire oublier la raison pour laquelle vous êtes sur le terrain.

Au printemps 1976, notre brigade des vols et recels a eu ensuite l’idée d’infiltrer les gros receleurs, ceux qui étaient associés à la mafia.
Certains d’entre eux géraient des restaurants ou des bars qui appartenaient à la mafia elle-même.
On pouvait donc faire un gros coup.

(Pour information, un « associé » est un truand en relation avec les membres de la mafia ; il travaille pour eux, mais ne bénéficie pas de tous les avantages d’un vrai membre de la Cosa Nostra.
Le vrai membre, lui, est intronisé, et c’est ce qu’on appelle un affranchi).

Pour infiltrer ces réseaux, on m’a alors désigné comme candidat idéal.
Premièrement, parce que j’avais déjà mené une mission similaire avec succès.
Et puis parce que je connaissais bien le domaine du vol et le monde de la rue.
Ah oui… et aussi parce que j’étais Italien.

Pour la toute première fois, le FBI allait donc infiltrer la mafia par le biais d’un de ses agents.

Pour cela, nous nous sommes préparé du mieux possible.
De mon côté, j’ai choisi de garder mon nom de couverture, Donald Brasco :

  • D’abord parce que c’était plus facile pour moi de continuer avec cet alias ;
  • Ensuite parce que je m’étais aussi taillé une petite réputation avec ce nom grâce à la précédente mission
  • Et enfin parce que je m’étais fait quelques contacts en tant que Donald Brasco.

Donald Brasco devait évidemment avoir son propre passé et, pour cela, j’avais prévu le coup :

  • Je dirais que j’avais vécu quelque temps dans la région de Miami et en Californie ;
  • Que j’étais célibataire et orphelin (ouais, quand vous n’avez pas de famille, il est en général plus difficile de se renseigner sur vous) ;
  • Et enfin je dirais que j’étais spécialisé dans le vol de bijoux et le cambriolage (il me fallait en effet une spécialité qui me permette de travailler seul et sans violence, de sorte à ce que je puisse aller et venir à ma guise et inventer des coups dont personne n’avait jamais entendu parler).

J’avais déjà quelques connaissances en systèmes d’alarmes et matériels de surveillance. Par contre, il fallait que j’en apprenne plus sur les bijoux. Je suis donc allé voir une joaillerie de New York pour me former. Ça a duré deux semaines, de quoi savoir au moins de quoi je parlais.

Les paperasses remplies, on les a alors envoyées au quartier général à Washington et la mission a été approuvée.
Il ne me restait plus qu’à m’évanouir dans la nature.

Seule une poignée de personnes était au courant de l’opération. À l’exception des agents de liaison et de certaines personnes au quartier général à Washington, aucune autre personne sinon n’a eu vent de la mission.

Dites-vous bien que ma propre famille n’était pas au courant de l’opération. Tout ce qu’elle a su était que j’allais entrer dans la clandestinité pendant un moment.

Comme c’était la première fois que le FBI menait une opération d’infiltration long terme de ce type, on n’a pas hésité à prendre les meilleures précautions :

  • Toutes traces de mon existence d’agent au sein du FBI avaient été effacées;
  • Mon bureau lui avait été entièrement vidé ;
  • Mon nom, effacé de la liste des effectifs ;
  • Et mon dossier personnel secrètement caché dans un coffre-fort.

De cette façon, si quelqu’un venait à demander à me voir ou à me parler, on lui répondrait qu’aucune personne du nom de Joseph Pistone n’avait jamais travaillé pour le FBI.

On avait commencé à réfléchir à cette mission en avril 1976 et ce n’est qu’en septembre de la même année que je me suis dit que j’étais enfin prêt.
J’allais quitter mon bureau du FBI, tout en sachant que je n’y remettrai plus les pieds pendant un long moment. Bientôt, mes amis comme mes collègues n’allaient plus avoir de mes nouvelles.
C’était le début d’une nouvelle vie, une vie que je mènerais à l’ombre.

Entrée dans la mafia, les Colombo

Pour cette mission d’infiltration, j’avais décidé de ne pas utiliser d’indic.
Je voulais me débrouiller seul pour que personne ne fasse le rapprochement entre moi et le FBI.

J’ai aussi voulu faire certaines choses seul, comme le fait de trouver un appartement par exemple, trouver une voiture ou me créer un compte bancaire avec mon nouveau nom.
Le but était que je ne prenne aucun risque ; je comptais me frotter à des types de la mafia par le biais de receleurs, il était donc important que je fasse tout, tout seul.

Une fois cela fait, il ne me restait plus qu’à plonger dans le monde de la rue.

Photo de Donnie Brasco sous couverture

Photographie de Donnie Brasco sous couverture.

 

J’avais une liste des endroits que fréquentaient les receleurs associés à la mafia. Il s’agissait de restaurants, bars et boîtes de nuit, principalement situés dans le centre et le bas de Manhattan.
Dans un premier temps, l’objectif était de me montrer ; je voulais d’abord que les gens s’habituent à me voir.
J’allais d’un établissement à un autre pour boire un verre ou dîner, et je me contentais d’observer.
Je voulais y aller petit à petit, histoire de n’éveiller aucun soupçon.
J’essayais au final de me bâtir la réputation d’un type discret, qui ne posait pas trop de questions.

J’ai passé ainsi les deux premiers mois à regarder, écouter et enregistrer tout ce que je pouvais dans les bars et restaurants que je fréquentais.
L’un d’eux était le restaurant « Chez Carmello », un établissement qui appartenait à deux membres de la famille Genovese. Je savais que quelques affranchis passaient là-bas de temps à autre.

« Chez Carmello », les gars que je voyais jouaient la plupart du temps à un jeu de dés appelé le backgammon. Il y avait des affranchis dans le lot et ça misait parfois gros, du genre 1 000 dollars la partie. Je me suis donc dit que c’était peut-être le bon moyen d’engager la conversation et nouer des contacts avec les habitués.
Le problème, c’est que je n’y connaissais fichtrement rien à ce jeu.
Heureusement, j’ai pu compter sur l’aide de Chuck, un ami du FBI qui, à ce moment-là, infiltrait le monde de la musique à New York.
Chuck, c’était son nom de code durant l’enquête et, grâce à lui, j’ai pu m’initier au backgammon.
On a fait plusieurs parties ensemble avant que je m’estime prêt à tenter ma chance.

Je retourne alors « Chez Carmello » et je brise la glace avec les habitués en faisant quelques parties.
Je fais ça pendant deux ou trois semaines, et je réussis à faire quelques connaissances comme ça.
Les gars ont dès lors commencé à me faire de plus en plus confiance ; ils me saluaient à chaque fois que j’entrais dans le bar et m’appelaient dorénavant « Don ».
Et puis, j’ai sympathisé avec Marty, le barman. Il ne faisait pas partie de la mafia, mais c’était un type malin, débrouillard, qui était au courant de tout ce qui se passait dans le bar.
Parfois, je sortais avec lui faire la fête et, de fil en aiguille, j’ai commencé à devenir un ami de la maison.

Par la suite, Marty m’a présenté à quelques affranchis de seconde zone. Avec eux, je n’échangeais jamais, mais bon, ils me saluaient, c’était déjà ça.

Puis est venu un moment où j’ai commencé à montrer à Marty quelques-uns de mes bijoux, supposés volés.
Je lui ai dit que je voulais les vendre ; de la sorte, je dévoilais mes intentions petit à petit.
On n’a pas pu faire affaire tout de suite, mais il m’a quand même dit :

« Ok, Don. Dès que tu as quelque chose, tiens-moi au courant. Si je peux le fourguer, je le ferai. J’ai pas mal de contacts, j’arrive à revendre un tas de trucs. »

Comme je l’ai dit, mon pote Chuck enquêtait dans le monde musique à cette période. Il arrivait alors qu’on s’aide mutuellement dans nos enquêtes.
Un jour, il me dit qu’il doit organiser un concert avec James Brown en tête d’affiche. Chuck avait déjà entraîné deux types liés aux Colombo dans l’opération qu’il menait, et il voulait me présenter à eux.
Je vais donc avec lui à cette soirée, et comme ça je fais la connaissance d’Albert.

Albert était un associé de la famille Colombo. Son truc, c’était l’arnaque.
Il nous arrivait alors quelquefois, Chuck, Albert et moi, de sortir ensemble et de passer du bon temps dans des endroits branchés.
Ainsi, j’ai pu sympathisé avec Albert, on commençait de plus en plus à se connaître, et c’est là que je décide de l’emmener avec moi « chez Carmello ».
Au bar, Albert voit que je suis accepté, ce qui me permet d’avoir davantage sa confiance.
Je gagne d’ailleurs aussi en crédibilité auprès des habitués de l’établissement, puisque eux me voient à présent avec un associé de la famille Colombo.

Mon travail consistait dès lors à ce moment-là à me faire accepter, augmenter ma crédibilité dans les lieux que je fréquentais et traîner avec Albert et les autres.
Mais… on était à l’approche de Noël et ça m’embêtait car j’avais peu de temps de voir ma famille. J’étais tellement occupé par le boulot que je n’ai finalement pu passer que le matin de Noël avec ma femme et mes filles…

 

Au début de l’année 1977, Albert et moi sommes partis faire la fête une fois dans une discothèque très fréquentée par les truands.
Là-bas, il m’a présenté un type qu’il connaissait, Jilly Greca.
Jilly Greca était aussi un associé des Colombo. Il gérait d’importantes quantités de marchandises volées pour le compte de la famille, et avait une équipe avec laquelle il traînait la plupart du temps à Brooklyn.
J’ai donc fait sa connaissance, et il m’a ensuite proposé de passer le voir plus tard à sa boutique.

Je vais alors à Brooklyn pour lui rendre visite, et j’entre dans sa boutique.
Elle était située dans un quartier plutôt calme ; à l’intérieur, étaient présentés un peu partout des vêtements chics à prix cassés. En fait, c’était de la marchandise volée et l’établissement leur servait à écouler leur butin.

De là, j’ai commencé à fréquenter la bande de Jilly Greca, une bande essentiellement composée de voleurs, cambrioleurs et autres voyous en tout genre.
Ils me faisaient confiance, car j’étais connu d’autres personnes qu’ils connaissaient.

Jilly et ses acolytes n’étaient pas affranchis, ils étaient au plus bas de la hiérarchie de la mafia ; ce qui ne les empêchaient pas pour autant de bien gagner leur vie. Ils étaient tout le temps en train de préparer des coups pour voler tout type de choses. Tout ce que vous vouliez, ils pouvaient le voler. Rien ne décourageait ces types, ils ne pensaient qu’à ça, du matin au soir.
Ils n’avaient jamais assez d’argent et en voulaient toujours plus.

Un des membres de la bande de Jilly s’appelait Vinnie.
Vinnie était un type obèse souffrant de problèmes cardiaques.
Un après-midi, alors qu’on jouait aux cartes dans l’arrière-boutique, j’écoute les gars parler d’un cambriolage qu’ils voulaient réaliser. La partie se termine quand, tout à coup, Vinnie tombe de sa chaise ! Il met ses mains sur sa poitrine et semble avoir du mal à respirer :

Hé, les gars ! Vinnie a un problème ! leur dis-je.

On avait l’impression qu’il s’étouffait, mais personne ne bougeait le petit doigt.

Il fait une crise cardiaque ! Il faut le conduire à l’hôpital. Vite, aidez-moi, bon Dieu !

Bah, ça lui arrive tout le temps, répond un des gars.
C’est juste une attaque, comme d’habitude. File-lui quelques cachets, ça ira mieux.

Il était hors de question que je laisse crever ce type comme ça. Je l’ai alors soulevé, emmené dans ma voiture et conduit aux urgences.
Quelques heures plus tard, il en est ressorti, et là il m’a dit :

J’avais plus de médicaments.

On est donc retourné chez Jilly, où les autres étaient toujours en train de jouer aux cartes.
Et c’est là que l’un des gars me lance :

Tu vois ? On t’avait dit que ça se passerait.

Par moments, les gars me proposaient de participer à des coups avec eux, mais je trouvais toujours un moyen de me défiler :

Non merci les gars, porter un flingue, ça fait trop cow-boy pour moi. Mais je vous aiderai à décharger la marchandise si vous voulez.

Ils étaient assez nombreux de toute façon, et puis, moins ils étaient à réaliser les cambriolages, et plus ils gagnaient, donc bon ça les arrangeait au final.
Mais il fallait quand même que je m’impose un peu et que je leur montre que je connaissais bien mon métier de cambrioleur. Dans les cas où j’acceptais, je m’asseyais avec eux autour d’une table et je leur disais ce qui n’allait pas. Je mettais le plus souvent l’accent sur les risques pour qu’ils abandonnent leurs combines. J’étais un agent du FBI après tout.

Sinon, la plupart du temps, je déchargeais la marchandise volée. Je restais dans mon coin et je ne posais pas de questions.

Un jour, j’étais avec le bras droit de Jilly, nommé Guido – un vrai dur comme gars, le plus coriace de la bande, Guido avait déjà tué des gens pour vous dire –, on était donc ensemble dans ma voiture, quand il m’a demandé :

Hé, Don, c’est quoi ce grincement qu’on entend ?

– J’en sais rien. Ça ne me gêne pas, je lui réponds.

Il se penche pour y voir d’un peu plus près :

– Ouais, c’est bien un grincement. Ça vient du tableau de bord.

À ce moment-là, on venait d’arriver devant la boutique.

– Je vais démonter le tableau de bord pour voir où ça grince, me dit-il.

– Laisse tomber Guido, ne perds pas ton temps. Ça ne me gêne pas, je t’assure.

– Moi ça ne gêne, j’en ai pas pour longtemps.

Guido a alors sorti un outil et a entrepris de démonter le tableau de bord. En cinq minutes, c’était réglé.

– Tout est OK, déclare-t-il.

– Bon Dieu, pourquoi tu as tout enlevé ?

– Je vais être franc avec toi mec. T’es nouveau par ici. Je voulais juste vérifier qu’il y avait pas un micro ou un truc comme ça planqué dans ta bagnole. Tout est réglo.

– Bordel ! Tu crois que je suis un putain de flic, hein ? Avec un putain de magnéto dans ma voiture, hein ? Pourquoi tu m’as pas posé la question directement d’homme à homme ?

– Calme-toi Don. Faut qu’on soit vachement prudent. Voilà tout. Y’a toujours un tas de coups qui se préparent par ici. Et toi, on te connaît pas encore très bien, c’est tout. Laisse tomber.

En réalité, ce qui me venait de se passer ne m’avait pas surpris. Je savais qu’un jour ou l’autre, ça arriverait, c’est pourquoi je ne cachais jamais de micro dans ma voiture.

J’ai donc continué de traîner avec la bande de Jilly. Je jouais profil bas, mais je me suis ensuite dit que je ne pouvais pas rester indéfiniment les bras croisés. Il fallait que je leur prouve que je pouvais aussi faire des coups.
Pour cela, j’achetais certaines de leurs marchandises volées, notamment à Vinnie, l’un des receleurs de la bande. De cette façon, j’établissais ma crédibilité auprès d’eux.
Sinon, il m’arrivait aussi de leur revendre certaines choses, comme des montres ou des bijoux. Les gars croyaient que ça venait des coups que je faisais, alors qu’il s’agissait en réalité d’objets provenant de butins confisqués par le FBI.

Je gardais bien sûr toujours mon but en tête, à savoir, approcher les gros receleurs avec qui les gars de Jilly faisaient affaire.
J’avais d’ailleurs essayé de leur demander ces contacts une fois, mais ils m’avaient dit : « File-nous la camelote, on la remettra au type. T’en fais pas pour ça ».

Jilly Greca

Jilly Greca.

 

Le rêve de Jilly était d’être intronisé dans la mafia et un jour du mois de mai 77, son rêve est devenu réalité.
Il était devenu affranchi et ainsi, membre à part entière de la famille Colombo.
À l’époque, être affranchi pour un malfrat italien, c’était la consécration. Vous changiez de statut au sein de la pègre, et vous étiez davantage respecté et protégé.
Pour devenir affranchi, il fallait bien sûr être Italien, mais il fallait également que votre entrée dans la mafia soit votée à l’unanimité par les chefs et les capitaines.
Une fois intronisé, aucun autre membre de la Cosa Nostra ne pouvait alors empiéter sur votre territoire.
La mafia vous protégeait, vous et votre business et, en retour, elle vous demandait une loyauté absolue.

Le jour de son intronisation, je me souviens que Jilly nous avait dit :

– C’est la plus belle chose qui pouvait m’arriver. J’attends ce moment depuis que je suis gamin. Peut-être qu’un jour, vous saurez, vous aussi, ce qu’on ressent. C’est le summum du bonheur !

Jilly était à présent un soldat des Colombo, et faisait partie de l’armée de « Charlie Moose » Panarella, capitaine de la même famille.

Quelque temps après, Frankie et Patsy, deux membres appartenant à la bande de Jilly, sont sortis de prison.
C’étaient des durs à cuire spécialisés dans le cambriolage en plein jour.
Ils s’étaient fait incarcérer avant que j’arrive dans la bande et… lorsqu’ils sont revenus, disons qu’ils n’ont pas trop aimé ma présence.

Un beau jour, j’entre dans la boutique, mais contrairement à d’habitude, personne ne me salue.
Jilly me prend alors par le bras et me dit :

– Allons faire un tour Don.

On sort marcher, puis il déclare :

– Écoute Don, le prends pas mal, mais Patsy et Frankie, ils se posent des questions à ton sujet. En fait, ils ont un problème avec toi.

– Quel problème ?

– Ils pensent qu’ils te connaissent pas assez bien et ils ne veulent plus que tu te mêles de nos affaires avant d’en savoir plus à ton sujet. Ils veulent le nom d’un gars qui pourrait se porter garant pour toi, là-bas à Miami où tu as monté un tas de coups à ce qu’il paraît, et comme ça, ils se sentiront plus à l’aise.

– Je les emmerde Jilly ! Pas question que je donne un nom à qui que ce soit !

– Calme-toi, Don. Retournons à l’intérieur, on va en parler et essayer de trouver une solution.

En plus d’être le chef, Jilly était l’affranchi de la bande. Il lui incombait donc de régler ce problème. Jilly connaissait ces types depuis plus longtemps que moi, mais je savais qu’il me faisait confiance.
On s’est alors assis autour d’une table pour en parler. Pasty et Frankie étaient là.
Le but de la réunion était que tout le monde vide son sac.

– Il paraît que vous avez un problème les gars ? leur dis-je.

Puis, Patsy a répondu :

– Tu racontes que tu as fait un tas de coups là-bas à Miami avant de débarquer ici. Mais c’est tout ce qu’on sait, on n’a aucune preuve. Et en plus, faut toujours que tu la ramènes quand on parle de nos affaires. Alors Frankie et moi on voudrait bien connaître quelqu’un avec qui t’as fait tous ces coups, histoire de se renseigner sur toi.

– Vous n’avez pas besoin de vous renseigner […] Je ne suis pas obligé de satisfaire vos caprices uniquement parce que vous sortez de tôle.

– Tu pourrais être n’importe qui […] peut-être même un indic’. Voilà pourquoi on veut se rencarder sur toi.

– Pas question de vous filer un nom.

Là, Patsy a sorti un pistolet automatique calibre 32 et l’a posé sur la table :

– Tu sortiras pas d’ici avant de nous avoir donné un nom. Si tu refuses de me filer un nom, tu vas quitter la pièce enroulé dans un tapis.

La situation devenait vraiment tendue.
Jilly a choisi ce moment pour intervenir :

– Allons, n’en fais pas tout un drame Don. Laisse-le contacter une personne au moins. Ensuite, tout le monde se sentira mieux et on pourra tirer un trait sur cette affaire.

Finalement, j’ai accepté.
En réalité, je savais quel nom leur donner pour me tirer de ce pétrin.
Avant de commencer cette mission d’infiltration, avec les gars du FBI, on s’était en effet préparé à ce genre de situations, et on s’était dit que si un jour, ça m’arrivait, je leur donnerais le nom d’un indic’ d’un agent fédéral à Miami.
L’indic’ en question était un cambrioleur et, si quelqu’un l’interrogeait un jour à propos de moi, il était convenu qu’il réponde que Brasco et lui avaient fait plusieurs coups ensemble, et que, en somme, j’étais un type réglo.
J’avais donc une couverture, mais j’étais quand même inquiet, parce que d’une part, je ne savais pas si l’informateur avait reçu le message et, d’autre part, parce que cela remontait à sept mois.

Patsy est ainsi parti dans la pièce d’à côté pour contacter ce fameux indic’. Moi, j’étais là, assis, à l’attendre, et je voyais les autres jouer aux cartes comme si de rien n’était.
Si l’indic’ ne jouait pas son rôle, il était clair que j’étais un homme mort.
Pendant plusieurs heures, j’ai attendu que Patsy revienne. Ce n’est finalement qu’à 16 h 30 qu’il nous a rejoint.

– C’est bon, t’es réglo.

Ouais, il s’en était fallu de peu…

Il est temps maintenant que je vous parle de mon infiltration chez les Bonanno.

Infiltration chez les Bonanno

Mon infiltration dans la famille Bonanno a commencé alors que je traînais avec la bande de Jilly.
Lors d’une de nos virées en discothèque, on m’avait présenté un gars qui appartenait à cette famille ; un dénommé Anthony Mirra.
Nous étions en 1977 et à l’époque, Mirra était fraîchement sorti de prison où il avait passé près de 18 ans pour trafic de stupéfiants.
C’était un soldat des Bonanno connu pour ses talents de tueur à gages.
Il avait à son actif près de 25 assassinats, et beaucoup le redoutaient, y compris au sein de la mafia.
Mirra avait en effet un tempérament instable, un gars à la fois coléreux et imprévisible.
Mais il connaissait aussi une multitude de personnes, et c’est pourquoi je me suis dit que je devais sympathiser avec lui.

Je passais ainsi de plus en plus de temps avec Mirra, même si je continuais toujours à traîner avec la bande de Jilly.
Je me souviens d’ailleurs qu’un jour, il m’avait invité le voir dans le quartier de Little Italy, à Manhattan.
Mirra avait là-bas un petit snack-bar dans lequel on se retrouvait régulièrement.
C’est alors qu’il m’a présenté un autre soldat de la famille, un type qui avait la réputation de tueur à gages comme lui : Benjamin « Lefty Guns » Ruggiero.

Lefty Ruggiero avait la cinquantaine et possédait un club situé près du snack-bar de Mirra.
J’avais donc fait sa connaissance, et on a de la sorte commencé à se voir régulièrement.
Ainsi, mon temps était partagé entre la bande de Jilly des Colombo à Brooklyn, et les gars de la famille Bonanno à Little Italy.

Anthony Mirra

 Anthony Mirra.

Benjamin Lefty Ruggiero

Benjamin « Lefty » Ruggiero.

 

Au milieu de l’été 1977, on avait accumulé suffisamment de preuves sur les cambriolages et les vols perpétrés par la bande de Jilly pour les inculper à tout moment.
Cependant, la mission n’avançait pas comme je voulais. J’avais renforcé mes liens avec Mirra, Lefty et les autres affranchis des Bonanno, mais je n’étais pas encore entré en contact avec les gros receleurs de Brooklyn.
Du coup, avec mes contacts du FBI, on s’est demandé si ce n’était pas mieux de laisser tomber cette piste pour se focaliser sur les mafiosi des Bonanno.
Et après avoir réfléchi, on s’est dit que ça valait le coup.

J’ai donc fréquenté le quartier de Little Italy plus souvent, si bien qu’au mois d’août 1977, je passais tout mon temps là-bas.

Cinq familles mafieuses se partageaient le gâteau à New York à l’époque.
Il y avait :

  • La famille Bonanno, dans laquelle j’étais maintenant infiltré. Officiellement, c’était Rusty Rastelli qui la dirigeait au moment de ma mission, mais il était en prison et le rôle de boss était donc donné à Carmine Galante.
  • La famille Gambino, dirigée par Big Paul Castellano.
  • Les Genovese, commandés par Philip Lombardo.
  • Les Lucchese d’Anthony Corallo.
  • Et enfin les Colombo, officiellement dirigés par Tommy DiBella, et officieusement par Carmine Persico, surnommé « le serpent ».

Dans la mafia, chaque échelon de la chaîne de commandement exigeait de ses subordonnés une obéissance totale.
La hiérarchie se composait ainsi de cette manière :

  • Le chef, au sommet.
  • Suivi du sous-chef, le second dans la hiérarchie, c’est généralement lui qui prend la place du chef s’il est emprisonné
  • Puis, il y a le « consigliere », celui qui conseille le big boss.
  • Les capitaines.
  • Et puis, tout en bas, les soldats.
  • Sans parler évidemment de tous les associés en lien avec ces affranchis.

Les règles qui régissaient cette hiérarchie étaient connues pour être très strictes.
Si, par malheur, vous ne vous conformiez pas à ces dernières, on vous liquidait, purement et simplement.

Je devais donc faire très attention en me fondant un maximum dans leur moule.

Dans la famille Bonanno, on commençait d’ailleurs à me faire de plus en plus confiance.
Notamment Mirra, avec qui je traînais de plus en plus.
Avec lui, ce n’était pas facile tous les jours ; il avait un caractère détestable, mais je n’ai pas lâché jusqu’à ce qu’il me présente quelques-unes de ses relations.

Quand il n’était pas là, je traînais avec Lefty dans son club à Little Italy.
La plupart du temps, avec Lefty, on parlait de sport et de paris, ce qui a fini par instaurer une relation entre nous. Lefty m’appelait désormais Donnie, un surnom repris ensuite par tous les autres.

Lefty s’occupait des opérations de paris pour le compte de Nicky Marangello, le numéro 2 des Bonanno à l’époque. Il voulait que je l’aide à prendre les paris ; et c’est à ce moment-là que j’ai également commencé à bosser pour Lefty.

Tout comme Mirra, Lefty avait une solide réputation de tueur et se trouvait au rang de soldat dans la hiérarchie.
L’un était alors sous les ordres de Mickey Zaffarano et l’autre sous la tutelle de Mike Sabella.
Mais, mis à part ça, les deux étaient extrêmement différents l’un de l’autre.
Lefty était plutôt du genre nerveux et parlait beaucoup. C’était un accro du jeu qui pariait énormément au quotidien, il n’était cependant pas aussi détestable que Mirra.

Au fait, une fois quand je traînais avec Mirra, j’ai fait la découverte d’une chose à propos de la mafia…
Je devais l’emmener au bureau de Nicky Marangello, et il m’a parlé là-bas d’un groupe d’individus secrets dont j’ignorais l’existence : les « zips ».
Les « zips », d’après ce qu’il m’a expliqué, étaient des Siciliens que l’on faisait venir aux États-Unis pour distribuer l’héroïne et exécuter des contrats pour le compte de Carmine Galante, le boss des Bonanno.
Ils n’avaient pas de papiers et étaient complètement inconnus des services de police.
Ils se réunissaient généralement dans des pizzerias pour trafiquer l’héroïne, blanchir l’argent ou tout simplement attendre les ordres de Galante.
Les « zips » étaient apparemment connus pour être les tueurs les plus cruels du milieu. Contrairement aux affranchis, eux n’hésitaient pas à descendre les juges ou les policiers.
J’ai ainsi recueilli toutes les informations utiles à leur sujet pour les transmettre au FBI.

Des zips avec Tony Mirra

Des zips au côté d’Anthony Mirra (3ème en partant de la gauche).

 

Est arrivé ensuite le moment où j’ai dû faire un choix entre Mirra et Lefty.
Je ne l’ai pas dit jusque-là, mais les deux se détestaient.
La raison était qu’ils voyaient en moi une source d’argent, ce qui a créé un sentiment de jalousie chez les deux.
Ça me mettait dans une situation délicate et je savais que tôt ou tard, j’aurais à faire un choix.
Mais finalement, je n’ai pas eu besoin.

Un après-midi, j’arrive au club de Lefty et je le vois au téléphone.
Lefty discutait avec Jilly, quand il a raccroché :

– Jilly m’a dit que t’étais pas du genre sangsue. Il a dit aussi que t’avais pas les deux pieds dans le même sabot, que tu savais ramasser du fric et que tu savais te démerder tout seul.

– Et alors ? dis-je.

– Alors, ça me fait plaisir de l’entendre.

Et quelques jours plus tard, alors que j’étais avec lui, il m’annonce :

– Donnie, j’ai fait une demande pour te garder avec moi. Je me suis arrangé avec Mike et Nicky. Dorénavant, t’es mon associé.

– Hé ! génial Lefty !

– Ça veut dire que désormais tu dois m’écouter pour de bon Donnie, et obéir aux règles. Je suis responsable de toi. Et toi, t’as des comptes à me rendre. J’espère que tout ce qu’on raconte à ton sujet est vrai. Car si jamais tu merdes, c’est fini toi et moi.

J’étais dès lors devenu associé de la famille Bonanno.

Lefty n’avait alors pas perdu de temps pour débuter ce qu’il appelait : mon « éducation ».
Il était très exigeant, et a commencé par me dire de me raser la moustache :

– Un véritable affranchi ne porte pas de moustache, sauf quelques vieux de la vieille. Faut toujours que tu sois impeccable et tiré à quatre épingles.

Il m’a ensuite expliqué quelques règles au sujet de la mafia :

– Le truc le plus important, c’est le respect. Le pire que tu puisses faire, c’est de foutre la honte à un affranchi. Si tu fous la honte à un capitaine ou un chef, c’est fini pour toi. Autre chose : quand t’es pas un affranchi, l’affranchi a toujours raison. Dans tous les cas. N’oublie jamais ça surtout, Donnie. Car jamais aucun affranchi ne prendra parti pour toi contre un autre affranchi.

– Si un affranchi te présente à un autre affranchi, il dira “Voici Donnie, un pote à moi”. Ça veut dire : Donnie est réglo, et tu peux parler devant lui si tu le souhaites, mais c’est pas un affranchi, et peut-être que tu veux pas parler devant lui de certaines combines ou des affaires de famille. C’est aussi comme ça que je te présenterai, tu piges ? Mais quand un affranchi présente un autre affranchi, il dit : “C’est notre ami”. Ça veut dire que tu peux parler business devant lui, car il appartient à Cosa Nostra.

– Si tu te tiens à carreau, et si tu fais pas le con. Si tu obéis aux règles et que tu rapportes du fric, alors peut-être qu’un jour tu pourras entrer dans la famille toi aussi.

Lefty répondait donc à présent de moi.
Ce qui voulait dire que je devais à chaque fois le prévenir avant de faire quoi que ce soit.
Si je voulais par exemple quitter la ville, je devais le tenir informé et rester en contact avec lui en permanence.
Et bien sûr, il fallait que je partage tous mes bénéfices avec lui.
Bref, dorénavant, je devais me plier aux règles du milieu.

 

– T’as déjà buté quelqu’un Donnie ?

– Je n’ai jamais reçu de contrat, si c’est ce que tu veux savoir. Mais j’ai déjà tué deux types. Le premier dans une bagarre, le deuxième parce qu’il m’avait piqué un coup et on a eu une dispute.

– C’est pas un meurtre ça.

– Quand on tue quelqu’un, on tue quelqu’un, quelle différence ?

– Tu comprends pas, Donnie. C’est pas aussi simple. C’est pour ça que je dois faire ton éducation.
Flinguer un type qu’on te désigne, c’est pas du tout la même chose que de buter un type à cause d’une dispute. Quand il y a un problème, t’es furieux après le type. Mais si c’est un contrat, peut-être que tu n’as aucune opinion sur le type […] Pourtant, il faut que tu sois capable de faire ça comme n’importe quel boulot, sans aucun sentiment. Tu crois que t’en es capable ?

– Pourquoi pas ?

– Eh bien, on verra ça.

Si une telle situation devait arriver, il fallait que je sois préparé.
En tant qu’agent du FBI, je ne pouvais évidemment pas laisser commettre de meurtres en ma présence. Mais que faire du coup ? M’interposer au risque de me faire buter moi aussi ?
Après avoir réfléchi, je me suis dit que je ferais la chose suivante : si la victime était un mafioso et si je devais choisir entre sa peau ou la mienne, je le laisserais se faire buter.
Si c’était un citoyen ordinaire en revanche, je prendrais le risque d’intervenir.

Illustration de Donnie Brasco avec Lefty

Illustration de Donnie Brasco avec Lefty durant la mission d’infiltration.

 

Au cours de l’été 1977, je commençais à être franchement accepté dans la famille. On me faisait confiance et je rencontrais de plus en plus d’affranchis et ce, toutes familles confondues.
J’avais entre autres fait la rencontre d’Al Walker (l’oncle de Tony Mirra), Joey d’Amico (le neveu de Mirra), Willie Rivielo (un affranchi qui gérait les loteries clandestines de Harlem pour le compte de Marangello), Joey Massino (un affranchi des Bonanno qui gravissait rapidement les échelons de la hiérarchie) ou encore Nicky Santora (aussi membre des Bonanno).

À la fin de l’année 1977, cela faisait donc un an que j’étais infiltré dans la pègre et je me sentais bien.
J’avais établi de bonnes relations avec Lefty et la famille Bonanno, et j’étais bien intégré.
Ma réputation au sein de la mafia pouvait alors permettre au FBI – et surtout à ses autres agents infiltrés dans le reste du pays –, de bénéficier d’une crédibilité supplémentaire (j’étais l’ami de Lefty à New York, après tout).

C’est ainsi que j’ai dû aider un agent infiltré à Milwaukee.
Le FBI travaillait en effet sur une affaire sur place, dont le but était de coincer le parrain de la mafia locale.

Opération Milwaukee – Miami

À Milwaukee, le FBI travaillait sur une opération d’infiltration pour mettre à mal la pègre locale.
Comme les résultats se faisaient attendre, ils m’ont contacté pour les aider.
Je devais épauler un collègue, également ami, qui travaillait déjà sur le terrain, un agent infiltré qui se faisait appeler Tony Conte.
La cible était Frank Balistrieri, le parrain de la mafia locale.

Balistrieri gérait la famille de Milwaukee, qui dépendait elle-même de Chicago.
Il contrôlait l’exploitation des distributeurs automatiques de la ville et, avec le FBI, on voulait prouver l’illégalité de son activité. Pour cela, Tony Conte devait créer sa propre affaire de distributeurs automatiques et ensuite, les installer dans les boutiques, bars ou clubs de la région.
Si Balistrieri et ses hommes tentaient de le chasser de la ville en employant la manière forte, alors nous pourrions l’inculper d’extorsion.

Avant que le FBI sollicite mon aide, Conte avait démarché pendant plusieurs mois les gérants d’établissements de Milwaukee pour installer ses distributeurs, mais sans succès.
Le pouvoir qu’exerçait Balistrieri dans cette ville était beaucoup trop important pour pouvoir se faire une place.
C’est donc à ce moment-là qu’ils m’ont contacté.
Ils voulaient en effet que je fasse jouer mes contacts de New York pour convaincre une de mes connaissances à s’intéresser aux distributeurs de Conte. En fait, on voulait que les gars de New York s’associent avec Balistrieri par le biais de Conte pour faire avancer la mission.

Évidemment, j’ai tout de suite pensé à Lefty pour cela.
Je l’ai mis au parfum en disant que j’avais un ami qui souhaitait se lancer dans le business des distributeurs automatiques à Milwaukee, et qu’on pouvait se faire pas mal de blé.
L’argent était tout ce qui intéressait Lefty, c’est donc sans difficulté qu’il a mordu à l’hameçon.

Après l’avoir mis dans le coup, il nous fallait maintenant convaincre les supérieurs de la famille Bonanno, dont Mike Sabella, le capo de Lefty, et Carmine Galante, le boss.
Lefty s’en est alors chargé et, quelque temps plus tard, on a eu tous les feux verts.
Une réunion a été organisée entre la pègre de Milwaukee et les Bonanno et tout s’est déroulé sans accroc. Une alliance entre les deux familles avait été conclue.
Résultat : on avait réussi à infiltrer deux familles mafieuses, et nous étions associés à un parrain.
On ne pouvait pas rêver mieux.

Avec Conte, on avait du coup suffisamment de preuves pour faire inculper Balistrieri et l’accuser d’extorsion.
Le parrain de Milwaukee avait de fait conclu un contrat secret avec nous, qui mentionnait le fait qu’il chasserait tous les éventuels concurrents indésirables sur son territoire.
Notre mission consistait à présent à accumuler un maximum de renseignements sur les activités annexes de Balistrieri (jeu d’argent et activités syndicales illégales, entre autres).
Sauf que bizarrement, Balistrieri a subitement arrêté répondre à nos appels. Il a commencé à éviter Conte, et est devenu soudainement froid avec nous.
Apparemment il était pris dans une sale histoire d’inculpation.
Disons que ça a été le moment pour nous de plier bagages et mettre fin à l’opération à Milwaukee.

Frank Balistrieri

Frank Balistrieri.

Tony Conte avec Lefty

Tony Conte avec Lefty.

 

Un jour de juillet 1979.
Lefty m’appelle pour me dire d’acheter les journaux :

– Attends-toi à une énorme surprise, qu’il me dit.

Je regarde la presse et qu’est-ce que je vois ? Carmine Galante, le chef de la famille Bonanno, s’était fait descendre ! On le retrouvait en première page de tous les journaux de New York, couché dans une mare de sang, avec un cigare dans sa bouche.
On l’avait descendu pendant qu’il déjeunait dans un restaurant italo-américain de Brooklyn.

En apprenant cette nouvelle, j’ai tout de suite rappelé Lefty :

– La vache ! dis-je.

– Va y avoir de gros changements.

– Et nous ? On devient quoi là-dedans ?

– Je peux pas en parler au téléphone. Rapplique immédiatement.

Je vais le voir et là, il m’apprend que Rusty Rastelli est devenu le nouveau boss de la famille, et qu’on ne répondrait plus de Mike Sabella, mais de Sonny Black, le nouveau capitaine (Mike Sabella et Nicky Marrangello s’étant faits rétrograder au rang de simples soldats).

Dominick Napolitano, surnommé “Sonny Black”, appartenait à la branche de Brooklyn de la famille Bonanno. Je ne le connaissais pas encore, car lorsque j’ai débuté ma mission, il était déjà en prison pour attaque à main armée.

La hiérarchie des Bonanno avait donc changé, mais je continuais tout de même la mission.

Une journal de l'assassinat de Carmine Galante

La Une d’un journal suite au meurtre de Carmine Galante.

Sonny Black

Photo d’identité judiciaire de Dominick Napolitano alias Sonny Black.

 

Avec Lefty, on passait beaucoup de temps à Miami et les environs pour prendre des vacances.
On pariait notre argent dans les hippodromes, les courses de lévriers, ou on cherchait tout simplement des coups à faire.
À l’instar de Las Vegas, Miami était un territoire ouvert pour tous les mafiosi.
N’importe quelle famille était libre d’opérer là-bas, à condition qu’elle n’empiète pas sur le territoire d’une autre.

On passait donc de bons moments là-bas avec Lefty, puis un jour le FBI m’indique qu’il souhaite monter une opération en Floride. Une mission qui consisterait à aider un agent infiltré dont le nom de code était Tony Rossi.

Rossi infiltrait en effet le milieu du jeu floridien pour entrer en contact avec la famille de Santo Trafficante Junior.
Trafficante était un gros bonnet, c’était le plus gros parrain de la mafia en Floride.
Il avait géré des casinos à La Havane avant que Castro n’arrive au pouvoir, et était notamment connu pour avoir participé à un complot de la CIA visant à assassiner l’homme d’État cubain.
Rossi avait alors réussi à mettre un pied dans la famille Trafficante, où il occupait un poste qui consistait à protéger les parties de cartes clandestines. Mais la situation n’évoluait pas assez vite. Les semaines passaient et l’objectif n’était toujours pas atteint.
Le FBI a donc eu l’idée d’ouvrir un night-club en Floride pour parvenir jusqu’à Trafficante.
Ils trouvent le lieu idéal et en louent un au nord-est de Tampa, qu’ils nomment le « King’s Court ».
Rossi est nommé propriétaire de l’établissement et la boîte est entièrement rénovée.
Ils commencent ainsi à organiser des parties de jeu d’argent pour attirer les truands locaux, mais rien de concluant.
Et c’est là qu’ils font appel à moi, et me demandent si je peux mettre la famille Bonanno dans le coup, de sorte à ce qu’elle puisse s’associer avec Trafficante en Floride. Une affaire qui serait aussi intéressante pour les Bonanno que pour nous.
Évidemment, j’ai accepté. Il nous restait plus qu’à préparer le terrain.

Mais coup de théâtre, le FBI m’indique soudainement que je dois mettre fin à ma mission d’infiltration.
Ils venaient en fait de découvrir ce qui avait effrayé Frank Balistrieri lors de notre opération à Milwaukee : Balistrieri avait en effet appris que Tony Conte était un agent infiltré du FBI : voilà donc la raison pour laquelle il nous avait plus donné de nouvelles…
Ca, c’était une chose, mais il y avait plus grave : si on suivait les lois de la Mafia, Balistrieri devait maintenant en informer la famille Bonanno, et si c’était le cas, bah j’étais un homme mort.
La situation était tendue, mais j’ai tout de même essayé de convaincre le Bureau de me laisser continuer la mission.
Finalement, après de longues négociations, j’ai été autorisé à poursuivre l’opération.
Une bonne nouvelle en soi, mais… je n’étais pas très serein. À tout moment, Balistrieri pouvait mettre les Bonanno au courant au sujet de Conte, ce qui mettrait fin à la mission – et… à ma vie.

 

Entre l’automne 1979 et février 1980, j’ai parlé par petites touches du « King’s Court » à Lefty.
Mon but était que les Bonanno fassent affaire avec les Trafficante, et qu’ils le fassent précisément dans le night-club de Rossi pour obtenir un maximum de preuves.
Au mois de mars, Lefty venait visiter alors pour la première fois le « King’s Court ».
Rossi et moi étions allé le chercher à l’aéroport, puis nous sommes allés manger tous les trois dans un restaurant grec.
Rossi lui parlait de son affaire en Floride et feignait de chercher des associés pour investir dans son club.
Ce qu’on voulait, Rossi et moi, c’était de montrer à Lefty qu’il s’agissait d’une affaire juteuse, et que le club pouvait rapporter beaucoup d’argent, parce qu’on savait que si Lefty mordait à l’hameçon, on pourrait aussi brancher Sonny Black dans la combine et finalement, avoir une plus grande chance d’impliquer Santo Trafficante.

Une semaine plus tard, le deal était bouclé. Lefty avait mis Sonny Black au parfum, et la famille Bonanno avait investi dans le club de Rossi, comme prévu.

Pour récolter les preuves dont nous avions besoin, on avait dès lors truffé le « King’s Court » de matériel de surveillance : caméras vidéo cachées, micros, magnétophones.

Sonny Black, de son côté, était content de la façon dont les choses se passaient au « King’s Court ». Il descendait de temps à autre dans le sud du pays pour faire avancer l’affaire, et puis, un jour, il a commencé à insister pour entrer en contact avec Trafficante.
Pile ce que nous voulions.

C’est Lefty qui devait se charger d’organiser la rencontre. Il passa par des intermédiaires et la réunion fut planifiée.
Sonny Black devait maintenant attendre l’appel de Trafficante pour savoir où et quand elle devait avoir lieu.
L’appel reçu, le lieu et l’heure était fixé : Trafficante et les Bonanno devraient se rencontrer dans un restaurant grec, à 20 heures.
De notre côté, nous étions prêts, le FBI avait expressément envoyé une équipe de surveillance sur place.

La réunion entre les deux familles mafieuses se passe donc, et lorsqu’elle se termine, Sonny me dit que tout s’est parfaitement passé. Ils avaient eu une sorte de conversation d’introduction dans laquelle ils avaient parlé de la mise en place d’une opération de bingo, qui commencerait d’ailleurs le lendemain de la rencontre.
C’est Benny Husick, le bras droit de Trafficante, qui était allé voir Sonny Black ce jour-là pour trouver un emplacement, et ainsi pouvoir lancer l’affaire.

Notre plan s’était donc déroulé comme prévu. Le mariage entre les Bonanno et les Trafficante avaient enfin eu lieu.

Mais après, il y a eu cette escalade de tensions dans la famille Bonanno…

Intérieur du King's Court

Intérieur du King’s Court.

Tony Rossi et Donnie Brasco

Tony Rossi et Donnie Brasco échangent.

Sonny Black et Santo Trafficante Jr.

Sonny Black et Santo Trafficante Jr.

Benny Husick et Sonny Black

Benny Husick et Sonny Black.

Fin de mission agent Pistone

Un soir, je dînais dans un restaurant à Brooklyn avec Sonny Black et l’un de ses bras droits, nommé John « Boobie » Cerasani.
Sonny voulait me féliciter du boulot que je faisais en Floride avec mon ami Rossi :

– Je suis ravi de la façon dont tu te comportes là-bas, me dit-il. Les affaires tournent bien. Tu es indépendant, pas besoin de te dire ce qu’il faut faire. Et t’es pas toujours en train de venir réclamer du fric comme plein d’autres.

– Merci Sonny.

– À la fin de l’année, ils vont nommer les nouveaux affranchis. J’ai le droit de proposer cinq noms, et je les ai déjà. Boobie est numéro un. Ensuite, j’ai des obligations envers quatre autres types […] Mais la prochaine fois, l’année prochaine peut-être, je te promets que tu seras le premier sur la liste.

– Tu peux pas savoir comme ça me fait plaisir, Sonny. J’attends que ça.

Et c’était vrai, parce qu’aucun agent du FBI n’avait jamais réussi à devenir affranchi. Si j’y arrivais, ma mission d’infiltration prendrait une autre dimension.
Sauf qu’après, tout s’est très vite enchaîné…

Au cours de plusieurs conversations, j’entendais en effet que les choses s’envenimaient au sein de la famille Bonanno. Il y avait apparemment des tensions entre deux factions de la famille :

  • L’une dans laquelle je faisais partie, qui comprenait le big boss Rusty Rastelli, Steve Cannone (le consigliere), et les capitaines Sonny Black et Joe Massino.
  • Et l’autre, dans laquelle comptaient les capitaines Cesare Bonventre, Philip Giaccone dit « Philly Lucky », Dominick « Big Trin » Trinchera, Alphonse Indelicato, surnommé « Sonny Red » et son fils, Anthony Bruno Indelicato.

Le différend remontait à l’époque du meurtre de Galante, lorsque les deux factions s’étaient disputé la place de chef dans la famille.
Un différend qui était sur le point de déclencher une guerre, mais fort heureusement, ils n’en sont pas arrivés là. La diplomatie avait été privilégiée au bain de sang et un entretien allait être fixé pour trouver un compromis.
Une première réunion avait été alors planifiée mais elle n’a jamais eu lieu. Ils en ont du coup organisé une deuxième, et c’est là que les choses ont pris une tout autre tournure…

C’était le 5 mai 1981.
Alphonse « Sonny Red » Indelicato, « Philly Lucky » Giaccone et Dominick « Big Trin » Trinchera se sont rendus dans un restaurant de Brooklyn pour apaiser les tensions qu’il y avait entre leur faction et celle de Rusty Rastelli et Sonny Black.
Arrivés là-bas, ils sont emmenés dans la réserve de l’établissement quand soudain des hommes dissimulés dans des placards sont sortis de leur cachette et les ont abattu à coups de fusil et de pistolet.
Sonny Black, John « Boobie » Cerasani, Joe Massino et six autres hommes des Bonanno auraient été impliqués dans le meurtre.
Suite à cela, les corps avaient été enterrés dans un terrain vague et le noyau dur qui constituait l’opposition à Rusty Rastelli et Sonny Black ne fut plus que de l’histoire ancienne.
Cependant, il en manquait un sur la liste, et ce n’était pas Cesare Bonventre, parce que lui purgeait une peine pour port d’arme prohibé à ce moment-là.
Non, il s’agissait du fils de Sonny Red, Bruno Indelicato.

Un jour, je reçois une convocation de la part de Sonny Black.
Il voulait apparemment s’entretenir avec moi au sujet d’une affaire importante.
On était seulement quelques jours après cette histoire d’assassinat, il aurait donc très bien pu s’agir d’un guet-apens pour m’éliminer.
Les gars du FBI étaient inquiets et pensaient que j’allais me faire buter.
Inquiet, je l’étais aussi, mais j’avais la quasi-certitude qu’il ne s’agissait pas d’un traquenard.

Je me suis dès lors rendu dans le bar où l’entretien devait avoir lieu et j’ai vu Sonny, posé, en train de m’attendre. L’ambiance paraissait plutôt détendue :

– Comment ça va ? Comment ça se passe en Floride ? me dit-il.

On part dans l’arrière-salle et on s’assied à une table de jeu.

– Tu sais qu’on s’est occupés de ces trois types.
Ils sont hors course. Tu connais des gens de confiance à Miami ?

– Oui, pourquoi ? rétorquai-je.

– Un gars a réussi à s’échapper […] Tu connais Anthony Bruno ?

Sonny Black parlait du fils de Sonny Red, Bruno Indelicato, celui justement qui n’était pas présent lors de l’assassinat.

– Peut-être que je l’ai déjà rencontré. Je ne sais pas.

– Je pense qu’il a foutu le camp à Miami, vu qu’il s’enfile pour 3 000 $ de coke par jour et qu’il a des liens avec les Colombiens là-bas. Je veux que tu le retrouves. Et quand tu l’auras retrouvé, descends-le. Mais fais gaffe, quand il est défoncé, il est dangereux. Il est pas très costaud, mais s’il a un flingue…

L’heure de faire mes preuves était arrivée.
Sonny Black m’avait donné ce contrat afin que j’étoffe mon CV lorsqu’il proposerait ma candidature pour devenir affranchi.
Mais, en tant qu’agent du FBI, j’étais confronté à un problème : je ne pouvais pas participer à un assassinat ; mon devoir était au contraire de l’empêcher dans la mesure du possible.
Or, d’un autre côté, en tant qu’associé de la mafia, je ne pouvais évidemment pas décliner cette offre au risque de nuire à ma crédibilité.
Techniquement, n’étant pas encore affranchi, je pouvais refuser le contrat et personne ne m’en tiendrait rigueur. Mais je ne voulais pas saper tout le travail de crédibilité que j’avais entrepris depuis 1976.
Et puis, de toute façon, avec ou sans moi, ce type se ferait buter. Donc bon…

Anthony Bruno Indelicato

Photo d’Anthony Bruno Indelicato.

 

Le temps passe et je me prépare donc à honorer ce contrat. Sauf que, renversement de situation.
Le FBI décide qu’il est temps de plier bagage !
Le corps de Sonny Red avait en effet été découvert par la police, ce qui avait créé un regain de tensions au sein de la mafia. La guerre était ouvertement déclarée et le FBI s’attendait à de nouveaux meurtres.
Étant proche de Sonny Black, et ayant un type à faire descendre, je constituais du coup une cible de choix. C’est pour ça que le FBI voulait arrêter la mission.
Mais la stopper d’un coup me frustrait énormément, parce que j’étais sur le point de devenir affranchi, ce qui me permettrait d’humilier la mafia et mettre fin à son mythe d’invincibilité.
Je deviendrais le bras droit de Sonny, qui m’aurait utilisé comme intermédiaire pour lier connaissance avec d’autres familles.
Mais bon, au bureau, tout le monde s’accordait à dire que je mettais gravement ma vie en danger.
Il m’était vraiment difficile d’envisager la fin de cette opération après cinq ans, mais je devais me conformer à la décision de mes supérieurs.
La date de fin de l’opération était fixée pour le 26 juillet 1981.

Il ne restait plus que quelques semaines avant que mon rôle en tant que Donnie Brasco se termine, et j’ai eu alors cette discussion avec Sonny Black :

– Donnie, je vais présenter ta candidature dès que le vieux sortira, me dit-il.

Par « vieux », Sonny faisait allusion à Rusty Rastelli, qui était en taule à ce moment-là.

– Je t’aime comme un frère. T’es le seul de toute la bande à qui je peux faire confiance. […] Et si jamais je me faisais buter, je veux que tu veilles à ce que mes enfants et ma femme touchent ce qui leur revient, de la part de mes associés. T’as compris ? Je te fais confiance pour veiller sur mes gosses.

– Tu peux compter sur moi vieux.

Puis arriva le jour “J”.
Trois agents fédéraux devaient rendre visite à Sonny Black pour lui annoncer la nouvelle.
Ils se sont déplacés dans un de ses établissements et lui ont montré une photo dans laquelle on me voyait en compagnie de ces trois même agents.

– Vous connaissez ce type ? C’est un agent du FBI. On voulait juste vous prévenir, dit l’un des agents à Sonny.

Sans aucune émotion apparente, Sonny leur a répondu :

– Non, je connais pas ce gars, mais si jamais je le rencontre, je saurai que c’est un agent du FBI. Merci du tuyau.

La nouvelle apprise, la première réaction de Sonny a été de réunir ses hommes.
Lefty, Boobie et Nicky Santora ont ainsi rappliqué.
Sonny leur a expliqué qu’il était impossible que je sois un agent du FBI et que si je l’étais, c’est qu’ils m’avaient kidnappé ou peut-être même lavé le cerveau.

Au début, Sonny et ses gars ont refusé d’ébruiter l’affaire, et pendant plus d’une semaine, ils m’ont cherché partout dans le pays, mais sans aucun résultat.
Ce qui était normal, puisque j’avais déménagé avec ma famille sur la côte Ouest, en Californie.
Nous vivions tous sous un nom d’emprunt, et notre maison avait été équipée par le FBI d’un système d’alarme spécial.

Mon vrai nom était à présent étalé en grosses lettres dans la presse, et la mission Donnie Brasco était révélée au grand jour.
Je me souviens que mes filles ont fondu en larmes quand elles ont appris la nouvelle.
Mon grand-père, lui, avait peur de sortir et démarrer sa voiture.

Après dix jours de vaines recherches, Sonny Black, de son côté, avait décidé qu’il était temps d’informer ses pairs. Il a appelé Santo Trafficante dans un premier temps, puis a fait parvenir la nouvelle à Rusty Rastelli, et a ensuite prévenu le chef de la famille Gambino et grand parrain, Paul Castellano.

Suite à cela, les parrains de la Cosa Nostra se sont réunis plusieurs fois à New York pour estimer l’ampleur des dégâts ; des photos de moi avaient été distribuées à travers tout le pays pour me retrouver.
J’avais un contrat de 500 000 $ sur ma tête.
Heureusement, pour les en dissuader, des agents du FBI étaient allés voir tous les grands chefs de la mafia pour leur dire à chacun : « Pas touche à cet agent. Il vous a eus, c’est terminé ».
Et si jamais ils s’en prenaient à moi, tous les moyens dont disposait la justice américaine s’abattraient sur eux.

Le 14 août 1981, soit 17 jours après la révélation de mon identité par le FBI, les parrains ont organisé une nouvelle réunion à laquelle Sonny Black a été convié.
Cette dernière s’est déroulé au New Jersey. Sonny lui s’y est rendu tout en sachant qu’il n’en ressortirait probablement pas vivant.
Après la réunion, effectivement, plus personne ne l’a revu.
Il avait sans doute payé le prix fort pour m’avoir fait confiance et introduit dans la famille…

Un mois plus tard, j’ai rencontré la petite amie de Sonny dans le restaurant d’un hôtel.
Le périmètre avait été soigneusement quadrillé et étroitement surveillé par plusieurs agents fédéraux.
La copine de Sonny ne savait pas où il était, et forcément, elle était très inquiète pour lui.
Durant la conversation, elle m’a dit alors :

– Vous savez ce qu’il m’a dit ? Il m’a dit “Je l’aimais vraiment bien ce gars-là”. Il a été totalement effondré en apprenant que vous étiez un agent, mais il disait que ça ne changerait rien à ses sentiments pour vous. Vous aviez fait votre boulot, tout simplement, et vous l’aviez bien fait.

Lefty, lui, a été le seul dont nous avons appris qu’il avait un contrat sur sa tête. Il a donc été le seul que nous avons protégé des menaces de mort de la mafia.

Les agents du FBI qui annonceront la fin de la mission Donnie Brasco

Les 3 agents du FBI qui révéleront à Sonny Black l’opération Donnie Brasco.

Lefty et Sonny Black suite à la révélation du FBI

De gauche à droite : John « Boobie » Cerasani, Nicky Santora, Lefty et Sonny Black suite à la révélation du FBI.

 

Le 2 août 1982, j’ai commencé à témoigner.

Ce fut un procès historique, le premier dans lequel un groupe d’affranchis était inculpé.
Ce jour-là, la salle du tribunal était pleine à craquer. Je voyais les rangées de journalistes ainsi que les cinq accusés, dont Lefty Ruggiero, Boobie Cerasani, Nicky Santora et deux autres mafiosi, Anthony « Mr Fish » Rabito et Antonio Tomasulo.
Perché à la barre des témoins, je les voyais incrédules. Apparemment Lefty refusait de croire que j’étais un agent fédéral. Il avait dit à son avocat : « Jamais il ne témoignera contre nous ».
Il finira cependant par changer d’avis lorsqu’il séjournera dans sa cellule entre deux apparitions au tribunal.

De mon côté, j’avais travaillé d’arrache-pied avec les procureurs pour inculper un maximum de membres de la mafia. On avait préparé des procès pour racket, jeux illégaux, extorsions et meurtres dans l’État de New York et à Milwaukee, mais aussi à Tampa et à Kansas City.
Les informations que j’avais accumulées durant toutes ces années d’infiltration avaient été capitales pour la justice américaine.
J’ai ainsi témoigné pendant des mois, ce qui au bout du compte, nous a permis d’obtenir plus d’une centaine de condamnations.

Finalement, ces six années passées au sein de la mafia ne m’ont pas changé. Je suis toujours resté le même et je n’ai d’ailleurs eu aucune difficulté à abandonner mon rôle de Donnie Brasco.
Pendant toutes ces années, je n’ai en réalité jamais perdu mes repères.
Est-ce que je le referais si c’était à refaire ?
Sur le plan professionnel, je dirai oui, sans aucun doute.
Sur le plan personnel en revanche, c’est différent. Dix ans de ma vie de famille sont partis en fumée.
J’ignorais au final si le jeu en valait la chandelle.

Un jour, après un procès se déroulant dans l’État de New York, un avocat de la défense était venu me voir pour me féliciter. Je me souviens qu’il m’avait dit :

– Vous avez fait un sacré boulot mon vieux. Vous avez une sacrée paire de couilles, agent Pistone.

Illustration du procès de Donnie Brasco

Illustration du procès suite à l’opération Donnie Brasco.

Épilogue

  • Après 17 ans de bons et loyaux services, Joseph Pistone a démissionné du FBI en 1986.
    Contrairement à Benjamin « Lefty » Ruggierio, il n’a pas bénéficié du programme de protection fédéral de protection des témoins.
    À la fin de cette opération d’infiltration de grande envergure, l’agent Pistone recevra alors une prime de 500 $.
    Suite à son passage, la Cosa Nostra exclura la famille Bonanno de la « Commission », et changera quelques-unes de ses règles d’admission. Elle rétablira notamment une ancienne règle selon laquelle chaque postulant doit « faire ses preuves », autrement dit tuer quelqu’un avant de devenir affranchi. Elle en imposera également une nouvelle stipulant que chaque affranchi doit être en mesure d’affirmer qu’il connait le postulant depuis l’enfance.
    Malgré sa démission du FBI en 86, l’agent Pistone continuera de témoigner. Certains procès issus de ses enquêtes deviendront célèbres, comme l’affaire de la Pizza Connection (un des
    plus importants réseaux internationaux de trafic d’héroïne jamais démantelé et ce, en grande partie grâce aux informations recueillies par Pistone au sujet des « zips »), ou encore celui de la Commission (le procès qui exposera au grand jour les 5 familles de New York).
    Aujourd’hui, Joseph Pistone a 83 ans et vit toujours dans l’anonymat avec sa femme et ses 3 filles. Le contrat sur sa tête à 500 000$ est apparemment encore actif.
  • Benjamin « Lefty » Ruggiero : condamné à Milwaukee, Tampa, et New York, 20 ans de prison.
    Il est libéré de prison en avril 1993 en raison d’un cancer du poumon et des testicules. Il mourra 1 an après.
  • Dominick « Sonny Black » Napolitano : assassiné à New York en août 1981. Son corps n’est retrouvé que l’année suivante au fond d’un ruisseau. Victime abattue de 23 balles, avec les
    deux mains coupées, signe qu’il s’agissait d’un règlement de compte de la mafia, la victime avait violé les règles de présentation au sein de la pègre.
  • Frank Balistrieri : condamné à 13 ans de prison dans le Milwaukee ; et 10 ans à Kansas City
  • John et Joseph Balistrieri (fils de Frank Balistrieri) : condamné à 8 ans de prison à Milwaukee
  • Steve Cannone : mort en 1985
  • Cesare Bonventre : assassiné en 1984
  • Paul Castellano, dit “Big Paul” : mis en examen dans l’affaire de la « Commission » ; assassiné à New York en 1985
  • John « Boobie » Cerasani : acquitté à New York ; a plaidé coupable à Tampa, condamné à 5 ans de prison
  • Anthony Corallo : condamné dans l’affaire de la « Commission » à New York, cent ans de prison
  • Al Walker : pas d’inculpation dans les affaires résultats du travail de l’agent Pistone
  • Jilly Greca : assassiné à Brooklyn en 1980
  • Benny Husick : a plaidé coupable à Tampa, 3 ans de prison
  • Anthony Bruno Indelicato : inculpé dans l’affaire de la « Commission » à New York, 40 ans de prison
  • Joseph Massino : condamné à New York, 10 ans de prison
  • Nicky Marangello : condamné à New York, 10 ans de prison
  • Anthony Mirra : s’est caché suite au meurtre de Sonny Black et la révélation du FBI de l’opération Donnie Brasco, craignant d’être le prochain sur la liste. Assassiné à New York en 1982.
    Mirra était si détesté dans la mafia que certains pensaient qu’il était un informateur travaillant pour Brasco.
  • Carmine Persico, dit « le Serpent » : condamné dans l’affaire de la « Commission » à New York, 100 ans de prison
  • Philipp “Rusty” Rastelli : condamné à New York, 12 ans de prison
  • Mike Sabella : acquitté à Milwaukee
  • Nicky Santora : condamné à New York, 20 ans de prison
  • Santo Trafficante : mis en examen en Floride, mort en 1987

Sources

https://www.goodreads.com/book/show/579232.Donnie_Brasco
https://www.babelio.com/livres/Pistone-Donnie-Brasco/307202
https://en.wikipedia.org/wiki/Joseph_D._Pistone
https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_D._Pistone
https://lcnbios.blogspot.com/2018/02/bonanno-family-ceremonies-1970s.html
https://www.upi.com/Top_News/US/2021/07/27/joe-pistone-donnie-brasco-fbi/9661621900329
https://en.wikipedia.org/wiki/Lefty_Ruggiero
https://en.wikipedia.org/wiki/Bonanno_crime_family
https://commerce.veritone.com/search/asset/32400537

Vidéo sur l’histoire vraie de Donnie Brasco

 

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Bumpy Johnson : Le Parrain de Harlem

Al Capone a peut-être régné en maître sur Chicago.
Lucky Luciano a peut-être dirigé la quasi-totalité de New York.
Mais lorsqu’il s’agissait de Harlem, vous n’aviez pas d’autres choix que de traiter avec Bumpy Johnson.

Ce nom ne vous dit probablement rien et pourtant, ce fut l’un des gangsters les plus marquants de l’histoire de la pègre américaine.
Il était considéré comme le parrain de Harlem des années 30 à 60, un quartier du nord de Manhattan où il contrôlait tout.

Vous vouliez ouvrir un business de jeu ? Vous deviez passer par Bumpy.
Vous vouliez ouvrir un bar clandestin ? Vous deviez passer par Bumpy.
Vous vouliez faire quoi que ce soit d’illégal à Harlem ? Vous deviez passer par Bumpy.

Frank Lucas (célèbre trafiquant de drogue interprété par Denzel Washington dans le film American Gangster), qui était un de ses hommes de main, disait :

« Si vous vouliez faire des affaires à Harlem, vous les faisiez avec Bumpy Johnson, ou vous étiez mort ».

En cas de besoin, la police et les politiciens s’adressaient à lui et même la mafia passait par l’intermédiaire de Bumpy pour faire affaire. Aucun autre gangster afro-américain de l’époque n’a pu se targuer d’en avoir fait autant.

Dans une période où les discriminations raciales étaient très marquées, en tant que Noir, il fallait se frayer un chemin et franchir les obstacles pour espérer avoir une part du gâteau et goûter au rêve américain, et ce, même dans le monde de la pègre.

Bumpy a été l’exception qui confirme la règle, mais avant de devenir le « Parrain de Harlem », il commença, comme beaucoup d’autres, au plus bas de l’échelle.

Je vous propose ici de découvrir son histoire.

Petit mais coriace

Bumpy, de son vrai nom Ellsworth Raymond Johnson, est né le 31 octobre 1905 à Charleston en Caroline du Sud. La ségrégation raciale étant en vigueur à cette époque aux États-Unis, sa famille s’est installée dans le quartier noir de la ville.

Les Johnson sont une famille modeste. Ils sont respectés dans leur communauté et, étant très religieux, ils vont régulièrement à l’église.

Le père, William, est pêcheur, tandis que la mère, Margaret, travaille en tant qu’employée de maison.

Monsieur et madame Johnson ont huit enfants :

  • Margie
  • Priscilla
  • Pauline
  • Willie
  • Mabel
  • Lena
  • Elease
  • Et enfin, Ellsworth (appelé Bumpy, un surnom qu’il gardera tout au long de sa vie en raison d’une bosse à l’arrière de son crâne).

Une famille noire durant la ségrégation

Image d’illustration d’une famille noire durant la ségrégation aux États-Unis.

 

Vers l’âge de 1 ou 2 ans, Bumpy vit toute l’année avec son père et son frère Willie. La raison, c’est que sa mère cumule deux emplois : l’un à Charleston (le lieu de résidence de la famille Johnson), et l’autre à New York.

Là-bas, elle a emmené avec elle ses trois filles aînées (Pauline, Mabel et Lena) pour l’aider dans son travail d’employée de maison.

Même si elle rentrait à Charleston à chaque fois qu’elle avait terminé son travail saisonnier à New York, son absence du foyer familial créera un manque chez le jeune Bumpy, qui cherchera une figure maternelle auprès d’une de ses sœurs aînées.

À l’école, on disait qu’il était extrêmement intelligent et loquace, si bien qu’il avait sauté deux classes à l’école publique de Charleston.

Paradoxalement, il ne terminera jamais le lycée. Une honte pour Bumpy, lui qui avait été élevé dans une famille qui mettait beaucoup l’accent sur l’éducation.

De ce fait, il n’hésita pas à mentir en disant avoir fréquenté un établissement scolaire réputé de Charleston (institut où les enfants des familles noires les plus riches étudiaient) ; ou alors, il disait fréquenter une prestigieuse université de New York.
Il était cependant si malin et si intelligent que personne ne protestait lorsqu’il disait avoir fait des études supérieures.

Bumpy avait de plus un côté rebelle et était toujours très sensible aux préjudices raciaux subis par les Noirs dans le Sud ségrégationniste.

D’ailleurs, sa famille se retrouva dans la tourmente en raison de ces discriminations raciales lorsqu’il atteint l’âge de 10 ans.

À l’époque, Willie, son grand frère de 19 ans, est en effet accusé d’avoir tué un homme blanc en Caroline du Sud (État dont les habitants étaient connus pour prendre les choses en main lorsqu’un Noir commettait une infraction contre un Blanc).

Le lynchage atroce de Kitt Bookard, en 1904 dans le comté de Berkeley, comté situé à environ 60 km du lieu de résidence des Johnson, en est alors le parfait exemple.

Kitt Bookard, un jeune homme noir de 21 ans, va pêcher un jour avec 6 hommes blancs. Mais sur le chemin du retour, une dispute éclate entre Bookard et l’un de ces hommes. Bookard menace de le cogner, apparemment l’homme aurait frappé sa petite sœur et il voulait se venger.

Une vengeance qu’il ne pourra cependant assouvir puisque de retour en ville, il est arrêté à cause de cette querelle, et est obligé de payer une amende de 5 dollars. Le truc c’est qu’il n’a pas l’argent pour s’en acquitter.
Il est alors jeté en prison, mais là-bas, un groupe d’hommes blancs exige qu’il leur soit remis, et c’est là que tout dégénère.

Ils l’emmènent au bord d’une rivière et le torturent : ils le scalpent, lui crèvent les yeux, lui coupent les parties génitales et la langue, puis l’attachent à une grille et le jettent dans la rivière pour le noyer.

De toutes les personnes responsables de ce crime, aucune ne sera traduite en justice.

Du coup, lorsque Willie le grand frère de Bumpy rentre chez lui et annonce à sa famille qu’il est accusé d’avoir tué un homme blanc, les Johnson paniquent.

Ils veulent sauver leur fils d’un possible lynchage, alors ils le font rapidement sortir de la ville et l’envoient à New York, où vivent déjà Margie et Pauline.

Bumpy les rejoint plus tard, en 1919.
Son père s’est en effet arrangé pour l’envoyer chez sa sœur aînée Mabel qui vit à Harlem, espérant lui donner l’opportunité d’une meilleure vie.

À ce moment-là, Bumpy a 14 ans et il est plutôt petit pour son âge. Une petite taille qu’il compense avec son tempérament de dur à cuire.

Mais parfois, cela ne suffit pas et Bumpy devient alors la cible des brutes de son quartier.

Une de ces altercations se produit lors de son premier jour d’école à Harlem.

Il n’est qu’à deux pâtés de maisons de son établissement scolaire lorsqu’il croise six autres adolescents au coin de la rue en train de lancer des dés contre un bâtiment.

Il ralentit et jette un coup d’œil puis, au moment de repartir, il entend un des jeunes l’interpeler et sent qu’on lui attrape le bras :

« Hé toi ! Paysan ! Qu’est-ce que tu as dans ta poche ?

– Ma main, dit rapidement Bumpy. Pourquoi ? Ça te pose un problème ?

– Oh, le campagnard a de la gueule, dit en riant l’une des brutes, nommée Junie.

– Eh bien, sors ta main de ta poche et laisse-moi voir ce qu’il y a d’autre là-dedans, dit ensuite un autre jeune, surnommé Six-n-Eight en se rapprochant.

– Mec, tu vas le regretter, dit Bumpy d’une voix calme. Parce que si je la sors, je vais la frapper contre ta tête.

Pendant ce temps-là, les autres garçons parient sur le futur vainqueur du combat entre Six et Bumpy.

Ainsi, Finley parie sur Six, tandis qu’un autre, nommé, Nat mise son argent sur Bumpy.

C’est Six qui donne le premier coup de poing. Il vise le menton de Bumpy, mais ne le touche pas. Bumpy, étant plus petit et aussi le plus rapide, l’esquive facilement, ce qui déséquilibre son adversaire.

Puis il sort effectivement sa main de sa poche et, comme il l’a promis, Six allait le regretter. Son poing atterrit en plein milieu de son visage et Six, le nez cassé, tombe à genoux pendant que du sang gicle un peu partout.

Puis le deuxième coup de poing de Bumpy s’abat dans le flanc de son ennemi, ce qui l’affaiblit encore plus.

Six n’est pourtant toujours pas au tapis, il s’agrippe au pantalon de Bumpy pour essayer de se relever.

Mais Bumpy le frappe à nouveau, sauf que cette fois-ci, lorsqu’il le touche, des pièces d’argent tombent de son poing et se répandent sur le sol.

Finley, qui avait parié sur Six, voit alors la triche et crie :

« Ce n’est pas juste ! Il se bat de façon déloyale ! »

De son côté, Bumpy continue à enchaîner les coups de poing sur son adversaire.

Il réussit finalement à lui faire relâcher sa prise sur son pantalon et le met au tapis en lui donnant un violent coup de pied entre les jambes.

Il semble cependant que Bumpy n’en ait pas fini, puisque, à ce moment-là, il veut lancer un autre coup de pied sur la tête de Six.

Mais avant qu’il ne puisse le faire, une main saisit l’arrière de son col, et il se retrouve projeté contre une voiture :

« Ok, petit négro. Tu m’as déjà fait gagner mon pari, mais je ne peux pas te laisser tuer mon gars ici, dit Nat.

– Va te faire foutre, réplique Bumpy qui veut maintenant se battre contre Nat.

Nat sourit et répond à Bumpy en s’éloignant petit à petit de lui :

« Je ne vais pas me battre contre toi, mec. Comme je l’ai dit, tu m’as fait gagner mon pari […] Et sois content qu’il y ait eu de l’argent en jeu dans ce combat, sinon on t’aurait tous sauté dessus.

C’est maintenant au tour de Bumpy de sourire :

« Et je vous aurais tous botté le cul. Et je le ferai encore !

Après ça, Bumpy, Nat, Finley et Junie, ont sympathisé et sont devenus les meilleurs amis. Une amitié qui allait durer jusqu’à la fin de leur vie.

Bumpy Johnson jeune

Portrait de Bumpy Johnson jeune.

 

Suite à cette rencontre, Bumpy ne mettra toutefois plus jamais les pieds à l’école.

Tous les matins, il quittait l’appartement de sa sœur Mabel pour aller retrouver ses nouveaux amis. Ils sortaient pour essayer de gagner de l’argent en jouant au billard, au craps ou en vendant des journaux.

Puis ils ont commencé à balayer les trottoirs devant certains commerces de Harlem, et ils ont gagné encore plus d’argent.

Bumpy était clairement le cerveau de la bande, il ne lui a d’ailleurs pas fallu longtemps pour réaliser que lui et ses amis pouvaient gagner encore plus, en offrant notamment leur protection à certains des nouveaux magasins du quartier.

Et c’est de cette façon qu’il a rencontré Bub Hewlett.

Bub Hewlett faisait partie de ces voyous intrépides d’Harlem qui ne marchaient jamais sans un couteau, une batte de baseball ou un flingue à la main. Toutes les excuses étaient bonnes pour utiliser leurs armes contre la police ou les gangsters irlandais qui osaient mettre un pied sur leur territoire.

De tous ces malfrats, Bub était alors le plus violent.

Du haut de son mètre 85 et son gabarit imposant, il était le genre de type auquel il ne fallait pas chercher d’ennuis.

Bub gagnait sa vie en soutirant de l’argent aux commerces du coin en échange d’une protection contre les voyous locaux.

C’est ainsi qu’un beau jour, lui et Bumpy se sont rencontrés.

C’est arrivé à un moment où Bub entend parler de l’ouverture d’une épicerie sur la septième Avenue. Il se rend sur place pour offrir ses services de protection, mais à sa grande surprise, le propriétaire du magasin lui dit qu’il a déjà payé pour sa protection et désigne alors Bumpy, appuyé sur la Lincoln noire de Bub, les bras croisés et le fixant intensément à travers la vitrine du magasin.

« Ce petit négro ? » dit Bub en riant au commerçant.

(À l’époque, Bumpy a 16 ans et s’apprête à faire face à un caïd de presque deux fois son âge et, qui plus est, le dépasse d’une bonne dizaine de centimètres).

« Descends de ma voiture, petit négro, lui demande Bub une fois dehors. Tu sais qui je suis ?

– Ouais, je sais. Tu es Bub Hewlett, dit Bumpy en se relevant lentement de la voiture de Bub. Maintenant, je ne suis plus sur ta voiture. Alors, fous le camp de mon quartier.

– Ton quartier ? demande Bub. Comment ça ton quartier ?

– Parce que moi et mes gars, on l’a revendiqué. Du moins, on a revendiqué ce magasin, répond Bumpy d’une voix inébranlable.

À cet instant, Bub aurait très bien pu mettre le jeune Bumpy KO d’un seul coup de poing, mais il avait apprécié le culot du gamin. Alors, il lui a proposé de devenir partenaires, et c’est ainsi que Bumpy a pu entamer son ascension dans la pègre de Harlem.

Cela faisait maintenant plusieurs mois que Bumpy n’allait plus à l’école ; sa sœur Mabel était inquiète et insistait chaque jour pour qu’il y retourne. Mais en voyant tout l’argent qu’il rapportait à la maison, elle le laissait de plus en plus tranquille.

Au cours des années 1920, Bumpy Johnson et sa bande gagnaient dès lors leur pain grâce au racket en tout genre, mais aussi aux cambriolages.

Ils ne se contentaient plus désormais de protéger les propriétaires d’épiceries ou de restaurants, ils étendaient également leur protection aux propriétaires de clubs et de bars clandestins.

À cette période, Bub Hewlett, qui s’était entre-temps pris d’affection pour Bumpy, lui a proposé à lui et à sa bande de se diversifier en offrant une protection aux propriétaires de loteries clandestines de Harlem.

Certains de ces propriétaires comptaient parmi les plus riches du quartier, leurs revenus se chiffraient en plusieurs milliers de dollars par semaine non imposables.

Ces types ne lésinaient quand il s’agissait de protéger leur argent, ils cherchaient les gardes du corps les plus coriaces du coin. Bumpy avait alors sauté sur l’occasion pour s’enrichir davantage.
Dès lors, il était très vite devenu l’un des meilleurs dans ce domaine, à tel point qu’il était l’un des gardes du corps les plus demandés de Harlem.

Sa réputation croissait de jour en jour, et elle allait bientôt décoller grâce à celle que l’on surnommait à l’époque « La Reine de la loterie clandestine », j’ai nommé : Stéphanie St. Clair.

Bub Hewlett

Photo de Bub Hewlett.

Stéphanie St. Clair

Stéphanie St. Clair.

Guerre à Harlem

Stéphanie St. Clair était une chef de gang d’origine française à Harlem. Elle évoluait dans le business du jeu et dans les années 1920, elle avait réussi à développer un vaste empire criminel dans le quartier.

Elle avait engagé Bumpy pour protéger l’une de ses nombreuses loteries clandestines.
Impressionnée par ses aptitudes de protection, elle avait même fait de lui son garde du corps personnel.
Bumpy l’escortait par exemple lorsqu’elle allait voir des pièces de théâtre. De là, une amitié s’est très vite nouée entre les deux.

Chez St. Clair, Bumpy admirait sa classe, mais aussi le fait qu’elle était toujours prête à se battre pour protéger ce qui lui appartenaient.
Ce qui s’était produit dans les années 1930, lorsque la mafia a voulu obtenir une part du gâteau du business du jeu à Harlem.

La loterie clandestine rapportait en effet beaucoup dans cette partie de New York, et il était donc normal pour la mafia de vouloir s’en mêler.

C’est Dutch Schultz, un gangster en lien avec les cinq familles de New York, qui s’était chargé de cette affaire.

Dutch Schultz

Dutch Schultz.

 

Schultz opérait dans le Bronx et avait fait fortune grâce à la contrebande d’alcool durant la prohibition.
En 1933, la prohibition étant abrogée, il n’a pas d’autre choix que de trouver d’autres sources de revenus. Pour développer son empire, il se tourne par conséquent vers une affaire on ne peut plus juteuse : la loterie clandestine de Harlem.

Nous sommes en pleine Grande Dépression et à l’époque, un jeu d’argent illégal s’est implanté un peu partout à Harlem : le jeu des nombres.
Le jeu des nombres était en quelque sorte la loterie du pauvre : le parieur devait choisir trois numéros, et si le lendemain, ses chiffres étaient tirés, alors il remportait un gain en fonction de ce qu’il avait misé.

Il vous suffisait par exemple de parier 1 dollar pour espérer en obtenir 600.

La tentation de jouer était donc immense pour les habitants de Harlem, qui ne gagnaient en général que 10 à 15 dollars par semaine.

Ce business rapportait au début des années 30 plus de 50 millions de dollars par an, une somme énorme quand on sait que le pays était en plein marasme économique.
Certains des propriétaires de ces loteries gagnaient plus que le président américain lui-même, c’est vous dire.

Il n’a donc pas fallu longtemps à Dutch Schultz pour prendre connaissance de cette opportunité.

Son but était de se réserver une part du gâteau, et quand vous connaissiez le personnage, vous saviez que vous deviez prendre cette menace au sérieux.

Schultz était un paranoïaque.
Il pouvait tuer par pur plaisir, et répondait à tout par la violence.
Il lui était par exemple déjà arrivé avec ses hommes de battre un type quasiment à mort, de l’attacher et de lui bander les yeux avec un vêtement infecté par une MST, le rendant dès lors aveugle…

St. Clair avait donc clairement du souci à se faire.

Schultz avait commencé à envoyer ses hommes à Harlem pour dire aux propriétaires de loteries qu’il était prêt à se joindre à leurs opérations. En échange, il s’arrangeait pour qu’ils n’aient pas de problèmes avec la police, et il leur fournissait également une protection, notamment contre le kidnapping (menace qui était en réalité perpétrée par ses propres hommes).

De là, il a pu s’implanter dans le business du jeu à Harlem, et son empire s’est considérablement développé, ce qui ne faisait pas l’affaire de St. Clair.
La guerre entre les deux clans était ainsi inévitable.

Bumpy lui, était toujours sous les ordres St. Clair.
Entre-temps, dans les années 20, il s’était fait arrêter quelques fois.

Il avait notamment été envoyé en prison pour cambriolage, faisant deux ans sur les dix préalablement prévus.
Il a été ensuite condamné en 1927 à deux ans supplémentaire pour agression.
Pour enfin y retourner aussitôt après une condamnation pour vol.

Et c’est une fois après avoir purgé cette peine que les choses sérieuses ont véritablement commencer pour lui.

Bumpy Johnson photo d'identité judiciaire

Photographie d’identité judiciaire de Bumpy Johnson.

 

Nous sommes à la fin de l’année 1931.

Bumpy sort de prison, après avoir purgé une peine de deux ans et demi.

Pendant son absence, Stéphanie St. Clair avait reçu la visite de Bub Hewlett, qui travaillait à présent pour Schultz. Bub voulait convaincre St. Clair de rejoindre leur organisation, qui comprenait dorénavant la plupart des propriétaires de loteries de Harlem.

Une proposition qui l’avait rendu furieuse.

Il faut dire que la pression sur son clan devenait de plus en plus forte : depuis son différend avec Schultz, elle et ses hommes étaient la cible régulière de fusillades en voiture, ses employés se faisaient sauvagement frapper et étaient même menacés du pire s’ils avaient le malheur de continuer à travailler pour elle.

Mais malgré tous ces ennuis, St. Clair avait jusque-là réussi à maintenir son empire du jeu, à une échelle toutefois plus réduite.

Beaucoup de ses hommes étaient en effet restés fidèles à « la reine de Harlem ».

Elle savait les motiver, et leur disait par exemple :

« Quel genre d’homme abandonnerait une femme dans un combat ? »

Beaucoup n’ont cependant pas pu résister aux lourdes pressions exercées par Schultz et ses hommes. Ils avaient essayé de tenir le plus longtemps possible, mais les menaces incessantes avaient fini par avoir raison de leur désir de continuer à travailler pour St. Clair.

Elle était alors dos au mur, mais il lui restait un espoir.

Elle savait qu’une de ses connaissances allait revenir à Harlem d’ici peu, et que cette connaissance était toujours prête à se battre, surtout lorsqu’un homme blanc essayait de prendre quelque chose aux Noirs : Bumpy était sur le point de faire son retour.

Cela faisait seulement deux jours que Bumpy était sorti de prison.

Âgé de 25 ans, il retournait dans les rues de Harlem.
À ce moment-là, il revoit Bub Hewlett dans un bar. Ce dernier lui tape sur l’épaule :

« Je vois que tu es rentré. Bienvenue à la maison. Alors, comment t’ont-ils traité là-bas ?

– Comment tu crois ? répond Bumpy.

– Comme de la merde ?

– Eh bien, tu as raison.

Tous deux se mirent à rire.
Pourtant, ce qu’il y avait en jeu était tout sauf drôle.

Tout le monde à Harlem savait en effet que Bub travaillait pour Schultz et qu’il allait tenter de convaincre Bumpy de travailler avec lui.
Le truc, c’est que tout le monde savait aussi que St. Clair voulait faire de Bumpy son allié dans cette guerre.
Les gens se demandaient du coup dans quel camp Bumpy allait se ranger.

Bub poursuivit en disant à Bumpy qu’il avait du travail pour lui :

« Ah oui ? Quoi ? demanda Bumpy.

– La même chose que tu faisais avant de quitter la rue. Je garde les gens dans le droit chemin, et je m’assure qu’ils font ce qu’ils sont censés faire.

– Et ce qu’ils ne sont pas censés faire, c’est écrire des numéros pour une autre personne que ce juif de Schultz, hein ?

Là, Bub le regarde avec étonnement :

– T’es au courant alors ?

Bumpy hoche la tête :

– Oui, j’ai été mis au courant en taule. On dit que le Juif s’est emparé des loteries à Harlem. Il aurait même engagé des traîtres de couleur pour tabasser d’autres personnes de couleur. T’as entendu quelque chose à ce sujet ?

– T’es grand maintenant, p’tit négro ? Parce qu’on dirait que tu te sens plus là.

Bumpy secoue la tête :

– Quoi, c’est parce que t’es grand que tu crois que tu vas m’intimider ?

– Non, je n’essaie pas de te mettre à l’épreuve. […] Je ne suis pas dans la merde, et je ne vois aucune raison de m’y mettre maintenant, dit Bub avec un sourire.

– C’est bon à entendre. En tout cas, pas pour l’instant.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Bub.

– Ça veut dire que ça ne fait que deux jours que je suis sorti de prison et que je dois évaluer le terrain pour savoir ce que je dois faire.

– Si tu travailles pour Dutch, je peux te garantir 200 $ par semaine.

– J’ai entendu dire que tu étais payé 300 $.

Bub se met à rire à ce moment-là :

« Oh, alors maintenant tu penses que tu devrais gagner autant que moi ? Je te l’ai dit, tu te sens plus mec. Mais t’es un mec bien. Laisse-moi parler à Schultz et voir ce qu’il a à dire. Je suis sûr qu’on peut trouver une solution ».

Bumpy secoue la tête :

– Non, ne fais pas ça. Je ne me vois pas prendre le parti de l’homme blanc contre l’homme noir. Fais ce que tu as à faire, et je verrai ce que je ferai.

– D’accord.

Puis les deux se sont serrés la main et se sont quittés.

 

Plus tard dans la nuit, Bumpy alla trouver Stéphanie St. Clair :

« Je vais m’occuper de ce satané Dutch. Qu’il quitte Harlem et retourne dans le Bronx, là où est sa place. Ou mieux encore, tue-le et met fin à tout ça ».

« Mais Queenie ».

« Non ! Il n’y a pas de Queenie ! Je veux que tu le tues ou je le tuerai moi-même ».

« Queenie, tu sais que je n’ai pas peur de lui. Mais ce dont tu parles, c’est d’une guerre totale ».

« Qui va financer ta guerre ? »

« Tu crois que je n’ai pas d’argent ? J’en ai plein ».

« Eh bien, il faudra bien plus que de l’argent ».

« Il faut compter au moins 200 dollars par semaine pour chacun des hommes que tu recruteras, et même si tu en as 10 – ce qui est loin d’être suffisant – ça fait 2000 dollars par semaine. Et en plus des hommes, tu dois acheter des armes, payer les flics et les cautions. Et ça ne va pas être une question de jours ou de semaines. Cela va prendre des mois. Peut-être des années. Bon sang, tu penses que tu as assez d’argent pour tenir aussi longtemps ? Avec tes loteries qui sont attaquées tous les deux jours ? »

Finalement, Bumpy et St. Clair organisèrent une réunion avec des dizaines d’acteurs afro-américains de la scène du jeu à Harlem.

La plupart annoncèrent qu’ils ne croyaient pas à la victoire du clan Bumpy/St. Clair. Beaucoup avaient en effet peur de perdre de l’argent, sinon leur vie à cause de la menace Schultz.

Cependant, certains se rangèrent de leur côté, et c’est alors que la guerre entre Schultz et St. Clair a véritablement commencé.

Dans cette guerre, Bumpy avait évidemment le soutien de ses vieux amis Nat, Finley et Junie.

Il sortit d’ailleurs un jour avec eux, et croisa Bub Hewlett, de l’autre côté d’une rue :

« Restez ici, mais restez bien en vue, dit Bumpy à ses hommes. Puis il s’approcha de lui : Hey Bub.

– Hey, j’te cherchais, répondit Bub d’un air suspicieux, une main dans sa poche.

– Pourquoi ? demanda Bumpy.

C’est à ce moment-là que Nat vit la main de Bub cachée :

« Bumpy, ça va ? » lui cria-t-il de loin.

Bumpy lui fit signe que tout allait bien, tout en gardant un œil sur Bub, qui avait toujours la main dans sa poche.

– Je t’ai dit que je te ferai savoir ce que j’allais faire, tu te souviens ? » dit Bumpy.

– Et ?

– Je travaille pour Queenie.

– Mec, tu fais le mauvais choix. La reine va tomber, c’est évident.

– Ah ouais ? dit Bumpy en souriant.

– Tu sais que ça veut dire que tu vas devoir te battre contre moi et mes hommes.

– Je sais. Ça va devenir très intéressant, dit cette fois-ci Bumpy en riant.

Et pour finir, ils éclatèrent de rire tous les deux :

« Je crois qu’on se reverra, Bumpy, dit Bub.

– Ouais, mec. Mais je compte bien te voir en premier.

Bub et Bumpy éclatèrent à nouveau de rire puis se séparèrent.

Une fois retourné dans la voiture, Bumpy dit à ses amis :

« Je me sens comme le président des États-Unis.

– Comment ça ? demanda Junie.

– Je viens de déclarer la guerre. Et vous, vous êtes mon armée. Maintenant, on doit trouver un plan de bataille.

 

La première chose à faire, pour Bumpy et ses hommes, fut de trouver des armes. Pour ça, ils pouvaient compter sur Finley.

Junie, lui, était le deuxième cerveau de la bande, la personne idéale pour mettre les plans de Bumpy à exécution.

Bumpy était du coup le planificateur et Nat, la personne en charge des règlements de compte, le genre de type impitoyable qui ne reculait devant rien.

Avec sa bande de neuf hommes, Bumpy Johnson s’attaqua ainsi aux soldats de Schultz. Ils étaient largement moins nombreux que l’ennemi, ils n’avaient donc pas d’autre choix que de choisir la stratégie de la guérilla pour espérer l’emporter.

Et il faut dire qu’ils s’en sont très bien sortis. Contrairement aux hommes de Schultz, Bumpy et sa bande se fondaient en effet facilement dans la masse en tant qu’Afro-Américains à Harlem, ce qui leur a donné un énorme avantage.

Lorsqu’il fallait s’affronter avec la bande de Bub Hewlett, c’était cependant une autre histoire.

Bub en voulait beaucoup à Bumpy, et réciproquement.

Les deux clans se sont alors affrontés à plusieurs reprises, mais sans qu’aucun ne réussisse à prendre le dessus.

Le duel Bumpy contre Bub a finalement pris fin en avril 1933, six mois après le début de la guerre, et ce, lorsque Bub, dans une affaire qui n’avait rien à voir avec l’affrontement entre Schultz et St. Clair, a été condamné à purger une peine de deux à cinq ans de prison.

Après son incarcération, la plupart de ses hommes avaient dès lors abandonné la bataille contre Bumpy, sauf quelques irréductibles, comme Ulysses Rollins.

Ulysses Rollins avait remplacé Bub en tant que principal homme de main de Schultz à Harlem en 1934.
Son intention était claire : il voulait faire tomber Bumpy.

Bumpy en apprenant cette nouvelle avait ri, sans sous-estimer pour autant son nouvel adversaire, qui avait la réputation d’être un homme dangereux.

D’ailleurs, Schultz mettait rarement les pieds à Harlem, ce qui frustrait beaucoup Bumpy, car il n’avait encore jamais eu l’occasion de l’atteindre. Il se déplaçait de plus toujours avec plusieurs gardes du corps, ce qui compliquait singulièrement la tâche.

Mais il lui restait une carte à jouer. Cette dernière consistait à prendre contact avec quelqu’un qui connaissait personnellement Schultz : le boss de la mafia new-yorkaise, Lucky Luciano.

Bumpy l’avait contacté à la fin de l’année 1934 pour lui parler de cette guerre à Harlem qui faisait de plus en plus de morts.

Luciano était bien sûr au courant de ce qui passait dans cette partie de New York. Il écouta attentivement Bumpy, mais lui dit ensuite qu’il ne pouvait pas s’en mêler.

Puis il a ajouté que si jamais il décidait d’y mettre son nez, il poserait ses conditions, à savoir : reprendre le business du jeu à Harlem en mettant Bumpy sur sa liste d’employés pour environ 1 000 dollars par semaine.

Bumpy fut clairement déçu de sa réponse ; il le prévint alors que s’il essayait de s’en prendre aux gérants de loteries clandestines de Harlem, il n’aurait pas d’autre choix que de s’en prendre à lui personnellement.

Ça avait fait rire Luciano qui avait dit à Bumpy qu’il n’avait aucune chance de gagner une guerre contre lui.
Ce à quoi Bumpy répondit en souriant :

« Schultz avait dit la même chose. Et me voilà trois ans plus tard, à parler avec toi.

Bien qu’impressionné par le culot de Bumpy, Luciano resta cependant campé sur ses positions et les deux hommes en restèrent là.
Du moins, pour le moment.

Entre-temps, à Harlem, la guerre continuait de faire rage.

C’est au cours de l’été 1935 que Bumpy et Rollins se sont d’ailleurs affrontés pour la première fois.

Ça s’est passé lorsque Bumpy emmenait une fille à dîner.
Les 2 marchaient tranquillement quand Bumpy a aperçu Rollins sortir un couteau et se jeter sur lui !
Les deux hommes se sont roulés par terre, ont combattu pendant quelque temps, puis Bumpy s’est relevé et a remis en place sa cravate. Il avait salement entaillé le visage et le corps de Rollins, qui était resté au sol. Il avait un de ses globes oculaires qui ne tenait plus que par les ligaments, et qui était carrément hors de son orbite.

Après cette altercation, Bumpy l’avait alors tranquillement enjambé, puis avait annoncé qu’il avait une envie soudaine de spaghettis et de boulettes de viande.

Sérieusement blessé, Rollins fut lui emmené à l’hôpital, mais fidèle à sa réputation de vrai dur à cuire, il ressortit le soir même, recouvert de bandages, à la recherche de Bumpy.

Il le trouva dans un restaurant de la 125e rue.
Et lorsque il l’aperçut, il n’hésita pas une seconde : il sortit son arme et visa sa tête !
Fort heureusement pour Bumpy, la balle n’avait fait que traverser son chapeau et avait terminé sa course sur une pauvre femme innocente, la tuant sur le coup.

Rollins sera finalement arrêté par un policier qui se trouvait par hasard dans le restaurant ce soir-là,
et écopera d’une lourde peine.

On peut dire que Bumpy avait eu de la chance. Il prit d’ailleurs ce jour-là une décision : il ne porterait plus jamais de chapeaux.

À cette période, Bumpy voulait toujours la peau de Schultz.
Un vœu qui finira par être exaucé en octobre 1935, lorsque Luciano et les autres membres du syndicat du crime organisé américain décidèrent qu’il fallait impérativement l’éliminer.

Schultz avait en effet la justice qui lui collait au cul à cette période et, pour s’en tirer et calmer le jeu, il avait décidé de tuer un procureur du nom de Thomas Dewey.
Une solution, pour Luciano et ses associés, tout bonnement inenvisageable.

Résultat : Dutch Schultz est abattu dans un restaurant du New Jersey et meurt sur son lit d’hôpital quelque temps plus tard.

Le clan Bumpy/St. Clair avait donc gagné, Harlem était de nouveau libre et la guerre était enfin finie.

Restait finalement à savoir comment s’organiseraient les loteries clandestines maintenant que Schultz était mort. Est-ce que Lucky Luciano allait tout rafler sur son passage, quitte à mettre Bumpy sur la touche ?
Bumpy allait bientôt avoir des réponses à ses questions, puisqu’une semaine après la mort de Schultz, il s’est de nouveau entretenu avec Luciano.

Lucky Luciano

Lucky Luciano.

Scène de meurtre de Dutch Schultz

Lieu dans lequel Dutch Schultz s’est fait tiré dessus.

Le respect ne vaut pas la soumission

Schultz évincé, Bumpy et Luciano se sont donc à nouveau rencontrés, cette fois-ci à la demande du chef mafieux italien.

Luciano le laissa parler en premier. Puis les deux hommes discutèrent de plusieurs points.

Bumpy a tout d’abord déclaré qu’il était conscient qu’il ne pouvait pas gagner une guerre contre lui, mais qu’il ne pouvait évidemment pas non plus rester les bras croisés et laisser le business du jeu à Harlem échapper aux Afro-Américains.

Après avoir écouté Bumpy, Luciano a alors déclaré qu’il était prêt à laisser tranquilles tous les acteurs du jeu de Harlem, en tout cas, ceux qui l’avaient soutenu durant la guerre. Puis il a ajouté que toute nouvelle loterie qui ouvrirait dans le quartier passerait dorénavant sous le contrôle de la mafia.
Après ça, Bumpy a demandé à devenir le partenaire de Luciano à Harlem, dans le sens où la mafia ne tenterait rien là-bas sans son accord et une part dans l’affaire.
Bumpy et Luciano ont dès lors négocié pendant des heures sur ces points :

« Tu ne te rends pas compte que je te fais une faveur ? Je pourrais te tuer là, tout de suite, et prendre le contrôle de tout, dit Luciano.

En souriant, Bumpy lui répondit qu’il savait qu’il était un homme d’affaires bien trop avisé pour faire une telle chose.

Les négociations se sont donc poursuivies, puis les deux hommes ont fini par rire ensemble et un accord a été conclu.
Bumpy avait réussi à négocier une paix avec honneur, et avait tenu tête au plus grand caïd de New York.

Un exploit que les habitants de Harlem n’allaient pas oublier de sitôt, et nombreuses seront les personnes qui l’admireront après cela. Si bien que suite à l’entrevue avec Luciano, tout le monde voulut être son ami, faire quelque chose pour lui ou ses acolytes.

Désireux de rester dans ses bonnes grâces, les boissons étaient offertes par la maison à chaque fois qu’il entrait dans un bar ou un club ; de plus en plus de femmes lui tournaient autour, et certaines célébrités venaient carrément se présenter à lui.

Mais ce que Bumpy aimait le plus avec son nouveau statut, c’était de voir les gangsters italiens respecter le deal qu’il avait passé avec Luciano. Aucun ne pouvait se mêler des loteries que possédaient Bumpy et ses amis, sous peine de devoir se confronter à Bumpy en personne.

Bumpy Johnson avec un homme de main

Bumpy Johnson pris en photo dans les rues de New York.

 

Tout se passait alors pour le mieux, jusqu’au jour où il y a eu un souci avec un des gérants de loterie que Bumpy protégeait.

Pour régler le problème, Luciano l’avait convoqué un après-midi dans sa suite luxueuse au Waldorf-Astoria :

« Alors, que s’est-il passé ? demanda Luciano.

– Rien de spécial, répondit Bumpy.

– C’est vrai ? Pourtant, j’ai entendu dire que les affaires n’étaient pas très bonnes ces derniers temps.

– Vraiment ? Désolé de t’entendre dire ça.

– Est-ce que je peux faire quelque chose pour t’aider ? dit Luciano en le dévisageant. Nous sommes tous les deux des hommes d’affaires, jouons cartes sur table. Tu as un problème, tu viens me voir et je le règle. C’est moi le patron. Tu te souviens de ça ?

– On avait un accord : tu ne t’opposes à aucun des gérants indépendants de loteries, dit Bumpy à Luciano en se penchant en avant.

Luciano hocha la tête :

« Cet homme dont tu parles, il nous doit de l’argent. S’il nous doit de l’argent, il nous appartient. Tu comprends ?

– Non, je ne comprends pas. Si tu avais un problème avec un de mes gars, pourquoi tu n’es pas venu me voir ? À Harlem, c’est moi le patron. Tu te souviens ? répondit Bumpy en secouant la tête.

– Parce que maintenant, c’est toi le patron ?

– À Harlem, oui. Tu peux contrôler le reste de New York, et je respecte ça. […] Tu es un homme digne de respect. Mais je le suis aussi.

– C’est vrai Bumpy. Et tu sais que je suis un homme qui donne du respect. Peu importe qu’il s’agisse d’un Juif, d’un Irlandais ou d’un Noir. On veut tous faire de l’argent, hein ? Vivre et laisser vivre.

– Exactement, répondit Bumpy.

Les deux hommes ont ensuite continué la discussion, puis ont fini par s’entendre.

Bumpy était sur le point de partir quand il a remarqué un échiquier posé sur une table :

« Tu joues aux échecs ?

Luciano le regarda avec surprise :

– Ouais, et toi ? (Luciano fait une pause, puis déclare) Peu importe, j’aurais dû m’en douter.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Bumpy.

– T’es le genre de gars qui semble toujours planifier ses mouvements deux coups à l’avance.

Là, Bumpy a ri :

– Toi aussi.

– Moi ?  dit Luciano en souriant. Nan. Moi, je prévois quatre ou cinq coups à l’avance.

Bumpy et Luciano se sont alors installés à la table de jeu et ont fait quelques parties. Bumpy a gagné la première, et Luciano la suivante. Puis les deux autres se sont soldées par un match nul, ce qui allait devenir une habitude à chaque fois qu’ils joueront aux échecs ensemble.

C’est ainsi qu’une relation amicale se créa entre les deux hommes. Leurs parties d’échec elles continueront jusqu’en 1936, date à laquelle Luciano sera envoyé en prison pour prostitution forcée.

D’ailleurs, Bumpy le rejoignit un an plus tard, en se faisant arrêter pour agression criminelle. Il s’en était pris à un proxénète qui avait battu une des filles qu’il protégeait, et avait pris dix ans pour ça.

On l’envoya dès lors à la prison de Dannemora, là ou Luciano croupissait.
On raconte d’ailleurs là-bas que Bumpy aurait un jour sauvé Lucky dans la cour de la prison en bousculant et en frappant un type qui avait tenté de le poignarder. Un service qui lui aurait permis de manger de la bonne nourriture italienne lors de sa détention.

Bumpy Johnson sortit de Dannemora en 1947. Mais lorsqu’il revint dans les rues de Harlem, les choses avaient changé :

« Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient, Bumpy. Les Italiens ont tout bloqué maintenant. Ils ne te laisseront peut-être même pas ouvrir une loterie », le prévient alors Junie.

– Me laisser ouvrir une loterie ? Et tu peux me dire depuis quand j’ai besoin de la permission d’un rital pour en ouvrir une ?

– Comme je te l’ai dit, les choses ont changé. De nos jours, personne n’ouvre un établissement sans l’autorisation des Italiens de l’East Side.

Quelques jours plus tard, Bumpy se rendit dans l’East Side pour rencontrer Joe Adonis, le chef intérimaire des opérations de Luciano depuis qu’il avait été déporté en Italie.

Bumpy n’aimait pas beaucoup Adonis, il le trouvait vaniteux et prétentieux. Le genre de gars qui ne pouvait pas passer devant une glace sans s’arrêter pour se recoiffer et admirer son reflet.

Joe Adonis

Joe Adonis.

 

Il lui reconnaissait cependant certaines qualités : Adonis savait comment s’occuper des affaires, et puis c’était quelqu’un de plutôt loyal. Quand il le rencontra, il était avec Frank Costello, Meyer Lansky, Tommy Lucchese et Albert Anastasia des types à qui Luciano pouvait faire confiance pour exécuter ses ordres depuis la prison, puis depuis l’Italie, lors de son exil.

Lors de leur rencontre, le mafieux italien lui offrit en guise de cadeau pour son retour une grosse enveloppe de 6 000 $ ainsi qu’une Lincoln Continental noire de 1947 toute neuve :

« Sympa, mais je préfère les Cadillac, dit Bumpy.

– Pas de problème, prends la Lincoln déjà, je la remplacerai par une Cadillac dans quelques jours.

– Merci. Ça va m’être utile, car je vais reprendre du service dans quelques jours.

– Ah ouais ? Cool. De quel genre d’affaires tu parles ? lui demanda Adonis.

– Le même genre d’affaires que j’avais avant de partir. J’vais ouvrir une loterie.

Adonis le regarda un moment, puis dit doucement :

« Tu as le feu vert, Bumpy ? »

– De quel genre de feu vert parles-tu ?

– De celui de nos amis. Tu en as parlé avec nos amis ?

– Mec, je n’ai pas besoin d’en parler à qui que ce soit. Je vais retourner à mes affaires, comme toujours.

Joe Adonis haussa les épaules, puis dit :

« Je vais organiser une réunion et tu viendras discuter de ça. On verra ce qui se passera.

Plus tard dans la soirée, Bumpy reçut un appel, et le lendemain il alla s’entretenir avec les Italiens dans l’East Side de Harlem. Il n’était pas seul ; Nat, Junie et de deux autres amis l’accompagnaient. Tous étaient armés, au cas où la situation dégénérerait.

Au rendez-vous, il y avait six mafieux italiens, dont Joe Adonis. Bumpy et ses hommes se sont tranquillement assis autour d’une table avec eux :

« On a entendu dire que tu voulais revenir dans le business et on veut t’aider, lança Anthony Salerno, dit “Fat Tony”.
Un gangster italien qui montait en grade à cette époque et qui allait, plus tard, devenir le chef de la famille Genovese. Il était à ce moment-là en charge du business du jeu à Harlem pour le compte de la mafia.

« Tu sais que nous t’avons toujours apprécié et nous savons que tu es un homme digne de respect. Qu’est-ce que tu veux donc faire ? poursuivit-il.

– Eh bien, tout d’abord, je vous remercie pour votre gracieuse proposition d’aide, et je vous remercie aussi pour les cadeaux que vous m’avez offerts, mais je ne veux pas abuser de notre amitié, vous avez déjà tant fait. Je veux simplement rouvrir ma loterie sur la 135e rue pour pouvoir me débrouiller seul, répondit Bumpy.

– Ah, mais mon ami, ça ne sera pas aussi simple que ça, dit Salerno avec une voix cette fois plus menaçante.

– Ah ouais ? Il me semble que c’est pourtant très simple.

– Eh bien, je suis sûr que tu sais que les choses ont changé depuis que tu es parti. Maintenant, c’est comme ça que ça se passe. Le temps passe et les choses changent. Tu veux ouvrir un établissement sur la 135e ? Parfait. Nous serons heureux de te laisser faire ça. Mais tu dois comprendre: tu gères l’endroit, mais ce que tu gagnes doit passer sous notre contrôle”.
”Tu sais qu’on va te donner une bonne part. Tu as gagné notre respect” dit Salerno avec un sourire.

– Alors je m’attends à ce que vous respectiez le marché qui a été conclu avant mon départ.
Je dirige ma propre affaire sans interférence de personne.

– Cet accord a été conclu avec des amis qui ne sont plus aux commandes.
Comme je l’ai dit, le temps passe et les choses changent. Si tu veux faire du business, tu fais du business avec nous.

– J’avais un accord, répondit Bumpy, et en ce qui me concerne, l’accord est toujours sur la table.

Le sourire de Salerno s’est alors effacé :

« Les gens à la tête de la table ont changé et le marché aussi ».

Mais Bumpy refusa de se laisser intimider. Il émit un petit rire, puis se leva avec ses hommes :

« Je suppose que cette réunion est terminée ».

Il a ensuite regardé Adonis :

”Tu dois faire savoir à notre ami ce qui se passe, et que je ne suis pas très content de la situation”.

Adonis lui a alors répondu en chuchotant :

« Tu essaies de me donner des ordres, Bumpy ?

Là, Nat fit un pas en avant, mais Bumpy le repoussa et dit :

« Non. Je n’aurais pas la prétention de te donner des ordres, tout comme tu sais que je n’en recevrai pas. En ce qui me concerne, nous sommes égaux et nous l’avons toujours été. Mais je vous demande, lors de votre prochain contact avec notre ami, de lui transmettre mes meilleures salutations et de lui faire savoir que j’ai été très heureux de pouvoir l’aider pendant notre absence commune ».

Bumpy parlait évidemment de la fois où il avait sauvé la peau de Luciano à Dannemora.

Après cette déclaration, lui et ses hommes sortirent de la réunion. Ils s’arrêtèrent devant une devanture de magasin pour discuter de la situation :

« On retourne en guerre ? demanda un de ses hommes.

– Peut-être. Je ne sais pas encore, répondit Bumpy. Je dois réfléchir à ce qu’on va faire.

– Qu’est-ce qu’on fait en premier Bumpy ?  demanda Junie.

– Je pense qu’on va en kidnapper quelques-uns, répondit Bumpy.

Ouais, cela paraît fou, une bande d’afro-américains qui parlent d’enlever des membres de la mafia. D’ailleurs, sans le savoir, Bumpy et ses hommes discutaient à un endroit où la police de New York avait placé un mouchard, et dites-vous que même un des inspecteurs de police de la ville qui avait écouté la bande magnétophone, n’en revenait pas. Si bien qu’il a dû repasser l’enregistrement deux fois, car il n’arrivait pas à croire ce qu’il entendait.

Fort heureusement, personne n’a dû recourir à la violence. Adonis avait en effet mis Luciano au courant de la situation, et ce dernier lui avait déclaré que non seulement, la mafia devait honorer le marché qu’il avait conclu avec Bumpy, mais qu’elle devait aussi lui donner tout ce qu’il voulait.

« Pourquoi tu ne m’as pas dit ce que tu avais fait pour notre ami ? demanda Adonis à Bumpy quelque temps plus tard tout en lui remettant les clés d’une Cadillac noire toute neuve.

– Ce n’était pas à moi de le dire.

Dès lors après cela, Bumpy a pu de nouveau asseoir sa domination sur Harlem.
Plus personne ne pouvait se mettre en travers de son chemin.

Puis s’est produit l’impensable.

Trahison

Suite à son accord avec les Italiens, Bumpy a pu donc ouvrir sa loterie sur la 135e. Une affaire qui lui rapportait gros : près de 60 000 $ par mois, l’équivalent de 700 000 € aujourd’hui. Sa réputation elle avait encore augmenté dans les rues de Harlem.

Tout allait donc pour le mieux, jusqu’au jour où il rencontra un dénommé Flash Walker.

Bumpy Johnson et Flash Walker

Bumpy Johnson avec Flash Walker derrière lui.

 

Flash Walker était un jeune homme orphelin et sans-le-sou qui cherchait à travailler pour Bumpy.
Un de ses amis connaissant Bumpy, et un soir de décembre 1948, il le présenta au « parrain de Harlem ».

Bumpy ce soir-là accèdera alors par pitié à sa requête en l’engageant pour aider sa femme dans certaines tâches de la maison.

À cette époque, Flash avait 19 ans, c’était quelqu’un de bavard avec un charme presque envoûtant d’après certaines personnes.

Il n’eut donc aucun mal à s’intégrer dans la famille Johnson, au point de devenir comme un fils pour Bumpy (lui qui n’en avait pas, et qui n’en aura jamais d’ailleurs).

Bumpy l’appréciait vraiment, puis c’était réciproque. Une affection qui rendra presque jalouses ses deux filles. Non j’vous le dis : les deux s’aimaient beaucoup, au point que Bumpy a commencé à lui faire de plus en plus confiance et à lui offrir un poste dans une de ses loteries.

Flash savait charmer les gens pour les faire miser plus qu’ils n’auraient dû, il ne lui a donc pas fallu longtemps pour être l’employé le plus rentable de Bumpy.

Puis est arrivé un moment où Bumpy a eu assez confiance en Flash pour lui permettre de l’accompagner à quelques réunions importantes, dont celles avec les Italiens.

D’ailleurs, pour l’anecdote, il se pourrait que Frank Lucas (le trafiquant d’héroïne des années 70 joué par Denzel Washington dans le film American Gangster) se soit approprié la relation que Flash Walker avait avec Bumpy.
Ainsi, Lucas n’aurait jamais été aussi proche de Bumpy qu’il prétendait l’être. Mais bref, ça, c’est une autre histoire.

La relation entre Flash et Bumpy a dès lors duré presque deux ans, avant qu’un événement vienne tout faire basculer.

Tout commence en 1949, lorsque Flash Walker fait la rencontre d’un proxénète qui lui propose une affaire juteuse.

Ce dernier lui demande d’encaisser des chèques douteux (apparemment volés) sans éveiller de soupçons et sans avoir à passer par la banque.

Pour Flash, c’était le moyen de se faire quelques billets en plus ; en dehors de ce qu’il gagnait déjà avec Bumpy. Il accepte donc le deal et encaisse les chèques sur le compte bancaire de celui qui le considérait comme son propre fils.

Quatre mois plus tard, Bumpy reçoit un appel de sa banque lui demandant de venir discuter de son compte.
C’est là-bas qu’il est mis au courant de l’entourloupe. Heureusement pour lui, il arrive à s’arranger pour régler le problème.

Il rentre cependant chez lui, furieux. Il fait les cent pas dans une pièce et se dit à ce moment-là que Flash aurait pu lui causer de sérieux problèmes… Mais tout à coup, une de ses filles de 16 ans vient le voir :

« Bumpy, je suis contente que tu sois là. Je voulais te dire que lorsque Flash est venu plus tôt dans la journée il m’a tapé sur les fesses.

Là, Bumpy s’arrête, la bouche ouverte :

« Il a fait quoi ?

Sa femme réagit à son tour :

« Ruthie, j’ai été à la maison toute la journée. Comment se fait-il que tu ne m’aies rien dit ?

– Parce que je voulais le dire à Bumpy moi-même dit sa fille.

Le visage de Bumpy tournait au violet, pourtant ce n’était pas fini, son autre fille témoigna aussi :

« Il m’a aussi fait la même chose, papa. Il m’a tapé sur les fesses et m’a dit qu’il avait hâte d’être seul avec moi. Et ce n’est pas la première fois qu’il l’a fait !

Bumpy s’était déjà dirigé vers la porte. Il monta dans sa Cadillac et partit à la recherche de Flash.
Ce dernier sortait de chez lui quand il l’aperçut :

« Que s’est-il passé, Boss ? Il y a quelque chose dont on doit s’occuper ?

Bumpy n’a pas dit un mot, il est descendu de la voiture et lui a collé une droite au visage, le projetant en arrière ! Flash n’eut même pas le temps de comprendre ce qui se passait que Bumpy s’était déjà mis sur lui, le frappait et le traitait de tous les noms :

« Espèce d’enfoiré de nègre ! Bon à rien ! Je te fais confiance et j’t’accueille chez moi, et toi tu te retournes pour me chier dessus ? Je vais te tuer !

Bumpy continuait alors à le frapper, et ce n’était pas beau à voir… Le visage de Flash devenait méconnaissable.

Bumpy se tenait au-dessus de lui, reprenant difficilement sa respiration, puis il lui a donné un dernier coup de pied à la tête, et a hurlé:

« Ne t’approche plus jamais de moi et ma famille, sinon j’te tuerai ! »

Après cela, Flash appellera Bumpy toutes les heures pour essayer de lui parler, mais Bumpy lui raccrochera au nez à chaque fois.

Bumpy discutera de la situation avec ses vieux amis lors d’une partie de cartes :

« Mec, tu sais très bien que tu aurais dû tuer ce petit négro […] »
« Merde, un coup de pied au cul comme ça, devant tout le monde, il ne va pas l’oublier. Tu t’es fait un ennemi pour la vie là » dit Junie.

– Comme si j’en avais quelque chose à foutre, répondit Bumpy.

– Je suis avec Junie sur ce coup-là, dit Finley. Je parierais qu’il va s’en prendre à toi. Pourquoi ne pas le devancer et prendre soin de lui ?

– Occupe-toi de tes affaires, mec. J’ai fait ce que j’avais à faire et c’est terminé.

Puis Nat a grogné :

« Ce négro en sait trop. Si tu ne t’occupes pas de lui, je le ferai […] Je n’ai jamais fait confiance à ce petit enfoiré.

Bumpy a alors continué d’ignorer les conseils de ses amis. Peut-être avait-il encore de l’affection pour son protégé. Quoi qu’il en soit, il regrettera amèrement ce choix lorsqu’il apprendra un soir que Flash projetait avec l’une de ses ex de cacher un paquet d’héroïne sous un des coussins du canapé de sa résidence, puis d’appeler les flics afin de le faire tomber.

Tous se sont alors réunis dans son salon pour une réunion d’urgence. Pendant une demi-heure, Bumpy et ses amis ont discuté pour savoir ce qu’il convenait de faire. Une fois la réunion terminée, ils sont tous sortis ensemble pour aller chasser Flash. Hélas, il était déjà trop tard…

Bumpy se fera en effet arrêter plus tard chez lui par deux agents des stups. On l’emmènera au Bureau des Narcotiques, et c’est là qu’il apprendra que Flash l’avait balancé aux flics lorsqu’il avait été arrêté pour une histoire d’héroïne en décembre 1950.

Flash avait à l’époque dit aux flics qu’il vendait de la drogue pour Bumpy, ce qui n’était apparemment pas vrai, puisque même les gars de la Narcotique ne l’avaient pas cru. Aucun d’entre eux n’avait entendu dire que Bumpy était dans le business des stupéfiants.

C’est alors que les fédéraux sont intervenus dans l’affaire et pour eux, même si Bumpy disait la vérité (selon quoi il ne trempait pas dans la came), ils savaient qu’en l’arrêtant, ils pourraient faire le ménage à Harlem, en le forçant notamment à dénoncer les trafiquants de drogue qui opéraient sur place.

Dès lors, Bumpy a dépensé une fortune pour prouver son innocence. Malheureusement pour lui, cela n’a pas suffi. Les fédéraux ne voulaient pas lâcher prise. Ils l’ont harcelé en lui demandant de donner des noms pour qu’ils lâchent l’affaire, mais Bumpy leur disait à chaque fois d’aller se faire voir.

Ce n’est finalement qu’en juin 1953 que le procès a eu lieu. Pendant tout ce temps, Bumpy était resté libre sous caution. Il était relativement confiant au moment de son jugement.

Le jury n’avait délibéré que trois heures avant d’annoncer son verdict. Un bon signe d’après son avocat, puisque les jurés restaient généralement plus longtemps lorsqu’ils avaient à déclarer la culpabilité d’un accusé.
Pourtant, et contre toute attente, Bumpy a été reconnu coupable de deux chefs d’accusation pour trafic de drogue ! Ses proches étaient choqués.
On allait le condamner à 15 ans de prison…

Bumpy Johnson à Alcatraz

Bumpy Johnson à Alcatraz.

 

Il passera alors la majorité du temps de sa détention à Alcatraz, une prison qui accueillait les plus dangereux criminels du pays à l’époque.

Dans ce pénitencier, les gardiens appelaient les prisonniers par leur matricule, et non par leur nom, ce qui était une façon de les briser moralement.

Le gouvernement fédéral avait même fait en sorte d’aménager la prison de façon à ce que toute évasion soit rendue impossible. Pourtant, cela n’avait pas empêché Frank Morris et les frères Anglin de s’évader en 1962.

C’était la seule et unique de l’histoire de cette prison de haute sécurité, et on raconte alors que pour réaliser cette incroyable évasion, ils avaient reçu l’aide d’un type ayant eu des contacts solides à l’extérieur, un type qui les auraient aidé à obtenir un bateau pour traverser la baie de San Francisco, un type qui n’aurait été autre que Bumpy Johnson lui-même.

Finalement, Bumpy ne fera que dix ans de prison et sera libéré sur parole en 1963.
Junie était venu le chercher dans une Cadillac Eldorado décapotable de 62, et la nouvelle de son retour se répandit dans tout Harlem. Bientôt, les rues étaient remplies de personnes qui l’accueillaient.
Les gens applaudissaient et jetaient des confettis à mesure que la voiture passait devant eux. On avait l’impression que c’était le président des États-Unis qui défilait.
Bumpy s’était alors levé, les larmes aux yeux, et avait salué la foule.

Ouais, il semblait que les habitants de Harlem ne l’avaient pas oublié, même après tout ce temps.

Finalement, cette scène présageait une sorte d’adieu, qui n’allait pas tarder à venir. En effet, Bumpy avait des problèmes cardiaques qui avaient commencé au début de l’année 1967, et qui auront raison de lui un an plus tard, le 7 juillet 1968. Il s’apprêtait à manger dans un restaurant de Harlem ce soir-là, quand son cœur l’a lâché.

Il avait 62 ans.

Conclusion

La mort brutale de Bumpy a ainsi choqué tout le monde. C’était la fin d’une des figures les plus mémorables de Harlem, que beaucoup décriront comme un gangster à la conscience sociale. Un criminel qui jouait le rôle de philanthrope en aidant les plus démunis de son quartier.

Quelques centaines de personnes s’étaient alors regroupées pour rendre un dernier hommage à celui que l’on considérait comme le « Robin des Bois de Harlem ».

Un Robin des Bois qui restait néanmoins racketteur, proxénète et trafiquant de drogue. Parce que oui, même si Bumpy insistera jusqu’à sa mort d’avoir été piégé pour les accusations de trafic de drogue qui l’ont envoyé à Alcatraz dans les années 50, il trempera tout de même dans le business des stupéfiants plus tard dans les années 60.

Bumpy était finalement un type intelligent qui aurait pu devenir avocat ou médecin, mais qui a fini par devenir chef de gang.
On dit d’ailleurs qu’il aurait eu des regrets de ne pas avoir poursuivi ses études.

Ce que l’on retiendra de lui, c’est l’Afro-Américain issu d’un milieu précaire qui s’est hissé au sommet de la pègre new-yorkaise. Celui qui, avec seulement une poignée d’hommes loyaux, a réussi à tenir tête à la puissante mafia italienne, devenant son seul et unique ambassadeur à Harlem.

Un gangster qui a passé 26 ans de sa vie en prison, qui s’est fait tirer dessus 15 fois au total et qui a été décrit par le procureur de son procès en 53, comme « l’un des criminels les plus dangereux de l’histoire de Harlem ».

Sources

https://www.goodreads.com/book/show/2286671.Harlem_Godfather
https://www.goodreads.com/book/show/25137580-kill-the-dutchman
https://www.goodreads.com/book/show/19267183-gangsters-of-harlem
https://time.com/5679371/godfather-of-harlem-true-story/
https://allthatsinteresting.com/bumpy-johnson
https://www.dailymail.co.uk/news/article-7712227/The-real-Godfather-Harlem-Bumpy-Johnson-drug-kingpin-ran-neighborhood.html
https://www.finalcall.com/artman/publish/Entertainment_News_5/The-Godfather-of-Harlem-and-the-Corruption-of-Black-History.shtml
https://en.wikipedia.org/wiki/Harlem#History
https://www.harlemheritage.com/history-of-harlem/
https://www.history.com/topics/roaring-twenties/harlem-renaissance
https://www.mic.com/culture/bumpy-johnson-is-the-prefect-archetype-of-a-black-anti-hero-84095708
https://en.wikipedia.org/wiki/Bumpy_Johnsonhttps://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9gr%C3%A9gation_raciale_aux_%C3%89tats-Unis
https://www.ancestry.com/genealogy/records/margaret-moultrie-24-1gt0jzr
https://en.wikipedia.org/wiki/Numbers_gamehttps://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%8Ele_d%27Alcatraz

Vidéo sur l’histoire de Bumpy Johnson

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Braqueurs de Banques Hors-la-loi du Far West

Jesse James : Histoire du Hors-la-loi le plus Mythique du Far West

« Je considère Jesse James, sans aucune exception, comme le pire homme en Amérique. Il est totalement dépourvu de peur et n’a pas plus de scrupules à commettre un meurtre de sang-froid qu’à manger son petit-déjeuner. »

Robert Pinkerton, 1879.


Pour certains, il était un criminel sans pitié ; pour d’autres, il était un héros. Difficile de trouver un personnage plus controversé que lui dans l’histoire américaine.

Il a été le symbole du déchirement entre le Nord et le Sud durant la guerre de Sécession. Un conflit qui le marqua à jamais, si bien qu’il fit de sa vie une perpétuelle vengeance envers ceux qui l’avaient vaincu. Il choisit pour cela la voie de la délinquance et braqua pléthores de banques, diligences et locomotives.
Hors-la-loi le plus mythique de l’Ouest américain, son nom était Jesse James et se venger était son seul but.

Pour en connaître plus sur son incroyable vie, je vous invite à plonger avec moi en pleine période du Far West.
Une épopée qui commence dans le sang, la douleur et un profond sentiment d’injustice…

Une jeunesse en temps de guerre

Jesse Woodson James naît le 5 septembre 1847 dans le comté de Clay, dans le Missouri.
Quelques années auparavant, ses parents, Robert et Zerelda James, ont décidé de s’installer dans la région. Ils vivent dans une maison modeste de trois pièces avec leurs enfants :

  • Frank, l’aîné ;
  • Jesse ;
  • Et Susan, la petite dernière.

La famille James vit de la production agricole de chanvre et, comme certaines autres régions du Sud, elle dépend de l’esclavage.

Nous sommes alors en 1848 et des rumeurs commencent à se répandre dans tout le Missouri selon lesquelles l’Ouest américain compte d’importantes quantités d’un métal particulièrement précieux.

La ruée vers l’or venait de commencer…

De nombreuses personnes partent pour la Californie en quête de fortune et Robert James, le père de Jesse, est l’un d’entre eux.

Hélas, en septembre 1850, le destin veut qu’il laisse sa vie là-bas. Dans les champs aurifères de l’Ouest, il tombe en effet malade et meurt loin de sa famille, laissant orphelin le jeune Jesse, alors âgé de 3 ans.

Zerelda, désormais veuve, doit donc élever seule ses trois enfants. C’est une femme au fort caractère, avec beaucoup de détermination, qui fait tout pour bien s’occuper de sa progéniture.

Après la mort de son mari, elle connaît malheureusement des difficultés financières qui l’obligent à abandonner sa ferme et à laisser Frank, Jesse et Susan, à une autre famille.

Pour retrouver sa prospérité financière et ses enfants, Zerelda décide donc de se remarier. Pour cela, elle épouse le Dr Reuben Samuel, le 12 septembre 1855. Zerelda peut ainsi retrouver ses enfants et reprendre sa vie à la ferme.
La famille James semblait enfin sortir de la tempête.

Ferme des JamesMaison dans laquelle Jesse James est né.

Parents de Jesse JamesLe père et la mère de Jesse James.

Frank, Jesse et Susan JamesFrank, Jesse et Susan James jeunes.

 

À l’automne 1860, Jesse James a treize ans ; il va à l’école et s’inscrit pour une nouvelle année. Il ne sait pas à ce moment-là que ce sera la dernière…
Avant même d’atteindre l’âge adulte, le jeune Jesse allait en effet être plongé dans une guerre fratricide qui déchirera son pays.
Sa vie deviendra bientôt celle d’un conflit incessant, après lequel il n’aura qu’une envie : le désir de vengeance.

La guerre de Sécession éclate en 1861, au lendemain de l’élection d’Abraham Lincoln, un politicien républicain qui souhaite absolument abolir l’esclavage.

Depuis le début du XIXe siècle, les États du Nord et du Sud se contredisent sur plusieurs questions économiques, politiques et culturelles.
Et la question de l’esclavage a disons été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Les États du Sud, fortement dépendants de l’esclavage, annoncent tout de suite la couleur : si Lincoln est élu, ils déclareront leur sécession du reste de la nation.

Lincoln devenu président et suivant leur parole, ils forment donc une coalition en tant qu’ « États confédérés d’Amérique » et entrent en guerre contre les États du Nord, appelés également « États de l’Union ».

La famille James, attachée aux valeurs du Sud et propriétaire de sept esclaves, se met tout naturellement du côté des États confédérés.
Si bien que Frank, le grand frère de Jesse, âgé de 18 ans, part combattre l’Union au début de l’année 1861.
Jesse, n’ayant que 13 ans à l’époque, est évidemment bien trop jeune pour s’enrôler.

Pour Frank, la guerre est cependant de courte durée, puisqu’il est fait prisonnier par les troupes de l’Union, puis libéré sur parole et renvoyé chez lui.

À cette époque, le Missouri se retrouve au cœur de la guerre civile et est divisé en deux : les unionistes dans l’un et les confédérés dans l’autre.
Les deux camps s’affrontent dans une série d’âpres batailles, donnant lieu à des guérillas opposant les « buschwhackers » (des guérilleros ralliés aux États du Sud) aux « jayhawkers » guérilleros ralliés à l’Union.

C’est donc dans ce contexte de guérilla que Frank retourne combattre en rejoignant en 1863 une escouade opérant dans le comté de Clay.

Il arrive alors de temps à autre que Frank et ses compagnons trouvent refuge dans la ferme des James, dans laquelle Zerelda, profondément attachée à la cause sécessionniste, les accueille chaleureusement.
Jesse, âgé de 15 ans, regarde Frank et ses camarades avec envie.
Apparemment, il a désespérément essayé de les joindre, mais a été refusé en raison de son âge.

Quelques mois plus tard, une troupe de l’Union fait une descente dans la ferme des James, à la recherche de Frank et de ses camarades.
Les soldats de l’Union questionnent longuement Reuben Samuel, le nouveau mari de Zerelda, puis le torturent en le pendant brièvement à un arbre.
On raconte qu’ils ont même fouetté le jeune Jesse lors de leur passage.

Peu de temps auparavant, Frank s’est enfui dans les bois pour échapper aux troupes unionistes.
À cette période, il a déjà connu de nombreuses péripéties, jusqu’à finalement rejoindre l’escouade de guérilla dirigée par William Quantrill, l’un des plus grands bushwhackers.

Sous les ordres de Quantrill, Frank James rencontre alors l’imposant Cole Younger, guérillero s’étant fait connaître pour avoir monté une embuscade et tué la plupart des miliciens qui avaient assassiné son père.

Younger et Frank se battent ainsi ensemble sous les ordres de Quantrill, menant des raids, faisant des razzias, brûlant des fermes unionistes et tuant certains informateurs.

Frank suit Quantrill jusqu’au printemps 1864, mais il intègre ensuite une autre escouade de bushwhackers, commandée par Fletch Taylor.
C’est dans cette escouade que Jesse le rejoint pour la première fois dans le conflit, à l’âge 16 ans seulement.

La plupart des guérilleros de cette escouade avaient tous moins de 21 ans, comme « Little Archie » Clement par exemple, jeune homme de 18 ans qui va bientôt gagner l’admiration de Jesse.

Après avoir rejoint le groupe de bushwhackers de Fletch Taylor, Jesse doit donc rapidement s’adapter à sa nouvelle vie. Il vient en effet de s’engager dans une guerre où tout est permis.
Une guerre purement tactique dans laquelle il faut infliger de la douleur, punir, tuer et détruire.
Chaque grange et chaque ruisseau est un champ de bataille ; chaque civil, un allié ou une cible.
En entrant dans ce conflit, Jesse James s’est en fait lancé dans une course pour trouver et tuer autant d’ennemis que possible.

Archie Clement devient alors l’un de ses mentors. Au début, lui et ses autres camarades guérilleros se moquent de Jesse à cause de son manque d’assurance, mais lorsque le jeune soldat participe à ses premières tueries, il gagne le respect de tous :

« C’est le combattant le plus vif et le plus efficace du commando » dira l’un de ses compagnons de combat.

Mais… à peine est-il entré dans le conflit qu’un sentiment de vengeance le hante déjà.
La légende dit qu’il se met à ce moment-là à la recherche des miliciens qui l’ont battu dans la ferme des James…

Jesse James adolescent

Jesse James adolescent.Fletch Taylor avec les frères JamesDe gauche à droite : Fletch Taylor, Frank James et Jesse James

 

Plus tard, Jesse et son frère Frank quittent l’escouade de Fletch Taylor et se cherchent un nouveau chef. C’est là qu’ils tombent sur le bushwhacker le plus cruel du Missouri : William Anderson, surnommé « Bloody Bill ».

Tout comme Archie Clement, Bloody Bill Anderson devient un modèle pour Jesse, et maintenant qu’il a intégré sa troupe, il est dans l’organisation de guérilla la plus dangereuse du Missouri.

Jesse James admire la façon dont ses mentors inspirent la peur à leurs victimes. Il a envie dès lors de les imiter et de gagner leur respect.

Il est ainsi témoin de scènes de barbarie les plus cruelles, comme la fois où Anderson torture un prisonnier avec un couteau, lui coupant les deux oreilles, pour ensuite le finir avec une balle dans la tête !

Pendant l’été 1864, le jeune Jesse connaît sa première grave blessure.
À cette période, il trotte à cheval avec son grand frère quand il aperçoit une jolie selle posée sur une barrière. La sienne étant plutôt en mauvais état, il décide de la dérober et tend son bras pour la prendre. Mais au moment de poser sa main dessus, il entend un bruit sec et une balle transperce sa poitrine !
Jesse James souffrira énormément de cette blessure, à tel point qu’il aurait dit à un ami qu’il voulait que les unionistes le capturent et mettent fin à ses jours.
La blessure s’avère cependant moins grave qu’il n’y paraît, la balle n’ayant touché aucun organe interne, Jesse peut se remettre en selle un mois plus tard.

Nous sommes alors le 27 septembre 1864, et l’un des plus odieux évènements de la guerre de Sécession est sur le point de se produire.

À l’origine de ce massacre, l’escouade de guérilleros de Bloody Bill Anderson, à laquelle Jesse et Frank appartiennent.

Cela se passe à Centralia, dans le Missouri.

Cette petite ville, établie autour d’un dépôt de cargaison de l’Union, est en effet un point stratégique pour les guérilleros sécessionnistes. Anderson et ses hommes ont alors le projet de couper la ligne de chemin de fer.

Il est 9 h du matin quand Bloody Bill Anderson, accompagné de 80 guérilleros (dont Jesse et son frère Frank), pénètrent dans Centralia.
Ils pillent tout ce qu’ils trouvent et bloquent ensuite la voie ferrée.
À l’approche d’une locomotive, les guérilleros l’arrêtent et l’envahissent, séparant les 125 passagers entre civils et soldats.
24 miliciens de l’Union sont à bord, tous en permission pour rentrer chez eux.
Mais Bloody Bill Anderson en décide autrement. Il ordonne aux soldats unionistes de se mettre en ligne et déclare :

« À partir de maintenant, je ne demande pas de quartier et je n’en donne pas. Chaque soldat fédéral sur lequel je pose mes doigts mourra comme un chien. Si je tombe entre vos griffes, je m’attends également à la mort. Vous devez tous être tués et envoyés en enfer. C’est ainsi que sera servi tout soldat maudit qui tombe entre mes mains ».

Les hommes d’Anderson ouvrent ensuite le feu et tuent tous les soldats de l’Union. Les corps sont ensuite scalpés, mutilés, puis le train brûlé.

Après ce massacre, en octobre 1864, le général Anderson semble récolter le fruit de ses actions et est abattu à son tour lors d’une embuscade.

Suite à cet événement, les frères James se séparent. Frank retrouve le général Quantrill dans le Kentucky, tandis que Jesse se rend au Texas, sous le commandement d’Archie Clement, ex-lieutenant d’Anderson.

Jesse James, âgé de 17 ans, est alors à nouveau gravement blessé.
Au moment où il tente de se rendre, près de Lexington, dans le Missouri, il reçoit à nouveau une balle dans la poitrine. La balle de calibre 36 se loge directement dans son poumon droit, et y restera pour le restant de ses jours.

Il lui faut plusieurs mois cette fois-ci pour se rétablir et c’est durant sa convalescence que la guerre de Sécession prend fin.

Après quatre ans de conflit, la guerre laisse derrière elle une Amérique plus divisée que jamais.
620 000 soldats périssent dans les deux camps.
L’Union sort vainqueur du conflit, tandis que les États confédérés doivent se contenter d’une amère défaite…

Le plan dit de « Reconstruction » va alors bientôt mettre en pièces la grande roue de l’esclavage qui faisait tourner l’économie du Sud jusque-là.

L’État du Missouri, dans lequel vit la famille James, est l’un des plus touchés.

Les affrontements entre rebelles et unionistes ont mis les terres du Midwest à feu et à sang.
Environ un citoyen sur trois a été tué au combat, assassiné chez lui, chassé par la guérilla, ou tout simplement parti vers un endroit plus sûr.

À la fin de l’année 1865, les frères James rentrent donc chez eux pour rejoindre leur famille.
Jesse s’est remis de sa blessure et la guerre est arrivée à son terme.
Il a vu son camp défait suite à un long et sanglant affrontement.
Et… la défaite, ainsi que ses conséquences pour le Sud, ne le satisfait guère.

Un sentiment de vengeance le hante à nouveau, la guerre n’a pas seulement fracturé son pays, elle a aussi laissé sa famille sans rien.

Rendre les armes était donc impensable pour Jesse, il devait impérativement continuer le combat.

Bloody Bill Anderson

Bloody Bill Anderson.Jesse James jeunePortrait de Jesse James à l’âge de 17 ans.

 

Que le braquage commence

À la fin de l’hiver 1865-1866, les frères James résident dans la ferme familiale, dans le comté de Clay, dans le Missouri.

La guerre est finie et Jesse sait qu’il doit trouver un moyen de subvenir aux besoins de sa famille.
Ce conflit l’a dépouillé, lui et ses proches, et il compte bien reprendre ce qu’il pense lui être dû.
Énervé par l’occupation oppressive des soldats de l’Union sur son territoire, il est déterminé à se défendre.
Alors il cherche un plan, et le trouve.

Jesse sait en effet que les banques détiennent principalement les richesses du Nord, et ce, même dans les banques du Sud. Du coup, il se dit que ça peut être la meilleure façon d’exprimer sa rancœur : dévaliser les banques, et il volerait l’argent des unionistes.

C’est la cible parfaite pour Jesse, d’autant plus qu’à l’époque, elles ne disposent que d’une faible sécurité.

La paix restaurée, son frère et lui rejoignent donc leurs anciens camarades de guerre, dont Archie Clement, à ce moment-là leader du groupe.

On raconte alors qu’ils auraient participé ensemble au premier braquage de banque armé en plein jour et en temps de paix des États-Unis.
Cole Younger, ainsi que d’autres survivants du groupe de guérilleros de Bloody Bill Anderson étaient également présents.

Leur cible : la Clay County Savings Association, dans la ville de Liberty, au Missouri.

Cette banque appartient à un unioniste et les bandits la pillent le 13 février 1866, repartant avec un butin de 60 000 dollars (soit l’équivalent de près d’1 million de dollars actuel), tuant un passant à l’extérieur de la banque lors de leur fuite.

Jesse James, autant intéressé par la symbolique politique que par l’argent, vient ainsi de remporter sa première revanche contre le Nord.

Le propriétaire unioniste de la banque, furieux, promet alors une récompense de 5 000 dollars pour la capture des criminels.
Le crime fait les gros titres des journaux dans tout l’État, et pour la première fois, Jesse James est un criminel recherché.

Puis survient un événement qui accentue son amertume envers les Nordistes.

Archie Clement, son mentor, compagnon de combat et meilleur ami, se fait tuer le 13 décembre 1866 par la milice de l’État.

Pour Jesse, c’est une terrible perte, il mettra beaucoup de temps à s’en remettre…

Dès lors après le décès d’Archie, Jesse reprend les rênes et monte en puissance.
Il est sur le point de bouleverser la nation tout entière, mais personne ne le sait encore…

En effet, dans les mois qui suivent la disparition de leur chef Archie Clement, Jesse et ses acolytes continuent les vols à main armée.

Ils réalisent des braquages de banques au cours des deux années suivantes.

L’un d’entre eux a lieu début mars 1868.
À cette période, les frères James, accompagnés de Cole Younger et de quatre autres anciens guérilleros, décident de voler une banque à Russellville, dans le Kentucky.
Apparemment, là-bas se trouve une banque particulièrement riche et vulnérable.
Contrairement à la Clay County Savings Association, cette fois-ci l’attaque n’a pas de but politique. Les bandits repèrent ainsi les lieux puis, lorsqu’ils sont prêts, ils passent à l’action.
Lors du casse, un citoyen de Russellville est abattu et les gangsters repartent avec un butin de 9 000 dollars en billets et 3 000 dollars en pièces d’or.

Un bel exploit pour les malfrats.

Puis, vient le braquage de la Daviess County Savings Association, à Gallatin dans le Missouri.
Le vol qui mettra véritablement Jesse James sur le devant de la scène.

Nous sommes le 7 décembre 1869 et il est 12 h 30 quand Jesse descend de cheval.
À ce moment-là, il n’éveille aucun soupçon chez les habitants de Gallatin.
En pénétrant dans la banque, il voit alors un employé assis au fond de la pièce, devant le coffre-fort. Jesse semble rechercher une personne en particulier ; il regarde attentivement le visage du caissier et continue à le fixer, comme si ce jour-là, l’argent ne l’intéressait pas.
C’est alors qu’il passe la main sous son manteau, sort un revolver et arme le chien !

« Cox a causé la mort de mon frère Bill Anderson, et je suis obligé de me venger » dit-il au caissier.

Cox ? Mais de qui parlait-il ?
En fait, Jesse croit avoir affaire à Samuel Cox, la personne à l’origine du meurtre de son ancien chef et ami Bloody Bill Anderson.
Sauf qu’il s’est trompé d’homme… La personne qu’il a en face de lui n’a rien à voir avec ce « Cox » ; l’homme s’appelle en réalité John Sheets.
Mais ne le sachant pas, il poursuit son action et presse la détente !
La balle traverse alors le cœur du caissier et, avant qu’il ne bascule de sa chaise, Jesse vise son front et tire une seconde fois.
Là, un otage de la banque tente de bondir vers la porte d’entrée, mais se fait surprendre par Jesse, qui se retourne et tire deux coups rapides.
Les cris de la victime ayant résonné jusqu’à l’extérieur, il est donc le moment de fuir pour les bandits.
Ils prennent le portefeuille laissé sur le bureau du défunt caissier et s’enfuient.

Lors de leur fuite à cheval, les gangsters essuient les tirs des habitants furieux de Gallatin et échappent de peu à la mort.

Finalement, le vol leur rapporte peu d’argent et Jesse, persuadé d’avoir vengé son ami Bloody Bill, n’a en réalité tué qu’un pauvre innocent.

John Sheets et Samuel Cox

John Sheets, l’homme tué par Jesse James à Gallatin (à gauche), et Samuel Cox, la personne à l’origine du meurtre de Bloody Bill Anderson.

 

Suite au braquage de Gallatin, Jesse James est qualifié pour la première fois de hors-la-loi dans la presse.
Et le gouverneur du Missouri, Thomas Crittenden (priez de bien retenir ce nom) offre une récompense pour sa capture.

C’est d’ailleurs après ce tragique incident que le mythe de Jesse James commence à prendre racine, et ce, grâce à un homme : John Newman Edwards, le fondateur du Kansas City Times, journal du Missouri.

Eh oui, difficile de parler de Jesse James sans évoquer John Edwards. Sans lui, Jesse James serait très probablement tombé dans l’oubli, comme tant d’autres criminels.
Farouche partisan de la cause confédérée, Edwards cherche en effet un moyen de mettre en avant ses idéologies politiques. En découvrant Jesse James, il voit en lui la meilleure façon de le faire.

Après le meurtre de Gallatin, il s’associe alors avec le hors-la-loi et promeut ses exploits dans son journal à travers pléthores de lettres que Jesse écrit lui-même.
Dans ces missives, le jeune rebelle affirme son innocence au public puis, au fil du temps, le ton de ses écrits devient de plus en plus politique. Jesse encense la cause confédérée et dénonce la politique de ses ennemis.

Edwards dira alors de Jesse :
« Il y a toujours un sourire sur ses lèvres, un mot gracieux ou un compliment pour tous ceux qu’il côtoie… Jesse rit de tout. Frank de rien du tout. Jesse est léger, téméraire, insouciant. Frank est discret, sédentaire et dangereux (…). Jesse sait que sa tête est mise à prix et discute du pourquoi et du comment de la chose – Frank le sait aussi, mais cela ne fait que l’irriter. »

La légende du bandit vengeur à la cause politique vient ainsi de naître.

John Newman Edwards

Un portrait de John N. Edwards.Jesse James à 22 ans

Jesse James à l’âge de 22 ans.

Frank James

Frank James.

 

Par la suite, les frères James s’associent avec les frères Younger : Cole, John, Jim et Bob, et forment le gang James-Younger (en faisait également partie Clell Miller et d’autres anciens bushwhackers).

Avec sa nouvelle bande, Jesse continue les braquages.
L’un d’eux se déroule le 3 juin 1871 dans l’Iowa.
Ce jour-là, Jesse, son frère Frank, Cole Younger et Clell Miller pénètrent dans la ville de Corydon.
Les rues sont désertes, il n’y a pas un chat.
La quasi-totalité des habitants de la ville s’est en effet réunie dans la cour de l’église pour assister au discours d’un célèbre orateur.
Jesse et sa bande se dirigent donc tranquillement à la banque, où seul le caissier est présent.
Autant vous dire que pour les bandits, le braquage est un jeu d’enfant : ils prennent les quelque 6 000 dollars du coffre et repartent.
Sur le chemin du retour, ils passent alors à côté du lieu où l’orateur fait son discours, mais aucun habitant ne prête attention à eux.
Là, un des hommes de la bande en a assez et avoue leur méfait à la foule !
Puis, Jesse et ses complices quittent les lieux comme si de rien n’était.

Une insolence qui ne va cependant pas être sans conséquence, puisque le propriétaire de la banque volée requiert les services de la Pinkerton’s National Detective Agency, agence de détective qui partira bientôt en chasse pour retrouver Jesse James.

Le gang James-Younger ne refait surface qu’en avril 1872 pour braquer une banque située dans la ville de Columbia, dans le Kentucky.
Le casse est réalisé par Jesse, Frank, Cole Younger et son frère John, ainsi que Clell Miller.
Cette fois-ci, le butin est plutôt maigre, les bandits récupèrent entre 600 et 1 500 dollars.
Lors du braquage, Jesse James et Cole Younger avaient alors tués le caissier de la banque.
La raison ? Il avait refusé d’ouvrir le coffre.

En septembre de la même année, les bandits remettent ça.
Ils ciblent cette fois-ci le coffre d’une foire à Kansas City.
Jesse James, Cole et John Younger sont de la partie, et… le moins que l’on puisse dire, c’est que le braquage a été particulièrement raté…
Au milieu des milliers de personnes présentes à la foire, les bandits récupèrent en effet un maigre butin (900 dollars environ) et surtout, lors de leur fuite, ils piétinent et tuent accidentellement avec leurs chevaux une malheureuse jeune fille…

Ainsi, le temps passe et les autorités n’arrivent toujours pas à mettre la fin sur Jesse et sa bande.
À ce moment-là, elles sont loin de se douter de ce qui allait suivre : Jesse James, dans sa quête de vengeance, veut désormais s’attaquer aux artères mêmes de l’Union, les chemins de fer.

Dans les années 1870, les chemins de fer sont en plein expansion et se développent dans tous les États-Unis d’Amérique.
Un développement que Jesse voit d’un mauvais œil. Pour lui, il s’agit d’une autre oppression du Sud par le Nord.
Alors, il décide d’en faire sa prochaine cible.

À l’époque, les locomotives sont vulnérables du fait qu’elles circulent sur une seule voie et que la plupart d’entre elles sont sans défense.
L’argent du Nord transitant énormément grâce à ce moyen de transport, pas étonnant que les bandits confédérés le ciblent.
C’est la proie parfaite.

Leur premier vol de train se déroule le 21 juillet 1873, à l’ouest d’Adair, au fin fond de l’Iowa.
Jesse, Frank, les frères Younger, Clell Miller, Charlie Pitts et Bill Chadwell partent en direction d’un tronçon isolé de chemin de fer.
Leur cible : le train du Chicago Rock Island & Pacific Railroad.

L’emplacement qu’ils ont choisi est idéal, car le chemin de fer forme à cet endroit-là une courbe qui obligera inévitablement le train à ralentir.
Avec un pied-de-biche et un marteau, ils préparent donc un sabotage sur la voie ferrée, puis se cachent à une quinzaine de mètres et attendent l’arrivée de la locomotive.

Il est 20 h 30 quand la machine à vapeur arrive. C’est le moment pour les bandits d’activer leur sabotage : ils tirent sur une corde reliée à un rail pour le dévier de la voie ferrée.
À l’approche du virage et du rail retiré, le train freine alors brusquement, mais il est trop tard !
Les malfaiteurs ouvrent le feu et une partie des wagons se renversent.
L’ingénieur du train meurt sur le coup, écrasé par la locomotive.

Les gangsters, choqués par ce qu’ils viennent de voir, ne perdent pas de temps et suivent immédiatement leur plan. Chaque bandit occupe sa place respective :

  • Deux d’entre eux montent la garde à l’extérieur, l’un de chaque côté du train ;
  • Deux autres surveillent les passagers à l’intérieur ;
  • Et le reste monte dans le deuxième wagon à bagages.

Pour réaliser ce vol, les hors-la-loi choisissent alors un déguisement pour le moins étonnant.
Tous arborent en effet un masque à l’effigie du Ku Klux Clan.

C’est Jesse qui s’occupe du coffre-fort.
Il saute dans le wagon express, enlève son masque et pointe son revolver sur le gardien :
« Si tu n’ouvres pas le coffre ou si tu ne me donnes pas la clé, je te fais sauter la cervelle ».

La clé lui est donnée sans résistance et Jesse trouve un butin bien moins conséquent que ce que le gang avait prévu : environ 2 337 dollars (l’équivalent de 50 000 dollars actuels).

Après ça, les bandits se remettent en selle et fuient vers le sud.
Le vol n’avait duré que dix petites minutes.

La compagnie de chemin de fer volée offre ainsi 5 000 dollars pour leur capture, et le braquage fait les gros titres dans tout le pays.

Lors de cette attaque de train, un des hors-la-loi aurait alors dit aux passagers :
« Nous ne sommes pas des petits voleurs, nous sommes des voleurs audacieux. Nous volons aux riches pour donner aux pauvres. (…) Nous ne voulons pas vous faire de mal (…) ».

Jesse et sa bande semblaient à présent vouloir adopter une image de Robin des Bois, ceux qui vengent les pauvres travailleurs des grandes et riches sociétés.
Un discours généreux de prime abord, mais leur choix de déguisement ce jour-là ne passe pas auprès d’une partie de la population américaine.
Le Ku Klux Clan a en effet été éradiqué dans le Sud par le président Ulysse Grant, et l’utilisation du masque par les bandits a donc été, pour ainsi dire sujet à controverse.

Mais malgré cela, Jesse James renforce sa réputation de hors-la-loi notoire.
Dans les États du Sud, il n’est plus considéré comme un criminel, mais comme un héros.
Sa dévotion pour la cause confédérée n’est plus à prouver, et le braquage de la diligence entre Malvern et Hot Springs, en Arkansas le 15 janvier 1874, en est la parfaite démonstration.

Ce jour-là, Jesse et sa bande volent la montre d’un vétéran sudiste.
Ne sachant qu’après qu’il avait jadis défendu la Confédération, ils la lui rendent immédiatement.
Ils ne veulent pas voler les vétérans confédérés, diront-ils, mais « les hommes du Nord les ont poussés à devenir hors la loi, et ils ont l’intention de les faire payer pour cela. »

Les frères Younger

Les frères Younger, de gauche à droite : Bob, Jim et Cole.

 

Le 31 janvier 1874, le gang James-Younger braque son deuxième train. Le casse se déroule à Gad’s Hill, dans le Missouri ; à ce moment-là, il y a dans la bande les frères James, Cole, John et Bob Younger.
La nuit précédente, le gang a repéré plusieurs hommes marchant sur le quai de la gare.
Pour mener leur mission à bien, les hors-la-loi les ont donc capturés et attachés.
Ensuite, ils ont récupéré un drapeau rouge (utilisé pour signaler un danger à venir) et ont attendu l’arrivée du train.
Apparemment, celui-ci transportait une importante quantité d’argent liquide.

La locomotive arrive avec une heure et demie de retard, les bandits ont attendu de longues heures dans le froid de janvier, mais ils sont fins prêts.
L’un d’eux agite alors le drapeau rouge et force le train à ralentir.
Son conducteur sort pour voir ce qui se trame quand soudain, un des bandits s’avance, l’attrape par le col et lui colle un revolver contre le visage :
« Ne bouge pas ou je te fais sauter la tête ».

Puis, le hors-la-loi se tourne vers la locomotive dans laquelle se trouvent les passagers et dit :
« Si un seul coup de feu est tiré du wagon, je tuerai le conducteur ».

Comme pour leur braquage en Iowa, les gangsters arborent un masque à l’effigie du Ku Klux Klan.

En réalité, leur plan est semblable à leur premier vol de train.

À l’extérieur, un membre de la bande chevauche son cheval le long du train tout en tirant en l’air et criant aux passagers de ne pas sortir.
À l’intérieur, le gardien du coffre, revolver à la main, attend nerveusement l’arrivée des malfaiteurs. Un visage masqué apparaît alors dans l’embrasure de la porte et le gardien pointe son arme, puis se fige. Il n’y avait pas un, mais deux bandits en face de lui !

Là, l’un d’eux dirige son fusil sur la poitrine du gardien :
« Donne-moi ton revolver, fils de pute ».
Le gardien ne joue pas au héros et s’exécute immédiatement, puis il lui donne la clé du coffre.
Les bandits récupérèrent environ 1 080 dollars.

Après le pillage du coffre, les hors-la-loi parcourent les rangées de passagers et les dépouillent de leur argent ainsi que de leurs bijoux.
Fait étonnant, ils regardent attentivement les mains de chaque homme, et déclarent aux passagers qu’ils ne veulent ni voler les ouvriers, ni voler les dames, et que ce qu’ils recherchent est uniquement l’argent et les objets de valeur de ces messieurs à chapeau.

Les bandits auraient même rendu l’argent d’un pasteur, lui demandant au passage de prier pour eux.

Dès lors, une fois les passagers du train volés, le groupe de hors-la-loi prend la fuite et disparaît avant même que la locomotive reparte.
Ils avaient volé au total près de 2 000 dollars.

Mais derrière eux, les bandits laissent étrangement un communiqué de presse pour l’un des journaux locaux, dans lequel il est écrit :

« Le vol le plus audacieux jamais enregistré. Le train en direction du sud sur le chemin de fer Iron Mountain a été dévalisé ici ce matin par cinq hommes lourdement armés, et volé de_____dollars ».

La suite du communiqué décrit après le braquage avec une grande précision, montrant que tout s’est effectivement déroulé comme prévu.
Il semblerait que ce soit Jesse James qui ait été à l’origine de ce message.

Jesse James et sa bande viennent donc de réussir leur deuxième vol de train.
Rien ne semblent pouvoir les arrêter. De braquage en braquage, ils se perfectionnent, et…ils ne comptent pas s’arrêter de sitôt.

Maintenant, souvenez-vous de la Pinkerton Detective Agency, cette agence de détective qui a été dépêchée par le propriétaire de la banque volée à Corydon, dans l’Iowa.
Eh bien, l’Adams Express Company, la société qui possédait le coffre-fort cambriolé de Gad’s Hill, les contacte également.

Elle veut en effet absolument arrêter le gang James-Younger, et pour cela, elle s’adresse au chef de l’agence, Allan Pinkerton.

À cette époque, Allan Pinkerton est le détective privé le plus célèbre du pays.
Il s’est fait connaître pendant la guerre de Sécession pour avoir assuré la sécurité d’Abraham Lincoln à Washington, et pour avoir aussi déjoué un complot d’assassinat contre lui.
Cet unioniste, farouchement opposé à l’esclavage, crée son agence dans les années 1850.
Ses services ont la réputation d’être très efficaces.
Le but de l’agence Pinkerton (que l’on pourrait qualifier d’ancêtre du FBI et de la CIA) est d’espionner et de traquer les criminels professionnels.

L’un de ses plus grands exploits s’était déroulé en 1868, lorsqu’elle avait capturé et vaincu le gang de Reno (une bande de hors-la-loi connue pour avoir commis les trois premiers braquages de trains en temps de paix de l’histoire des États-Unis).

Après le braquage de Gad’s Hill, l’Adams Express Company contacte donc son chef, Allan Pinkerton.
Sa mission est alors d’abattre Jesse James.
Il envoie pour cela l’un de ses plus talentueux agents, le détective Joseph Whicher.
Son but ? Se rendre dans le comté de Clay, infiltrer la ferme des James et rapporter le maximum d’informations.

Arrivé là-bas, les choses sont toutefois plus difficiles que prévu. Les forces de l’ordre locales refusent d’aider l’agent, qui n’a pas d’autre choix que de se déguiser en ouvrier agricole pour récolter les renseignements dont il a besoin.

Mais même comme ça, il a du mal à obtenir ce qu’il cherche. Whicher, en Nordiste qu’il est, se trouve en territoire hostile. Jesse James a en effet de nombreux amis prêts à le défendre dans le comté de Clay, et de plus, dans le Sud, il est considéré comme un héros depuis qu’il a vengé les confédérés grâce à ses multiples braquages.

Et…cerise sur le gâteau : peu de personnes savent à quoi il ressemble. De sorte que si vous n’aviez pas grandi ou combattu avec Jesse James, alors vous ne saviez pas à quoi pouvait ressembler.
Finalement, tout ce dont les autorités disposent ne sont que des descriptions de témoins oculaires, qui ne sont, disons, que très aléatoires et fluctuantes.

Le plus incroyable dans tout ça, c’est que son propre fils (qu’il aura plus tard) ne connaissait pas son véritable nom !

Pour Whicher donc, la tâche est loin d’être évidente.
En persévérant, il réussit tout de même à trouver ce qu’il recherche : l’emplacement de la ferme des James.

Pour l’infiltrer, Whicher veut se faire passer pour un ouvrier à la recherche de travail.
Arrivé à la ferme, Zerelda James l’accueille et Whicher lui formule sa demande : il veut travailler dans ses champs, mais, il ne se doute pas que son teint pâle et ses mains lisses vont le trahir…

Whicher est confiant, malgré le fait qu’il a été prévenu par l’ancien shérif du coin qui lui a dit :

« La vieille femme te tuera si les garçons ne sont pas là ».

Ce qui se passe ensuite relève du mystère.
Tout ce que l’on sait, c’est que Joseph Whicher est retrouvé abattu de trois balles le long d’une route rurale dans le comté de Jackson. Trois personnes auraient été à l’origine du meurtre, dont Jesse James et son frère Frank.

Après le meurtre de Joseph Whicher, Jesse entre ainsi dans une colère noire.
Rien ne l’énerve plus que d’être traqué.
Mais les jours passent et le bandit se calme peu à peu.
Il décide alors de se marier avec sa cousine germaine Zee Mimms, avec laquelle il aura deux enfants. : Jesse James Jr. et Mary James.

Durant sa lune de miel, on raconte qu’il aurait braqué plusieurs diligences avec son gang.
Ouais, il semblait que Jesse James ne perdait pas de temps.

De son côté, Allan Pinkerton apprend la nouvelle de la mort de Whicher.
C’est l’un de ses plus gros échecs.
Il décide donc de prendre l’affaire personnellement et de se venger de Jesse.

Le gang James-Younger lui continue les braquages, en s’en prenant cette fois-ci à un train près de Muncie, dans le Kansas.
Le casse se déroule le 8 décembre 1874, et les bandits repartent avec un butin de 30 000$ ! (l’équivalent de 750 000 aujourd’hui ).
La gare qu’ils choisissent pour réaliser ce vol est isolée et ressemble à celle de Gad’s Hill : quelques petites maisons aux alentours et un simple arrêt de train, situé dans un endroit presque désert.
Avec Jesse ce jour-là, il y a :

  • Son frère Frank ;
  • Cole et Bob Younger ;
  • Clell Miller ;
  • Et Bill McDaniels.

Arrivés au dépôt ferroviaire, les bandits ordonnent ainsi aux ouvriers qui y travaillent d’empiler des traverses de chemin de fer sur les voies.
Une fois la tâche accomplie, ils ligotent les cheminots, les bâillonnent et les cachent dans un hangar voisin.
La locomotive qu’ils attendaient s’approche alors, puis ralentit brusquement.
Pour les gangsters, c’est le moment de passer à l’action.
Ils se précipitent vers le train et tirent des coups de feu en l’air.
Leur cible : un wagon à bagages dans lequel se trouve leur butin.
Très vite, le gardien du coffre se retrouve avec un revolver sur la tempe et une carabine Winchester pointée sur lui. Sur leur ordre, il déverrouille le coffre sans aucune hésitation et leur donne son contenu.
Les bandits repartent avec un butin qui s’élève à 30 000 $ ! (l’équivalent de 750 000 aujourd’hui). En quittant la zone, ils font signe à l’équipage du train, et leur dit :
« Au revoir, les gars, sans rancune. Nous ne vous avons rien pris ».

Tout va donc pour le mieux pour Jesse qui, du haut de ses 27 ans, est devenu l’un des braqueurs les plus prospères de son temps. Il est connu dans tout le pays et fait les gros titres grâce à Edwards, qui le glorifie dans son journal. Il est marié à une femme qu’il aime et a surtout défait la redoutable agence Pinkerton.
Qui ne se serait pas senti invincible à sa place ?
Et pourtant… la partie était loin d’être gagnée.
Ses ennemis de longue date préparaient la riposte…

Après le meurtre de Joseph Whicher et son cuisant échec, Allan Pinkerton se sent en effet terriblement humilié.

Celui qui était à la tête de la grande agence privée de détectives n’entend pas en rester là.
La fin justifiant désormais les moyens, il est prêt à faire une exception en opérant en dehors des limites de la loi.

Tout se passe la nuit du 25 janvier 1875, lorsqu’un groupe d’agents dépêchés par Allan Pinkerton encercle la ferme des James, jette une bombe et fait sauter la maison dans laquelle ils espèrent trouver Jesse.
Les conséquences de cet incendie sont terribles :

  • Zerelda James, présente cette nuit-là, est gravement touchée au bras droit, et doit être amputée ;
  • Archie, le demi-frère de Jesse, âgé de 8 ans, meurt lui quelque temps après l’explosion ;
  • Quant à Jesse et son frère Frank, eh bien… ils n’étaient tout simplement pas là . Présents quelques heures auparavant, les agents de Pinkerton les avaient loupés de peu…

Jesse, déjà bien en colère depuis que les détectives le traquaient, l’est donc encore davantage lorsqu’il apprend cette nouvelle.
Pour lui, Allan Pinkerton et ses agents sont les oppresseurs du Nord, le mal absolu, des types qui enfreignent la loi dans l’intérêt des grandes entreprises.

Ces derniers lui donnent finalement encore plus de raisons de se venger, et le fait que les agents impliqués dans le raid n’aient jamais été jugés après cet incident n’arrange rien…

Sa vengeance ne se fait d’ailleurs pas attendre puisque, le 12 avril 1875, Jesse abat Daniel Askew, un voisin de la ferme des James et ancien milicien de l’Union ayant aidé les détectives de Pinkerton lors du raid.

Après ce meurtre, Allan Pinkerton abandonne ainsi la traque du gang James-Younger et connaît sa plus grande défaite.
Jesse James lui avait tenu tête comme personne auparavant, et sa réputation était complètement ruinée…

Allan Pinkerton

Portrait d’Allan Pinkerton.Carte de l'agence de détectives Pinkerton

Carte de l’agence Pinkerton.Jesse James à 28 ansJesse James à l’âge de 28 ans.

 

Une attaque trop audacieuse

Suite à l’abandon d’Allan Pinkerton, les hors-la-loi poursuivent leurs casses.
Ils souhaitent à présent dévaliser un train près d’Otterville, dans le Missouri.
Le braquage a lieu le 7 juillet 1876.
Dans la bande, il y a : Jesse et Frank James, Cole et Bob Younger, Clell Miller, Charlie Pitts, Bill Chadwell et un nouveau venu nommé Hobbs Kerry.
Le lieu qu’ils choisissent ressemble à leurs précédents braquages : une voie ferrée isolée et éloignée, parfaitement adaptée pour perpétrer un vol en toute discrétion.
Et comme pour leurs précédents vols, les braqueurs arborent tous un masque à l’effigie du Ku Klux Klan, sauf Jesse James, qui le retire ce soir-là.

L’opération commence au coucher du soleil.
Les bandits font prisonnier le seul ouvrier présent sur place et bloquent le chemin de fer.
22 h, la locomotive arrive.
Leur prisonnier agite une lanterne pour arrêter le train, qui freine progressivement.
De l’autre côté, Bill Chadwell se précipite pour jeter quelques rails en travers des voies pour bloquer toute éventuelle retraite.
Lorsque le train s’arrête enfin complètement, le gardien du coffre-fort se tient dans l’embrasure d’une porte, à l’intérieur d’un wagon.
Il regarde et entend :
« Tirez sur ce fils de pute ! »

Là, une balle percute le cadre de la porte où il se trouve.
Lorsque Jesse trouve le gardien du coffre, il lui dit :
« Avancez maintenant et déverrouillez ce coffre sans faire de bruit ».
Mais le gardien nie posséder la clé ; alors Jesse, réplique :
« Trouvez-la vite, ou je vous tue ».

Le gardien qui, en réalité, l’a cachée juste avant que les bandits n’arrivent, s’exécute.
Malheureusement pour eux, aucune des clés données ne permet d’ouvrir le coffre, alors ils emploient la manière forte : ils utilisent un lourd objet en fer et le tour est joué.
Ils récupèrent ce pour quoi ils étaient venus puis repartent.

Avant de sauter de la locomotive, Jesse se tourne alors vers le gardien du coffre et lui dit :
« Dites à Allan Pinkerton et à tous ses détectives de nous chercher en enfer ».

Ensuite, il fait un signe de tête au capitaine du train et dit :
« Maintenant, Cap’taine, vous pouvez prendre votre vieille machine et aller de l’avant ».

Leur butin s’élevait à 18 300 $.
Une importante somme d’argent qui devait servir aux hors-la-loi à financer un voyage au Minnesota. Pourquoi le Minnesota ?

En fait, cela faisait plus d’un mois que Jesse et sa bande préparaient un coup.
Un braquage de banque pour le moins audacieux…

En apparence, réaliser un deuxième vol en si peu de temps n’avait aucun sens. Cela aurait été bien trop dangereux, surtout après un braquage de train d’une telle envergure.

En fait, il semblait que les bandits n’étaient pas été intéressés par l’argent à ce moment-là.

Non, leur motivation était tout autre : ils voulaient à présent passer aux choses sérieuses, et frapper au cœur de l’ennemi !

Ce plan de longue date, le gang James-Younger le met à exécution deux mois après le vol d’Otterville.
Le jour J est fixé au 7 septembre 1876.
Jesse et ses complices sont en route vers une paisible ville du Minnesota.

L’idée du casse était venue de Jesse James et Bob Younger : ils allaient voler la First National Bank de Northfield.
Une cible plutôt étonnante puisqu’elle se situait loin de leur région et qu’elle était en territoire ennemi, dans le Nord.

Frank James et Cole Younger essayeront alors de dissuader leurs petits frères de commettre l’impensable, mais ils n’y parviendront pas…
La vengeance personnelle de Jesse ne semblait plus avoir de limites.

La banque rurale qu’ils visaient n’était pas exceptionnellement riche. Les bandits l’avaient choisie car elle était associée à Adelbert Ames, le gouverneur unioniste du Mississippi.

Ce jour-là, sont présents dans la bande : Jesse, Frank, Cole, Jim et Bob Younger, Clell Miller, Charlie Pitts et Bill Chadwell.

Pour réaliser cet incroyable braquage, les bandits décident ainsi de se séparer en trois groupes :

  • Un qui doit pénétrer à l’intérieur de la First National Bank ;
  • L’autre qui doit monter la garde à l’extérieur ;
  • Et le dernier, qui a pour mission de protéger leur chemin de retraite préalablement prévu.

Jesse et Bob se portent volontaire pour entrer dans la banque, étant donné que ce sont eux qui ont organisé le braquage. Frank les rejoint également.

Cole Younger et Clell Miller quant à eux doivent se positionner à l’extérieur de la banque pour surveiller la zone.

Enfin, Jim Younger, Charlie Pitts et Bill Chadwell ont pour mission de se poster à l’arrière-garde.

Banque de Northfield

Sur cette image, la banque de Northfield est située en dessous de l’enseigne noire à gauche.Pont de sortie de NorthfieldPont et sortie de la ville de Northfield.

 

Leur plan est le suivant :

  • Jesse, Frank et Bob entreraient dans la ville de Northfield en premier. Ils franchiraient le pont qui les mènerait à la place publique vers une heure de l’après-midi.
  • Cole Younger et Clell Miller entreraient ensuite en ville à leur tour. Et c’est là que le groupe de Jesse pénètrerait dans la banque.
  • Une fois que Cole et Clell atteindraient l’extérieur du bâtiment, le groupe de Jim entrerait alors à son tour dans Northfield et couvrirait le chemin de retraite.
  • Le braquage réalisé, les bandits se réuniraient vers le point de sortie.
    Bill, Clell et Bob détruiraient ensuite les lignes télégraphiques et le gang s’enfuirait.
  • Enfin, il était décidé qu’aucun citoyen ne devait être tué. Si quelqu’un leur tirait dessus, ils devaient le blesser en retour, mais en aucun cas il ne devait y avoir de mort.

13 h, les bandits passent à l’action.

Jesse, Frank et Bob traversent le pont et se dirigent vers la place publique.
Là-bas, ils s’asseyent sur des caisses et attendent que Cole et Clell fassent leur apparition.

Bientôt, le deuxième groupe entre en ville.

14 h précises, Jesse, Bob et Frank entrent dans la First National Bank, laissant bizarrement la porte entrouverte.

Cole et Clell arrivent à leur tour à la banque, et descendent de leurs chevaux.

Voyant la porte d’entrée de l’établissement entrouverte, Clell la referme immédiatement.

Les deux hommes attendent ainsi sagement à l’extérieur.
Cole promène son cheval au milieu de la rue et fait semblant d’ajuster la sangle de sa selle, tandis que Clell fume sa pipe devant la banque.

Jim, Charlie et Bill, quant à eux, atteignent le point de sortie à couvrir, et attendent tranquillement sur leur monture.

À l’intérieur de la banque, Jesse et ses complices repèrent les employés , au nombre de trois : Alonzo Bunker (le guichetier), Joseph Lee Heywood (le caissier intérimaire) et Frank Wilcox (le comptable).

D’emblée, ils sortent leur arme et les pointent sur eux :

« Mains en l’air ! Nous comptons dévaliser cette banque. Et si vous criez, nous vous ferons sauter la cervelle » annonce Jesse.

Puis le trio de hors-la-loi saute par-dessus le comptoir.
Jesse demande à Heywood s’il est le caissier, et Heywood lui répond par la négative.

La même question est posée à Bunker et Wilcox, mais aucun ne répond par l’affirmative.
Jesse porte du coup son attention sur Heywood :

« Tu es le caissier. Maintenant ouvre le coffre, espèce de fils de pute. »

Mais Heywood refuse.

Pendant ce temps, Frank se dirige vers la chambre forte pour inspecter le coffre, et Bob pointe ses armes sur les deux autres employés.

Frank est sur le point d’entrer dans la pièce quand soudain, Heywood se jette sur la porte pour tenter de l’enfermer à l’intérieur.

Frank réussit à sortir juste à temps, mais il est blessé, son bras et sa main sont touchés.

Avec la crosse de son revolver, Bob frappe Heywood, qui tombe à terre.

Le braquage commençait mal…

Mais à l’extérieur, ce n’était pas mieux.

En effet, deux citoyens de Northfield remarquent très vite la présence louche de Cole Younger et de Clell Miller devant la banque.

L’un d’eux s’approche alors de l’établissement, mais Clell l’en empêche en le saisissant par le col ! Cependant, l’individu a pu voir ce qui se tramait à travers un des fenêtres de la banque.

« Espèce de fils de pute, ne crie pas » lui chuchote Clell.

À ce moment-là, Clell fait une grave erreur : au lieu de pousser l’individu dans la banque afin qu’il n’éveille aucun soupçon, il le relâche à l’extérieur.

Il ne faut dès lors pas longtemps à l’habitant de Northfield pour prévenir ses concitoyens :

« Prenez vos armes, les gars ! Ils sont en train de cambrioler la banque ! »

« Au voleur ! Au voleur ! » hurle un autre.

Clell ouvre alors le feu sur ce dernier, et la balle passe de peu à côté de sa tête.

Le braquage tournait au vinaigre !

Cole et Clell montent alors sur leurs chevaux, commencent à charger dans les rues et crient à leurs acolytes à l’intérieur de la banque, tout en tirant vers le ciel :

« Montez ! Rentrez ! »

De leur côté, Jim, Bill et Charlie entendent le premier coup de feu et partent immédiatement à la rescousse en tirant également en l’air pour dissuader les habitants de la ville.

Malheureusement pour eux, cela ne suffit pas.
Les citoyens de Northfield s’étaient déjà munis de leurs armes et commençaient à ouvrir le feu.
Les balles fusent alors de partout !

À l’intérieur de la banque, le premier groupe ne trouve toujours pas de moyen d’ouvrir le coffre.

Heywood, après le coup de crosse de Bob, est toujours étendu sur le sol.
C’est alors que Jesse s’approche de lui, s’agenouille, sort un couteau de sa poche et le place sur le cou du caissier :

« Ouvre le coffre, ou je te coupe ta foutue gorge d’une oreille à l’autre ».

Heywood, bien que terrifié, lui répond qu’il peut la lui trancher puisqu’il ne peut absolument pas l’ouvrir.

Irrité et frustré, Jesse lui fait dès lors une légère entaille sur le cou. Puis, il pointe son revolver sur Heywood et lui ordonne une nouvelle fois d’ouvrir le coffre.

Le caissier répond finalement que ce dernier est équipé d’une minuterie et qu’à ce titre, il ne peut pas s’ouvrir.

(Heywood disait vrai, il y avait bien une minuterie sur le coffre, mais elle n’était pas activée ! En fait, le coffre était déverrouillé pendant tout ce temps, mais les bandits ne le savaient pas).

À ce moment-là, Bob s’occupe de mettre tous les billets qu’il trouve en vrac dans un sac.

Frank, lui, surveille Wilcox, le comptable de la banque.

Pour Bunker, le guichetier, c’est l’occasion de prendre la fuite ! Il se précipite vers la porte arrière, quand Bob le remarque et se lance à sa poursuite. Il lui tire une balle, qui l’atteint à l’épaule, le faisant trébucher, mais il se relève et réussit à s’enfuir :

« Ils braquent la banque ! Au secours ! » crie-t-il dans la rue.

Cole passe ensuite devant la banque et crie à Jesse, Frank et son frère Bob :

« Dépêchez-vous ! Ils ont donné l’alarme ! »

Les balles continuent toujours à fuser dans tous les sens.

Cole se défend comme il peut.
À cet instant, il voit un jeune homme au milieu de la rue, paralysé par la peur.
Sur son cheval, Cole, qui se trouve juste à côté de lui, lui crie :

« Dégage de cette foutue rue ! »

Malheureusement, le jeune homme (un immigrant suédois) ne parlait ni ne comprenait l’anglais, il ne pouvait donc pas saisir ce que Cole lui disait.

Il reçoit dès lors une balle en plein tête ! (et mourra quelques jours plus tard).

Pendant ce temps, Clell Miller cavale à son tour jusqu’à la banque pour dire à Jesse et aux autres de se dépêcher.
Mais lorsqu’il repart et remonte sur son cheval, il se prend une balle !
Clell hurle de douleur mais continue tout de même à tirer avec ses revolvers.

Cole et Jim reçoivent quant à eux une balle à l’épaule gauche.
Plus loin, se trouve Bill Chadwell, qui tire au hasard. Il est touché par un citoyen de Northfield en plein cœur, à 70 mètres de distance !
Il meurt avant de toucher le sol.

De son côté, Clell hurle toujours.
Il prend à ce moment-là une deuxième balle sous l’épaule gauche qui le fait tomber de son cheval la tête la première !

Cole, qui voit son camarade touché, accourt vers lui.
Il utilise son cheval comme couverture pour l’examiner, mais Clell ne répond plus.
C’en était fini de lui…

Là, une balle transperce la cuisse gauche de Cole, qui réussit quand même à se hisser sur son cheval.
Il repart devant la banque et crie encore une fois à ses acolytes :

« Ils tuent nos hommes ! Sortez d’ici ! »

À l’intérieur, Jesse est furieux. Il avait tiré une balle au sol qui avait frôlé la tête de Heywood.
Mais c’en est trop pour Bob qui décide d’abandonner le braquage.
Avec son sac d’argent, il court dehors.
Jesse le suit, et Frank ferme la marche.
Dès lors, au moment de sortir de la banque, Frank aurait vu Heywood se relever, sortir un pistolet de petit calibre et le pointer sur lui.
D’un geste rapide, il fait sauter la cervelle du caissier !

Une fois dehors, Jesse et Frank montent en selle et commencent à charger la rue où les balles fusent encore.
Frank s’en prend une à la jambe droite, et Jim une deuxième à l’épaule droite.

Bob, lui, est à pied : son cheval était mort et il devait absolument trouver un moyen de fuir.
Il essaie de capturer les chevaux des défunts Bill et Clell, mais n’y parvient pas.

Du coup, il s’abrite sous un escalier en bois et se défend comme il peut.

Il reçoit à ce moment-là une balle en plein coude droit qui lui brise le bras.
Il hurle de douleur mais continue de tirer sur les habitants de Northfield.

Toute la bande prend alors la fuite vers la sortie de la ville.
Jesse, un des rares à être indemne, l’atteint en premier, suivi de Frank, Jim, Charlie et Cole.
Il ne restait plus que Bob, qui sortait à cet instant de sa cachette :

« Ne me laissez pas, les gars ! On m’a tiré dessus ! »

Son frère Cole l’ayant entendu, il fait immédiatement demi-tour pour l’aider.
Bob est à pied et court à sa rencontre.

Charlie, qui couvrait Cole pendant tout ce temps, reçoit soudainement une balle au bras gauche.

À ce moment-là, tous les tirs sont concentrés sur Cole et Bob !
Lorsque les deux frères se rejoignent, Bob est touché à la jambe gauche, mais Cole rassemble toutes ses forces et le hisse sur son cheval.

Il n’y a plus de temps à perdre, les frères repartent aussi vite que possible rejoindre le reste du groupe.
Là, Cole reçoit trois balles supplémentaires dans le corps.
Ils retrouvent ensuite Charlie à la sortie de la ville.

Les 3 chevauchent alors à une vitesse folle pour rattraper Jesse et les autres.

Finalement, le gang James-Younger, ou du moins ce qu’il en reste, arrive à quitter la ville de Northfield.

Le braquage était un fiasco total.
Les hors-la-loi n’avaient volé que 26 malheureux dollars…
Leur calvaire n’était pourtant pas fini.
La plus grande chasse à l’homme de l’histoire des États-Unis était en effet sur le point de commencer.

First National Bank de Northfield

Intérieur de la First National Bank de Northfield.Clell Miller et Bill Chadwell mortsClell Miller et Bill Chadwell morts.

Charlie Pitts et les frères Younger

Charlie Pitts (mort) et les frères Younger après leur capture.
De haut en bas : Charlie Pitts, Cole Younger, Jim Younger et Bob Younger.

 

Recrue fatale

Les habitants de Northfield avaient donc tenu tête au redoutable gang James-Younger.
Mais maintenant qu’ils les avaient chassés hors de la ville, ils ne comptaient pas en rester là.
Leur mission : capturer les gangsters et les faire payer.

La nouvelle de leur traque se répand alors dans tout le pays, et au moins 1 000 personnes sont mobilisées dans une chasse à l’homme historique.

Les fugitifs, eux de leur côté, galopent aussi vite que leurs chevaux le peuvent, en allant vers le Sud.
Au bout d’une semaine, les bandits fuient toujours. Ils sont cependant au plus mal : leurs chevaux disparus, ils se dirigent désormais à pied vers l’ouest ; les frères Younger sont blessés, certains ont perdu leur manteau, souffrent du froid, et ils ont tous terriblement faim…

Les bandits décident donc de se séparer en deux groupes :

  • Jesse et Frank d’un côté ;
  • Et le reste de l’autre.

Durant leur cavale, les frères James sont exténués mais ils continuent tout de même à marcher sans relâche vers le territoire du Dakota.
Finalement, après avoir parcouru des centaines de kilomètres en territoire hostile et après avoir échappé à plus d’un millier de poursuivants, Jesse et Frank James sortent du pétrin sains et saufs.

On ne peut pas en dire autant de leurs camarades.
Charlie Pitts, Bob et Cole Younger, souffrant de la faim, sont trop imprudents lors de leur fuite, et se font tous coincer par les autorités.
Une fusillade a même lieu, et Charlie Pitts meurt suite à l’affrontement.

Les frères Younger, gravement blessés, seront alors bientôt condamnés à passer le restant de leur vie en prison…
Durant leur séjour carcéral, ils resteront cependant fidèles aux James, ne les dénonçant pas une seule fois.

Sous une nouvelle identité, Jesse et Frank passent les trois années suivantes à vivre paisiblement à Nashville, dans le Tennessee.

Pour Frank, c’est un mode de vie agréable, il est épanoui dans sa nouvelle vie de fermier.

Pour Jesse en revanche, c’est loin d’être le cas. Il n’arrive tout simplement pas à s’adapter à sa nouvelle vie. Il a connu sa première grande défaite en tant que hors-la-loi, et… son envie de vengeance ne s’est lui pas dissipé.

Il reforme alors un gang et repart mener son combat (sans Frank, qui se retirera partiellement entre-temps).

Le nouveau gang de Jesse réalise quelques braquages, mais ce n’est plus comme avant.
Ses hommes ne sont pas aussi aguerris que ses anciens camarades guérilleros. Ils se retournent les uns contre les autres et se font rapidement capturer.

À cette période, Jesse est toujours recherché dans tout le pays.
On raconte qu’à ce moment-là, il était devenu de plus en plus méfiant envers ses hommes, si bien qu’un jour, il en aurait tué un.

Au printemps 1880, l’un de ses amis lui présente deux jeunes frères originaires du Missouri : Charlie et Robert Ford.

Jesse se lie rapidement d’amitié avec Charlie (l’aîné) et le recrute dans la bande.

Les braquages continuent, puis arrive un moment où le gang est tellement amoindri qu’il ne compte plus que deux membres : Jesse James et Charlie Ford.

Sa tête mise à prix pour 5 000 $, Jesse doit pourtant continuer à surveiller ses arrières et avec uniquement Charlie à ses côtés, il n’est complètement rassuré.

De plus, ayant l’intention de braquer une banque à Platte City, il lui faut absolument un homme de confiance supplémentaire.

Cet homme, il le trouve en la personne du frère de Charlie : Robert Ford.

Mais… ce que Jesse ne sait pas, c’est que ce Robert Ford a mené des négociations secrètes avec le gouverneur du Missouri, Thomas Crittenden (souvenez de lui, on en parlait tout à l’heure).

Crittenden avait effectivement fait de de la traque de Jesse sa priorité absolue.
Il avait proposé à Robert Ford une énorme récompense en échange de sa capture.
Robert avait accepté, et maintenant qu’il se trouvait dans les rangs de Jesse, il lui fallait passer à l’action.

Robert met ainsi son grand frère Charlie au parfum.
Les 2, envahis par la peur, savent alors à quel point la tâche s’annonce difficile.
Charlie disait :

« Je savais qu’il [Jesse] était plus rapide que moi, et il était hors de question d’essayer de le tuer quand il portait ses armes. Il était si vigilant qu’aucun homme ne pouvait l’atteindre. »

Bien qu’intimidés, Charlie et Robert Ford s’obstinent pourtant dans cette mission et attendent de trouver le bon moment pour réaliser…l’impossible…

Charlie et Robert Ford

Charlie Ford (à gauche) et Robert Ford (à droite).Robert Ford et Jesse JamesRobert Ford et Jesse James.

 

3 avril 1882.
Jesse et les frères Ford s’apprêtent à réaliser leur braquage de banque à Platte City.
Avant cela, le trio de hors-la-loi prend le petit déjeuner dans la maison des James, à Saint-Joseph, dans le Missouri.

Après s’être restauré, Jesse et Charlie vont à l’écurie pour nourrir les chevaux.
À leur retour, ils se rendent dans le salon où se trouve Robert.
Jesse n’est à ce moment-là pas à l’aise, il a chaud dans sa tenue.
Il enlève donc son manteau, déboutonne son gilet et les jette sur son lit.
Puis, il s’exclame à haute voix :

« Je suppose que je vais enlever mes pistolets, de peur que quelqu’un ne les voie si je marche dans la cour ».

Il déboucle sa ceinture et… pose ses revolvers sur le canapé !

Sa femme Zee et ses enfants se trouvent dans la pièce d’à côté.

C’est alors qu’il lève les yeux, voit un tableau dans le salon et entreprend de le dépoussiérer.
Il prend une brosse, pousse une chaise, s’avance et commence à enlever minutieusement la poussière.
« Clic ! »
Jesse James entend soudain un son qui lui est bien trop familier.
Robert Ford vient d’armer le chien de son revolver !
Jesse se retourne, mais le coup de feu est déjà parti !
La balle l’atteint juste derrière la tête.

Les frères Ford avaient réussi leur coup.
Ils venaient de tuer l’homme le plus recherché d’Amérique.

La nouvelle du meurtre de Jesse James fait alors la Une des journaux de tout le pays.
Plus de 2 000 personnes assistent aux funérailles du célèbre hors-la-loi dans l’espoir d’apercevoir son cadavre.

À cette époque, beaucoup le considéraient déjà comme un héros, mais les circonstances entourant sa mort l’avaient dorénavant élevé au rang de martyr.

Après l’assassinat de Jesse James, Charlie et Robert Ford se rendront aux autorités, qui les accuseront de meurtre au premier degré. Ils plaideront ensuite coupables, seront condamnés à mort par pendaison et obtiendront un pardon du gouverneur Crittenden, et ce dans la même journée…

Finalement, ils ne recevront qu’une partie de la récompense, puis fuiront de l’État du Missouri.
Ils se produiront alors en spectacle et reconstitueront le meurtre sur scène dans tout le pays.

Charlie Ford, souffrant de tuberculose et dépendant à la morphine, se suicidera le 6 mai 1884 à Richmond.
Quant à Robert Ford, il n’échappera jamais à sa réputation de lâche ayant assassiné Jesse James.
Il sera abattu dans un saloon dix ans plus tard.

Son tueur sera lui condamné à la prison à vie, mais sera ensuite gracié par le gouverneur du Colorado après que 7 000 personnes ont signé une pétition en faveur de sa libération.

Après la mort de son petit frère, Frank James se rendra auprès des autorités et sera jugé pour meurtre dans le Missouri.
Il sera déclaré non coupable, tout comme deux autres affaires pour lesquelles il sera jugé.
Une fois libre, il se retirera pour mener une vie tranquille dans la ferme de sa famille.
Il mourra en 1915 dans la chambre où il était né.

La femme de Jesse, elle, mourra seule et ruinée.

Jesse James mort

Jesse James mort.

 

Conclusion

Jesse James était donc un personnage bien plus complexe qu’on pouvait le penser.

Ce n’était pas un simple hors-la-loi qui volait pour l’argent, il se battait pour une cause politique.
Toute sa vie, Jesse la mènera avec un sentiment de vengeance envers ceux qui l’avaient jadis défait.

Son exemple nous montre finalement à quel point les conflits d’une époque et le parcours d’une vie peuvent changer le cœur d’un homme.

Ce qui est sûr, c’est que son histoire, aussi tragique que fascinante, sera racontée avec passion pendant encore de nombreuses années.

Sources

https://www.goodreads.com/en/book/show/862966.Jesse_James
https://en.wikipedia.org/wiki/Jesse_James
https://en.wikipedia.org/wiki/Clay_County_Savings_Association_Building
https://en.wikipedia.org/wiki/James%E2%80%93Younger_Gang
https://www.linternaute.fr/actualite/guide-histoire/1790846-guerre-de-secession-causes-et-consequences-d-un-conflit-meurtrier/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_de_S%C3%A9cession
https://www.angelfire.com/mi2/jamesyoungergang/columbia.html
https://www.angelfire.com/mi2/jamesyoungergang/adair.html
https://www.angelfire.com/mi2/jamesyoungergang/timeline.html
https://www.angelfire.com/mi2/jamesyoungergang/gadshill.html
https://en.wikipedia.org/wiki/Reno_Gang#Lynchings
https://www.angelfire.com/mi2/jamesyoungergang/muncie.html
https://www.angelfire.com/mi2/jamesyoungergang/otterville.html
https://www.angelfire.com/mi2/jamesyoungergang/northfield.html
https://www.britannica.com/biography/Jesse-James-and-Frank-James
https://www.angelfire.com/mi2/jamesyoungergang/gallatin.html
https://www.angelfire.com/mi2/jamesyoungergang/hotsprings.html

Vidéo sur l’histoire de Jesse James

Catégories
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Aussi mystérieux que redoutables, les yakuzas sont considérés comme l’une des plus grandes organisations criminelles au monde.

Bien que l’histoire du yakuza soit riche et complexe, pour beaucoup de gens, elle se résume aux tatouages et aux doigts amputés.
C’est d’ailleurs ce qu’ont découvert les autorités américaines à la fin des années 1960, lorsqu’elles ont été confrontées pour la première fois à ces malfrats.
C’était à Honolulu, la capitale hawaïenne.
Là-bas, les agents fédéraux américains ont constaté l’émergence d’un nouveau type de criminels couverts de tatouages et, pour certains, amputés de doigt(s).
Ils ne connaissaient ni le fonctionnement interne de cette bande organisée, ni la façon dont elle gérait ses affaires.
Tout ce qu’ils savaient, c’était que cette nouvelle mafia était immense, aussi bien par l’ampleur de ses activités que par la taille de ses effectifs.

Pour l’époque, c’était du jamais vu et cela n’a pas tardé, vous vous imaginez bien, à inquiéter les autorités américaines.
Rendez-vous compte, dans les années 60 aux États-Unis, on comptait environ 20 000 membres dans les différentes organisations mafieuses américaines, alors qu’à la même époque, le Japon comptait environ 180 000 yakuzas !
Impressionnant, n’est-ce pas ? Surtout pour un pays deux fois plus petit en nombre d’habitants.

Il n’a donc pas fallu longtemps avant que les États-Unis tirent la sonnette d’alarme.
Ils avaient en face d’eux une véritable puissance criminelle qui contrôlait des activités aussi nombreuses que variées, telles que les jeux d’argent, le trafic de drogue, la vente d’armes ou encore le trafic d’êtres humains.

Vous vous demandez sans doute ce qu’on fait les autorités américaines pour lutter contre cette bande criminelle ?
Eh bien, elles ont essayé de se renseigner sur les yakuzas auprès de la police japonaise.
Malheureusement, celle-ci s’est montrée peu encline à leur livrer des informations.
Est-ce que c’étaient les vieilles rancunes d’après-guerre qui pesaient encore dans la balance ? On pourrait le penser, mais en réalité, la raison était plus évidente et bien différente.
En fait, les yakuzas et la police nipponne ont longtemps coopéré ensemble.
En effet, contrairement à la mafia américaine, les yakuzas étaient acceptés dans la société, et bon nombre de chefs de familles avaient des liens étroits avec les services de police.
Certains gangs yakuzas n’hésitaient d’ailleurs pas à mettre en évidence l’emblème de leur syndicat sur la porte d’entrée de leurs locaux.
Ouais, cela paraît un peu dingue ! C’est comme si la mafia américaine indiquait ses repaires par des panneaux : « Quartier général de la Mafia ».

Mais croyez-le, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Certains yakuzas organisaient même des conférences de presse après certaines fusillades ou guerres de gangs, pour évoquer la mort d’un civil touché durant un affrontement, ou bien pour annoncer la fin d’une rivalité.

Je pense que vous l’avez compris, les yakuzas ne sont pas des gangsters comme les autres.
Faisons donc un retour sur l’Histoire de cette organisation.

L’origine du yakuza

L’origine des yakuzas est plutôt incertaine… Il n’existe pas de consensus historique à ce sujet.
En réalité, 4 théories s’opposent quant à la naissance des yakuzas.
Pour cela, il faut retourner à la fin du Japon féodal, entre le XVIIe et XIXe siècle.

La première est celle des « kabuki-mono », un terme que l’on pourrait traduire de manière assez grossière par « les fous » en français.
L’origine des kabuki-mono est assez mystérieuse. On dit qu’ils sont les descendants des « rônins », des samouraïs déchus durant la période féodale.
Les kabuki-mono étaient connus pour leur excentricité vestimentaire et capillaire.
Ils étaient considérés comme des voyous, des brigands, des marginaux, que personne ne voulait fréquenter.
Toujours équipés d’une lame ou d’un katana, ils semaient la terreur auprès des citoyens sans défense en commettant crimes et méfaits.
Apparemment, les plus cruels d’entre eux pouvaient tuer des innocents simplement pour tester une nouvelle technique de combat, ou pour vérifier que leur arme était bien aiguisée.
Leur bande était composée de guerriers samouraïs excentriques au service du dirigeant militaire japonais, le Shogun. Une loyauté indéfectible qui les différenciait des autres groupes criminels.
Ils se protégeaient les uns les autres et formaient un véritable clan.

La probabilité que les yakuzas soient les dignes héritiers des kabuki-mono est assez forte. Pourtant, ces derniers revendiquent une autre paternité.

Illustration d'un kabuki-mono, une des origines du yakuza

Illustration d’un kabuki-mono durant le Japon féodal.

 

En effet, la plupart des yakuzas se considèrent comme des « machi-yokko », ou « serviteurs de la ville », leur deuxième origine potentielle.
Si vous prêtez attention au discours des yakuzas, vous remarquerez qu’ils se décrivent généralement comme les ennemis des kabuki-mono, ces samouraïs sanguinaires qui, à l’époque féodale, rackettaient, volaient et tuaient les honnêtes gens.
En revendiquant leur appartenance aux machi-yokko, ils se considèrent donc comme les défenseurs des opprimés et les protecteurs du petit peuple.

Sauf qu’il y a un petit problème : un lien direct entre les yakuzas et les machi-yokko est, disons, difficile à établir

Il reste alors deux autres hypothèses qui peuvent expliquer l’apparition des yakuzas : l’origine bakuto et l’origine tekiya.

Commençons par les bakuto : des joueurs itinérants qui avaient pour habitude d’organiser des parties de jeux d’argent dans les bars clandestins du Japon féodal.
Certains affirment alors que l’origine du mot « yakuza » provient de ce groupe d’individus.

C’est en effet entre le XVIIe et le XIXe siècle que les bakuto ont commencé à utiliser ce mot.
Le terme désignant le pire score que l’on puisse obtenir au jeu de cartes japonais « Oicho-Kabu ».
Le principe de ce jeu de cartes est simple :

  • Trois cartes sont distribuées à chaque joueur.
  • À la fin d’une partie, les valeurs des cartes sont additionnées et la somme représente le score du joueur.
  • Le but du jeu est de s’approcher le plus possible du chiffre 9.
  • Si vous avez le malheur d’avoir une combinaison dont la somme est égale à 20, alors vous avez la plus mauvaise pioche du jeu.
  • Cette dite combinaison est obtenue en piochant les cartes « 8-9-3 », se prononçant respectivement en japonais :  – ya (qui vient de « yattsu » et qui signifie 8) – ku (qui veut dire 9) et – za (une déformation de « san » qui veut dire 3).

Dès lors, l’expression prit un autre sens dans la bouches des bakuto, qui s’en sont servis pour désigner les choses inutiles. Puis elle a été employée pour désigner les joueurs eux-mêmes, et notamment les perdants.

Les tekiya étaient, eux, spécialisés dans les arnaques.
C’étaient des marchands ambulants, organisés en guilde, qui rackettaient les habitants et les voyageurs ayant le malheur de les approcher d’un peu trop près.
Le groupe des tekiya était connu pour sa hiérarchie stricte, une hiérarchie qui ressemble d’ailleurs beaucoup à celle des yakuzas modernes.

Bakuto comme tekiya étaient ainsi issus des milieux pauvres du Japon féodal, là où sévissait la délinquance.
On estime d’ailleurs pouvoir retracer la généalogie des yakuzas au travers de ces deux groupes. Mais comme il est dit plus haut, on n’en sait trop rien pour le moment, puisque l’origine des yakuzas demeure assez trouble.

Durant la période féodale japonaise, les yakuzas ont donc commencé à s’organiser en familles (à l’instar de la mafia italienne) avec un parrain au sommet et des membres, intégrés au fur et à mesure dans le clan.
Ce qui les différencie toutefois de la mafia, c’est cette relation unique qu’ils ont ajouté à leur structure et connue sous le nom « d’oyabun-kobun » (une relation intrinsèquement liée à la culture nipponne).
L’« oyabun » étant le parent, le chef, et le « kobun », l’enfant, le protégé.
Celle-ci fonctionne selon le schéma suivant : l’oyabun donne des conseils, offre une protection ainsi que de l’aide, et reçoit en retour la loyauté et le soutien indéfectible de son kobun.

La relation oyabun-kobun chez les yakuzas

Image d’illustration de la relation oyabun-kobun chez les yakuzas.

 

Dans la société Japonaise du XVIIIe siècle, le système oyabun-kobun a souvent servi de base aux relations entre le professeur et l’apprenti, entre le seigneur et le vassal ou, dans la pègre naissante, entre le patron et l’homme de main.
Au sein des premiers gangs de yakuzas, cette relation se caractérisait parfois par une dévotion fanatique du kobun envers son oyabun.
Ce qui n’est pas le cas par exemple chez les groupes criminels américains, les petits caïds n’hésitant pas à poignarder les gros bonnets dans le dos pour les détrôner.

Pour vous dire, la dévotion du kobun à l’oyabun était telle qu’il était tenu de se mettre en première ligne face aux fusils et aux épées du camp ennemi pour le garder en vie, et ce, au péril de sa vie.
Si l’oyabun commettait un crime, le kobun était également tenu de prendre la condamnation et d’aller en prison à sa place.
Aujourd’hui, même si les choses ont évolué, il reste ce vieil adage, toujours aussi populaire parmi les yakuzas : « Si le patron dit qu’un corbeau qui passe est blanc, tu dois être d’accord ».

Cependant, pour le modeste kobun, l’ascension dans les rangs des yakuzas pouvait être une tâche ardue.
Il se voyait généralement confier des corvées telles que le polissage des dés, le nettoyage de la maison de l’oyabun, les courses ou même la garde d’enfants.

Nous l’avons donc vu, l’origine des yakuzas reste incertaine ; néanmoins, un fait vérifiable leur colle littéralement à la peau : le tatouage.
Vous vous demandez sans doute pourquoi cette pratique était et est toujours aussi répandue chez les mafieux japonais ?
Pour répondre à cette question, il faut s’intéresser à son origine.

En fait, à l’époque, le tatouage yakuza était une punition utilisée par les autorités japonaises pour mettre les hors-la-loi au ban de la société.
Pour chaque délit commis, un anneau noir était tatoué autour du bras du voyou, ce qui permettait de distinguer les criminels des honnêtes gens d’un simple coup d’œil.

Il existe cependant une tradition plus noble du tatouage.
Ses remarquables motifs, considérés par beaucoup comme les plus beaux du monde, remontent à des centaines d’années, déjà vers le troisième siècle.
Au fil des ans, les motifs sont ainsi devenus de plus en plus complexes, mêlant un éventail saisissant de dieux célèbres, de héros populaires, d’animaux et de fleurs.
Dès lors, à la fin du XVIIe siècle, le tatouage complexe sur tout le corps devient populaire, notamment auprès des joueurs, les bakuto.
À l’époque, le processus du tatouage était long et particulièrement douloureux. L’encre était insérée sous la peau à l’aide d’outils – non électriques, comme vous vous en doutez.
Dites-vous qu’un tatouage complet du dos, allant de la nuque au coccyx, pouvait prendre près de 100 heures !
Cette complexité, ainsi que cette façon de tatouer, très douloureuse, en faisait donc quelque chose d’unique.
Pas étonnant que ces tatouages soient devenus populaires auprès des yakuzas, qui voyaient en ces symboles indélébiles un moyen de se différencier et de prouver leur appartenance.
En outre, ils étaient perçu comme une épreuve de force, qui démontraient par là leur courage, leur robustesse et leur virilité.

Mais le tatouage avait un autre but, plus humble et plus métaphorique.
Cette blessure auto-infligée représentait l’inadaptation à la société. C’était un moyen visuel pour le yakuza d’exprimer sa marginalité.
Aujourd’hui, on estime que 68 % des yakuzas portent un tatouage. Et bien que beaucoup aient à présent recours à des procédés de tatouage plus modernes, certains continuent à se faire tatouer selon la méthode ancestrale, ce qui leur confère alors un plus grand respect au sein de la mafia japonaise.

D’ailleurs, pour la petite anecdote, le tatouage est de nos jours si étroitement associée aux yakuzas que les saunas et les bains publics japonais, désireux de protéger leur clientèle, accrochent des panneaux indiquant « Interdit aux personnes tatouées ».

Un tatouage yakuza ancienTatouage yakuza d’un potentiel bakuto.
Panneau indiquant tatouage yakuza interdit dans un sauna au Japon

Panneau d’un sauna japonais indiquant l’interdiction du tatouage.

 

Si les yakuzas sont reconnaissables à leurs tatouages, ils le sont aussi pour une pratique bien plus marquante : l’amputation des doigts !
Pour comprendre cela, il faut tout d’abord s’intéresser à l’origine des différentes règles qui régissent les yakuzas et de la cérémonie initiatique qui accompagne l’entrée des nouveaux membres dans l’organisation.

Pour les bakuto et les tekiya, la cérémonie d’acceptation commençait par un échange formel de tasses de saké, symbolisant le lien du sang.
Ce rituel représentait non seulement l’entrée dans les rangs du nouveau venu, mais aussi le début de la relation oyabun-kobun.
La cérémonie revêtait d’ailleurs une signification religieuse, car elle se déroulait généralement devant un sanctuaire consacré au shinto, l’une des religions les plus pratiquées au Japon.

Une cérémonie officielle entre oyabun et kobun se déroule comme suit :
« Un jour propice est choisi et tous les membres de l’organisation y assistent.
Du riz, du poisson et du sel sont placés dans l’alcôve du sanctuaire shinto, devant laquelle l’oyabun et le kobun sont assis, face à face.
Des membres jouant le rôle d’intermédiaires servent ainsi les poissons de façon cérémoniale et remplissent les verres de saké, symbolisant le lien du sang, en ajoutant des écailles de poisson et du sel.
Ils se tournent alors solennellement vers le kobun et l’avertissent de ses futurs devoirs :
« Ayant bu dans la coupe de l’oyabun et lui dans la vôtre, vous devez maintenant être loyal envers la famille et dévoué à votre oyabun. Même si votre femme et vos enfants meurent de faim, même au prix de votre vie, votre devoir est maintenant envers la famille et l’oyabun ». »

En plus de ce rite initiatique, les tekiya et les bakuto ont aussi développé un ensemble de règles comprenant le respect du secret et l’obéissance la plus stricte au système oyabun-kobun.
Jusqu’à aujourd’hui, les yakuzas ont été tenus de respecter ce code d’honneur inspiré du code de chevalerie japonaise, dans lequel il est dit que :

  • Il ne faut pas s’en prendre aux citoyens innocents ;
  • Ne pas voler la femme de son ami ;
  • Ne pas voler le clan ;
  • Jamais se droguer ;
  • Respecter et obéir au chef du clan ;
  • Être prêt à sacrifier sa vie et sa liberté pour le chef ;
  • Ne parler à personne du clan ;
  • Ne pas révéler les secrets de l’organisation à la police ;
  • Et ne pas tuer de civils.

Et si le kobun avait le malheur d’enfreindre une de ces règles, il pouvait être sévèrement puni.
La lâcheté, la désobéissance et la divulgation des secrets étaient en effet perçues, non seulement comme des actes de trahison, mais aussi comme des affronts à la réputation et à l’honneur du clan.
Hormis la mort, la punition la plus lourde était l’expulsion des rangs.
Lorsqu’il y avait bannissement, l’oyabun notifiait alors aux autres clans que le membre n’était plus le bienvenu dans son groupe ; de la sorte, un accord commun était passé et le paria ne pouvait plus rejoindre aucune autre bande (une tradition qui se poursuit encore aujourd’hui dans les gangs yakuzas).

Pour ce qui est des infractions graves ne méritant ni la mort ni l’expulsion, il y avait le « yubitsume », une coutume introduite par les bakuto qui consiste à couper cérémonieusement l’articulation supérieure de l’auriculaire.
On y vient enfin.
L’amputation des doigts aurait eu pour vocation première à affaiblir la main de la victime, afin que celle-ci ne puisse plus saisir son épée fermement. Cette pratique permettait alors de rendre le kobun encore plus dépendant de la protection de son oyabun.
Lorsque le kobun devait être amputé pour se repentir, la phalange sectionnée était enveloppée dans un tissu fin et remise solennellement à l’oyabun, qui l’acceptait la plupart du temps.
Et lorsqu’il y avait récidive, une autre amputation pouvait être pratiquée au niveau de la deuxième articulation du même doigt, ou de l’articulation supérieure d’un autre doigt.
Le yubitsume était généralement un avertissement avant l’expulsion définitive du membre concerné.
Une pratique qui s’est ensuite étendue aux tekiya et aux autres groupes criminels.

Mais… Outre ces faits marquants, les bakuto et les tekiya se sont également fait connaître pour leur relation très étroite avec les forces de l’ordre. Ils ont en effet été les premiers criminels japonais capables de coopérer avec les autorités.
Une coopération qui leur a permis de consolider et d’étendre leur influence.
Ce fut alors le début d’une corruption politique qui allait s’étendre jusqu’aux plus hautes sphères du gouvernement japonais…

Illustration montrant l'amputation du doigt chez le yakuza

Image d’illustration montrant la coutume yakuza du « yubitsume ».

Les yakuzas de l’époque Meiji à 1945

Sous le règne de l’empereur Meiji, à partir de 1868, les Japonais accomplissent leur premier miracle économique, brisant les derniers liens du féodalisme et transformant rapidement leur pays en une puissance industrielle.
Une prospérité économique qui permettra aux yakuzas d’étendre leurs activités bien davantage.
C’est à la fin du XIXe siècle que certaines organisations yakuzas ont d’ailleurs commencé à verser des pots-de-vin à la police. Une habitude qui se conservera très longtemps au sein de l’organisation criminelle…

En effet, dans ce nouveau Japon, plus industriel, les yakuzas n’ont pas eu le choix : ils ont dû se moderniser.
Et pour cela, ils se sont dit qu’il leur fallait mettre un pied en politique.
Une tâche pas si évidente que ça, me direz-vous.
Eh bien en fait, pas vraiment, puisque gangsters et politiciens avaient un point commun : leur profond attachement au conservatisme et au nationalisme.

Un homme symbolisait alors parfaitement cette union entre yakuzas et politiciens : Mitsuru Toyama.
Un ultranationaliste qui, dès son plus jeune âge, idolâtrait la tradition des samouraïs.
Il s’est lancé en politique au début de la vingtaine en prenant part à l’un des derniers soulèvements samouraï contre le pouvoir Meiji, un coup d’État manqué qui lui vaudra une condamnation de trois ans de prison.
Toyama détestait tout ce que représentait l’ère Meiji : la modernisation économique, la modernisation culturelle… tout ça, il n’en voulait pas.
À sa libération, il s’est donc empressé de s’engager dans son premier groupe nationaliste et a commencé à rassembler des partisans.
Certains d’entre eux étaient des ex-samouraïs et des gangsters, qui ont été pour Toyama une force de combat coriace, notamment utilisée pour limiter les conflits sociaux et assassiner certains politiciens de gauche.
Suite à cela, Toyama commence ainsi à se faire un nom dans sa région.
Et, à l’instar d’un Robin des bois, il obtient rapidement une image de héros populaire dans tout le pays.
Il n’avait d’ailleurs pas seulement l’approbation du peuple, mais aussi celle d’une partie de la sphère politique japonaise.

Vous l’aurez donc compris, Toyama était animé d’un profond patriotisme.
Ses convictions politiques changeront alors l’histoire du pays (ainsi que des yakuzas) lorsqu’il créera en 1881 la « Genyasha », ou « Société de l’Océan Noir ».
Une fédération nationaliste qui sera le précurseur des sociétés secrètes et des groupes patriotiques, rassemblant bon nombre d’anciens tekiya et bakuto.

Mitsuru Toyama

Portrait de Mitsuru Toyama.

 

Dès lors, à partir de la fin du XIXe siècle, l’ultranationalisme devient une des composantes du paysage politique japonais.
La différence entre gangsters et militants ultra nationalistes devient, quant à elle, de plus en plus faible.

Dans les années 1930, la puissance de Mitsuru Toyama atteint son paroxysme.
Il avait mené à bien son combat, à savoir rendre sa terre natale plus nationaliste que jamais.
C’est d’ailleurs au début du XXe siècle que de nombreux gangs yakuzas émergent.
L’un d’entre eux voit le jour dans la ville de Kobe : le Yamaguchi-gumi, la plus grande famille yakuza à l’heure actuelle.
Un syndicat yakuza qui réussit, dans les années 30, à écarter tous ses rivaux et à se hisser au sommet de la pègre japonaise.
Cette ascension, le Yamaguchi-gumi la doit principalement à son chef : Kazuo Taoka, le parrain incontesté du crime organisé japonais, connu pour sa impitoyabilité et son sens de l’organisation.
Dans les années 30 et 40, il transforme en effet le Yamaguchi-gumi en une puissante organisation criminelle, comptant près de 13 000 membres dans les 36 des 47 préfectures du Japon.
Une influence criminelle impressionnante, mais… les japonais sont à cette période focalisés sur un événement bien plus grave : l’attaque de Pearl Harbor et son entrée en guerre contre les États-Unis.
Un conflit armé que les Japonais ont vécu comme une terrible humiliation.
Après le conflit, les millions de soldats morts sur les champs de bataille, les 2 bombardements atomiques et l’invasion des soviétiques ont eu raison du Japon, qui a dû capituler le 2 septembre 1945.
Défaite qui signifia alors le début de l’occupation américaine au pays du Soleil-Levant…

Sous l’Occupation, les Japonais ont manqué de tout et particulièrement de nourriture.
Heureusement, et assez paradoxalement il faut l’avouer, les citoyens ont pu compter sur l’aide des yakuzas. Avec l’émergence du marché noir, ces derniers ont en effet permis à la population japonaise de s’alimenter tant bien que mal.

Profondément attachés à leur patrie, les yakuzas sont même allés jusqu’à troquer leurs armes contre des outils afin d’aider à la reconstruction du pays.
Une aide qui permettra aux yakuzas d’être mieux acceptés dans la société, les citoyens Japonais se sentant désormais redevables.

Cependant, à la fin des années 40, les forces d’occupation américaines laissent entendre qu’elles souhaitent éliminer, selon leurs dires, la « vermine yakuza ».
Une discours assez contradictoire quand on sait qu’elles ont grandement aidé les gangs japonais durant l’Occupation, notamment au niveau de l’approvisionnement de riz pour le marché noir.

En réalité, durant l’Occupation, la politique américaine au Japon fut assez désastreuse.
Les autorités américaines – et principalement le général Mc Arthur – savaient pertinemment que les gangsters étaient rois au Japon, mais… ils n’ont rien fait pour rétablir l’ordre.
En fait, leur priorité n’était pas les yakuzas, mais la possible montée du communisme au pays du Soleil-Levant.
Et pour cela, les Américains ont vu la pègre japonaise ultranationaliste comme un potentiel allié, puisqu’eux aussi étaient farouchement opposés au communisme.

Le parrain yakuza Kazuo Taoka jeune

Un jeune et souriant Kazuo Taoka.

Soldat japonais après le bombardement de Hiroshima

Photographie d’un soldat japonais retournant à Hiroshima après le bombardement en 1945.

 

Ce fut alors le début de la guerre froide, une période qui mettra en lumière une autre figure ultranationaliste japonaise : le gangster et politicien Yoshio Kodama, l’un de ceux qui marquera le plus l’histoire des yakuzas.
En droite ligne des préceptes de Mitsuru Toyama, il crée en 1933 son propre groupe politique nommé la « Société Indépendante de la Jeunesse ».
Une société qui a pour but, entre autres, d’assassiner certains politiciens japonais.
Après la Seconde Guerre mondiale, il est emprisonné à Tokyo et est considéré comme criminel de guerre de classe A, soit la catégorie de prisonniers de la plus grande importance.
En prison, il noue des liens étroits avec plusieurs hommes politiques de droite.
À sa sortie, personne ne peut alors se douter qu’il deviendra un des hommes les plus puissants du Japon d’après-guerre.

Car oui, le 24 décembre 1948, date à laquelle il sort de prison, Kodama s’empresse d’utiliser sa fortune à des fins politiques.
Il réprime les conflits sociaux et chasse les communistes du Japon, à l’image de ce qu’a pu faire le sénateur Mc Carthy aux États-Unis avec la fameuse « chasse aux sorcières ».
Et, pour parvenir à ses fins, Kodama va même jusqu’à travailler main dans la main avec les services de renseignements américains, la CIA.
Le début d’une longue coopération.

Il faut en effet savoir que la CIA a secrètement financé les nationalistes Japonais pour lutter contre le communisme.
Dans les années 50 et 60, la CIA a dépensé des millions pour soutenir le parti libéral-démocrate japonais, la droite conservatrice du pays.
Le but était de faire du Japon un rempart contre le communisme en Asie.

Ainsi, grâce à Kodama (et Mitsuru Toyama avant lui), les yakuzas ont joué un rôle capital dans l’échiquier politique japonais. L’alliance des politiciens ultranationalistes et de la pègre a permis aux yakuzas d’être plus influents que jamais.

Au final, l’occupation américaine d’après-guerre a été une véritable aubaine pour eux, car ils ont pu se développer politiquement et économiquement dans tout le pays.

Pourtant, le meilleur était encore à venir…

Yoshio Kodama jeune

Le gangster et politicien Yoshio Kodama, ici présent à gauche de la photo.

L’apogée du yakuza (1945-1990)

Les années 1950 marquent une période de changements importants pour les Japonais.
Le pays retrouve petit à petit sa puissance industrielle et se relève du chaos laissé par la Seconde Guerre mondiale.
De plus, le traité de paix de San Francisco, ratifié en avril 1952, marque la fin officielle de l’occupation américaine du Japon.
Libérée de ce fardeau, la nation japonaise peut enfin retrouver sa souveraineté et se consacrer entièrement à ses propres intérêts.
Il ne lui faut d’ailleurs pas longtemps pour remonter la pente, puisqu’en 1968, le Japon devient la 3e puissance économique mondiale.
Une reconstruction éclair qui ne faisait pas le bonheur des yakuzas.
Car, rappelez-vous, ils tiraient de grands bénéfices du marché noir, mais les denrées alimentaires étant redevenues abondantes, ils voient ce marché disparaître, perdant alors le contrôle qu’ils avaient sur le peuple.

Les mafieux japonais ont ainsi été obligé de se tourner vers d’autres affaires, comme la prostitution, les jeux d’argent, le divertissement et plus important encore, le trafic de drogue.
Vous ne le savez peut-être pas, mais durant la Seconde Guerre mondiale, l’armée japonaise (tout comme d’autres armées durant ce conflit) donnait à ses soldats de la méthamphétamine pour qu’ils ne ressentent ni peur ni fatigue au combat.
Cette drogue, produite en grande quantité, était notamment consommée par les célèbres kamikazes, prêts à se sacrifier pour faire le maximum de victimes chez l’ennemi.
Après la guerre, il restait d’énormes stocks et les yakuzas ont tout naturellement flairé l’opportunité. Il ne leur restait plus qu’à distribuer cette drogue dans tout le Japon.
C’est ce qu’ils ont fait, ce qui leur a permis de considérablement prospérer.

Kamikazes japonais durant la Seconde Guerre mondiale

Pilotes kamikazes japonais durant la Seconde Guerre mondiale.

 

En plus de la prostitution, du trafic de drogue et du divertissement, la mafia japonaise a bien évidemment continué ses autres activités, dont l’extorsion, qui était, dans les années 50, l’une de ses principales sources de revenus.
Grâce à leurs différentes activités, les gangs japonais se sont ainsi beaucoup développés en générant des revenus prodigieux.

D’ailleurs, c’est durant les années 50 que les yakuzas ont commencé à copier les codes des gangsters américains.
La raison ? L’émergence du cinéma hollywoodien sur le sol japonais durant et après l’Occupation.
Les gangsters japonais s’habillaient désormais en costume sombre, cravate sombre, chemise blanche, et ils dissimulaient leurs yeux derrière des lunettes de soleil.
Les chefs yakuzas avaient, quant à eux, pris goût aux grandes berlines américaines (ce qui est toujours le cas aujourd’hui).

Style vestimentaire du yakuza

Style vestimentaire yakuza d’après-guerre.

 

Autre fait remarquable dans les années 50 : les effectifs des gangs yakuzas connaissent une hausse significative.
Pour vous donner un ordre d’idée, la police métropolitaine de Tokyo estimait qu’en 1958, il y avait environ 70 000 yakuzas au Japon.
5 ans plus tard, ce nombre grimpe à 184 000 membres, soit plus d’hommes que dans toute l’armée japonaise !

Dans les années 60 et 70, 2 familles yakuza vont alors prospérer :

  • Le Yamaguchi-gumi (le syndicat yakuza de Kobe que vous connaissez un peu déjà)
  • et l’Inagawa-kai (situé dans la région de Tokyo).

Mmm, c’est vrai, nous n’avons toujours pas parlé de Tokyo, la capitale tout de même.
Eh bien, dans sa région, dites-vous qu’aucun gang n’est jamais parvenu à avoir le monopole. Enfin, si, un plus que les autres : l’Inagawa-kai, fondé par un certain Kakuji Inagawa, un autre chef yakuza influent, à l’image de Kazuo Taoka, le chef du Yamaguchi-gumi.

Ah oui, en parlant de Taoka…
Vers la fin des années 50, son influence commence à s’étendre sur tout le territoire national.
Sa puissance est telle qu’au milieu des années 60, son syndicat contrôle environ 80 % de toutes les cargaisons chargées sur les quais de Kobe.
Dans le même temps, il possède certaines parts dans quelques quatorze entreprises de la région de Kobe, ce qui lui rapporte près de 17 millions de dollars pour la seule année de 1965.
L’organisation qu’il contrôlait était composé de 343 gangs différents ! Rendez-vous compte.
À la fin des années 60, il pouvait alors se vanter d’avoir à sa solde près de 10 000 kobun !

À cette période, Taoka et Inagawa ont d’ailleurs failli se déclarer la guerre, mais au lieu de ça, ils ont formé une alliance le 24 octobre 1972. Et devinez grâce à qui ?
Un ami très proche des deux hommes : Yoshio Kodama, la figure la plus éminente du crime organisé japonais durant cette période.

Le chef yakuza Kakuji Inagawa avec Kazuo Taoka

Photographie montrant ensemble Kakuji Inagawa (à gauche) et Kazuo Taoka (à droite).

 

En effet dans les années 60, Kodama, le gangster très impliqué dans la politique nipponne, continue à faire ce qu’il fait de mieux : des alliances entre gangsters et politiciens.
Ententes qui permettront de moderniser encore davantage les organisations criminelles japonaises.

Il faut savoir que Kodama était le représentant politique de certains des plus gros gangs du pays. Grâce à lui, les gangs yakuzas étaient assurés d’atteindre le sommet du pouvoir politique.
Il tenait les politiciens dans une main, et dans l’autre, une armée de gangsters à son service.
Sa fortune se comptait en millions de dollars.
Il n’est certainement pas exagéré de dire que pendant les années 60 et 70, Kodama était l’un des hommes les plus puissants du Japon.

Mais… à la fin des années 70, un événement met définitivement fin à sa carrière.
La raison ? Des accusations portées contre lui pour fraude fiscale liées à un énorme scandale.
Une histoire qui prend racine quelques années plus tôt, en 1957 plus exactement.
À cette époque, le représentant de la célèbre firme aérospatiale américaine « Lockheed » au Japon a pour consigne de vendre des avions de chasse à l’armée nippone.
Pour ce faire, il prend alors directement contact avec Kodama qui joue de ses relations politiques pour favoriser l’entreprise américaine.
La contrepartie à cela ? Des énormes pots-de-vin.
L’affaire éclate alors au grand jour en 1976 et le peuple japonais est scandalisé ! Pour Kodama, la longue descente aux enfers était sur le point de commencer.
Il est en effet jugé et accusé d’avoir détourné 6,5 millions de dollars d’impôts sur le revenu entre 1972 et 1975, et d’avoir obtenu 3,6 millions de dollars en devises étrangères.
Tout au long de son procès, des manifestants se rendront devant sa résidence avec la ferme intention de lui faire payer cette trahison.
Les partisans des groupes ultranationalistes, autrefois grands admirateurs de Kodama, lui suggèrent à présent de se donner la mort pour avoir sali l’honneur du Japon (en l’incitant notamment à procéder au fameux hara-kiri : un suicide rituel consistant à s’éventrer).
Le phénomène prend d’ailleurs une telle ampleur qu’un jour, un dénommé Mitsuyasu Maenu, acteur de films X et partisan ultranationaliste, tente de tuer Kodama en s’écrasant avec un avion sur sa demeure, tel un kamikaze de la Seconde Guerre Mondiale.
Malheureusement pour lui, cette attaque se solde par un échec, puisqu’il manque sa cible de justesse.

Suite à la révélation de ce scandale, l’état de santé de Yoshio Kodama décline alors rapidement, et son empire avec.
Kodama déclarera aux journalistes avoir reçu une « punition divine » après avoir servi une société d’aviation américaine qui avait tué tant de Japonais pendant la guerre du Pacifique.
Il meurt dans son sommeil d’une attaque cérébrale le 17 janvier 1984, à Tokyo, avant la fin de son procès.

Crash d'avion dans la maison de Kodama

Image prise après le crash d’avion dans la résidence de Yoshio Kodama.

Yoshio Kodama durant le procès du Lockheed

Un Yoshio Kodama diminué lors du procès Lockheed.

 

Ce scandale à grande échelle entachera ainsi grandement l’image des yakuzas auprès du peuple japonais. Jusque-là reconnaissants, les Japonais ont en effet commencé à les voir d’un autre œil.
Malheureusement, cette mauvaise publicité n’a pas été suffisante pour réduire la puissance de la pègre nipponne.
Kazuo Taoka, le chef du Yamaguchi-gumi, désormais âgé de 65 ans, est toujours aussi influent, comptant dans ses rangs près de 120 000 yakuzas.
Contrairement à Kodama, il avait su rester dans l’ombre.
Pourtant, lui aussi va chuter de son piédestal.
Comment ?
Par le biais d’une rivalité entre gangs.

Toute cette histoire commence un soir de juillet 1978.
Ce soir-là, Taoka est tranquillement dans une boîte de nuit de Kyoto, accompagné de cinq hommes de main.
Soudain, un jeune homme en chemise blanche se lève de son siège, sort un calibre 38 et vide son chargeur sur le parrain de la pègre.
L’agresseur s’enfuit alors pour tenter de sauver sa peau, tandis que Taoka est précipité dans une Cadillac blindée et emmené sous escorte policière vers l’hôpital le plus proche.
Touché au cou, il réussit miraculeusement à s’en sortir.

L’agresseur de Taoka n’était autre qu’un yakuza de 25 ans appartenant au clan Matsuda, un rival de la famille Yamaguchi, également actif dans l’Ouest du Japon.
Malheureusement pour lui, il ne fait pas long feu. Il est retrouvé quelques semaines plus tard sauvagement assassiné sur le flanc d’une montagne, près de Kobe.

Ainsi, après cette tentative d’assassinat, une guerre de gangs, digne du Chicago des années 30, éclate.
Les yakuzas s’affrontent en plein jour dans la rue et personne, pas même les forces de l’ordre, n’est en mesure de stopper ce chaos.
5 autres yakuzas affiliés au Matsuda-gumi seront assassinés dans les représailles sanglantes qui suivront.

Pendant ce temps-là, Taoka, lui, a du mal à se remettre sur pied.
Ses blessures suite à la fusillade l’affaiblissent considérablement, l’obligeant à se retirer pendant quelque temps.
C’était le début de le fin pour le parrain du clan Yamaguchi-gumi…

Le syndicat Yamaguchi-gumi devait en effet une grande partie de sa force au leadership de Taoka.
Or, après sa tentative d’assassinat, ce n’était plus la même chose… De plus en plus faible, Taoka n’a plus le contrôle sur son gang et le clan commence ainsi à se diviser, certains lieutenants luttant déjà pour lui succéder…

Taoka meurt finalement en juillet 1981.
C’est une crise cardiaque qui met fin à ses 35 ans de règne au sein du syndicat yakuza le plus puissant du Japon.
Au moment de sa mort, le clan Yamaguchi-gumi a généré à lui seul plus de 460 millions de dollars par an.

Quelques 1 300 yakuzas issus de 200 gangs se réunissent alors à Kobe pour honorer leur défunt parrain.
Plusieurs chefs yakuzas ainsi que d’éminents hommes d’affaires assistent aux funérailles, et des fleurs arrivent de tout le pays.

À la plus grande surprise, c’est sa femme, Fumiko Taoka, qui reprend les rênes du Yamaguchi-gumi, chose plutôt inédite dans l’histoire des yakuzas.
Le rôle de Fumiko devait être temporaire afin de combler le vide jusqu’à ce qu’un leader masculin puisse émerger.
Ce leader masculin devait être à l’origine Kenichi Yamamoto (fondateur du Yamaken-gumi, la plus grande filiale du Yamaguchi-gumi), mais…malheureusement pour lui il succombe à une maladie 7 mois après la mort de Kazuo Taoka.
Dès lors, pendant un certain temps, près de 12 000 hommes du plus grand syndicat du crime du Japon vont être dirigés par une femme.
Il faudra attendre 1984 pour qu’un nouveau parrain, du nom de Masahisa Takenaka, soit élu.

Lieu de la tentative d'assassinat de Kazuo Taoka

Lieu où s’est déroulée la tentative d’assassinat de Kazuo Taoka.

Funérailles du parrain yakuza Kazuo Taoka

Funérailles du parrain Kazuo Taoka.

Vidéo dans laquelle Fumiko Taoka (la femme de Kazuo Taoka) est interviewée.

 

Dans le Japon des années 80, le Yamaguchi-gumi et l’Inagawa-kai sont toujours les 2 familles de yakuzas les plus éminentes.
Enfin pas vraiment, puisqu’il y en a une autre, dont on n’a pas encore parlé : le Sumiyoshi-kai.
Un syndicat yakuza, singulier par bien des aspects, qui ne possédait pas d’oyabun, à la différence des Yamaguchi-gumi par exemple.
Son fonctionnement était en fait assez différent :

  • Le Sumiyoshi-kai a plusieurs leaders, tous égaux entre eux.
  • Le tribut des kobun versé aux oyabun est quant à lui plus faible.
  • Enfin, une plus grande autonomie est donnée aux membres de gang en général.

Un système qui fonctionne très bien, quand on sait qu’au milieu des années 80, le Sumiyoshi-kai rapportait plus de 276 millions de dollars par an.
Hmm, ouais, c’est pas rien.

Mais une question se pose maintenant : que faisait la police durant tout ce temps ?
Eh bien, comme à son habitude, elle coopérait avec les gangsters.
Il y a en effet toujours eu une relation unique entre les forces de l’ordre et les yakuzas, avec une corruption largement étendue et institutionalisée.
Il arrivait par exemple que les policiers organisent des raids contre la pègre, et arrêtent chaque année entre 30 et 50 000 malfrats. Le truc, c’est que la plupart du temps, les gangsters étaient relâchés au bout de quelques jours, souvent par manque de preuves.
Les gangs étaient en effet prévenus avant chaque grand raid policier, ce qui leur donnait tout le temps de fuir et de cacher les éléments pouvant les incriminer avant l’arrivée des autorités.
Les yakuzas étaient quand même sympas, parce qu’il leur arrivait parfois de laisser derrière eux des armes à feu que pour la police puisse sauver la face.

Il y avait d’ailleurs une certaine familiarité entre eux, car gangsters et policiers se connaissaient généralement par leur nom. En plus de ça, ils partageaient les mêmes valeurs de conservatisme et de nationalisme.
Un officier de police japonais disait alors ceci :
« Tous les yakuzas ne sont pas mauvais (…). J’ai des amis qui sont yakuzas (…) et ce sont des gens honorables et chevaleresques. Ils montrent le véritable esprit du peuple japonais ».

Les gangsters, quant à eux, respectaient la police et comprenaient leur devoir de faire respecter la loi. Par exemple, après un meurtre commis, le yakuza coupable se rendait au poste de police le plus proche et faisait des aveux complets.
Une relation entre gangs et policiers partagée par le chef yakuza, Kakuji Inagawa, qui déclarera :
« Nous croyons en la police japonaise. S’ils disent que le gang Inagawa est mauvais, alors c’est vrai. Je n’aime pas trop dire ça, mais ils sont très compétents. C’est leur devoir de me surveiller. Je les respecte. Transmettez-leur mes salutations. »

Cette complicité était telle que certains yakuzas pouvaient aider la police et jouer son rôle en résolvant certains conflits et incidents au sein de la société nipponne.

Les Japonais étaient bien sûr au courant, bien qu’il arrivait parfois que certains scandales éclatent, un peu comme celui du début de l’année 1983.
À ce moment-là, la presse japonaise révèle au grand jour un scandale qui lie la police aux yakuzas.  Certains policiers auraient en effet accepté des pots-de-vin pouvant aller jusqu’à 20 000 dollars afin de fermer les yeux sur les crimes commis par les gangsters.
Une corruption qui n’est pas vraiment passée. Les autorités, pour sauver leur image, ont donc agi en conséquence.
Résultat ? 124 policiers sont licenciés ou sanctionnés, soit assez d’agents pour assurer la sécurité d’une ville japonaise de près de 70 000 habitants à cette époque.

Un scandale qui n’est rien cependant comparé à ce qui va suivre.
Ouais, je crois qu’il est temps de parler de l’ère la plus prospère des yakuzas : la fin des années 80.

La fin des années 80 fut en effet une époque merveilleuse pour le Japon.
De 1986 à 1990, l’économie japonaise connaît une croissance extraordinaire, avec une montée en flèche des valeurs immobilières et boursières.
À cette époque, Tokyo devient la plus grande Bourse du monde, avec une valeur de l’immobilier qui dépasse l’ensemble de celui des États-Unis.
Vous vous en doutez bien, ce boom économique n’a pas échappé aux yakuzas.
Joueurs dans l’âme, les truands japonais n’ont pas tardé à plonger dans les marchés immobiliers et boursiers en plein essor. Ils ont commencé à investir gros, et résultat : ils ont engrangé des profits faramineux à une vitesse affolante !
Nombreux étaient alors les gangs qui capitalisaient sur des entreprises de plusieurs millions de dollars, en particulier dans le secteur de la construction et du divertissement.
Et comme si ce n’était pas suffisant, les revenus illégaux des yakuzas augmentent aussi : jeux d’argent, prostitution, trafic de drogue…
C’est en somme une période bénie pour la pègre nipponne qui, grâce à cette bulle spéculative, amasse des dizaines de millions de dollars, par le biais notamment d’énormes projets de construction (l’aéroport international du Kansai étant un exemple).

Mais on ne peut pas évoquer cette ère prospère sans avoir parlé de Susumu Ishii, le parrain yakuza de Tokyo et chef du Inagawa-kai après avoir succédé à Kakuji Inagawa.
Ouais, Susumu Ishii n’était pas un gangster ordinaire. À cette période, il était le malfrat le plus riche de tout le Japon et l’un des plus fortunés au monde.
Contrairement aux autres yakuzas, qui exhibaient leurs tatouages et intimidaient les passants, Ishii, lui, avait adopté un mode de vie plus discret et élégant.
C’était un parrain qui préférait la force des mots à celles des poings.
Une stratégie qui lui réussira plutôt bien, quand on sait qu’en 1988, sa fortune dépassait les 1,6 milliard de dollars.
C’est simple, tout ce que touchait ce type se transformait en or.
Grâce à la bulle, il se faisait des gains colossaux, qu’il investissait dans l’immobilier, le marché boursier et un réseau enchevêtré de plus d’une douzaine de sociétés légales, au Japon et à l’étranger.
On dit d’ailleurs qu’il aurait remis, pour des raisons encore inconnues, 360 000 $ à Noriega, le dictateur panaméen de l’époque, connu pour avoir amassé une fortune grâce au trafic de drogue dans les années 80.

Susumu Ishii

Photo de Susumu Ishii.

 

Durant son règne, l’Inagawa-kai était devenu le plus grand syndicat du crime de Tokyo.
Ishii avait à sa disposition près de 7 500 hommes qui trempaient dans le trafic de drogue, l’extorsion, le jeu ainsi qu’une centaine d’autres rackets.
En seulement trois ans, il avait réussi à hisser les yakuzas à des sommets qu’ils n’avaient, jusqu’alors, jamais atteints !

Mais… vous savez, toutes les bulles finissent par éclater un jour, et l’économie japonaise n’a pas fait figure d’exception.
La dégringolade a commencé au début de l’année 1990.
C’était l’une des pires crises que vivait le pays. En 40 ans, le Japon n’avait jamais connu ça.
Autant vous dire que les conséquences ont été terribles pour Ishii, l’Inagawa-kai et l’ensemble de la mafia japonaise.
L’empire d’Ishii s’est en effet écroulé et, pour ne rien arranger, son état de santé s’est gravement détérioré.
Pas étonnant qu’en octobre 1990, il démissionne de son poste de chef de l’Inagawa-kai et prend officiellement sa retraite.
Une retraite qui ne durera pas longtemps, puisqu’il mourra quasiment un an après.

Ainsi, après quatre ans de prospérité, il était temps pour le Japon de payer les pots cassés.
Les yakuzas voient leurs revenus chuter drastiquement, puis s’ensuit une décennie de scandales.
Scandales qui pointent dangereusement la pègre japonaise à l’origine de prêts douteux d’un montant de 288 milliards de dollars durant la bulle spéculative !

Cette crise économique a finalement été le reflet de l’échec des forces de l’ordre à contenir l’influence des yakuzas, qui devenait, elle, de plus en plus évidente.

Pour répondre à cette vague de scandales sans précédent, les hauts responsables de la police japonais ont donc fini par conclure que des mesures plus strictes s’imposaient.
Les scandales qui ont coûté des milliards de dollars, la corruption omniprésente, le harcèlement constant des yakuzas et les guerres de gangs sanglantes avaient fait des ravages sur les îles nipponnes, et il était temps d’agir.
L’une de ces mesures a été prise le 1er mars 1992, lorsque le gouvernement japonais fait voter une loi anti-gang.
Avec cette loi, le Japon désignait pour la première fois les yakuzas comme un mal social, avec des mesures spéciales pour les contenir.
Mais, comme vous pouvez l’imaginer, les yakuzas ne sont pas restés les bras croisés.
Pour faire face à cette nouvelle législation qui ne les arrangeait pas le moins du monde, ils ont organisé des manifestations et ont intenté plusieurs procès.

Au début, cette nouvelle loi semblait avoir un impact considérable sur les yakuzas.
La police annonçait que des milliers de yakuzas avaient cessé leurs activités et que des dizaines de gangs s’étaient dissous suite à la loi anti-gang.
Mais… les faits annoncés étaient malheureusement bien loin de la réalité.
La loi anti-gang avait effectivement réussi à chasser des dizaines de milliers de gangsters, mais la plupart d’entre eux étaient resté fidèles à la pègre ; ils s’étaient simplement reconvertis dans des rôles d’associés pour être blanchis de tout soupçon.

Finalement, ces mesures contribueront à réduire le nombre total de yakuzas de 10 000.
Leur effectif restera cependant toujours élevé, puisqu’en 1994, on comptera près de 80 000 yakuzas, dont près de la moitié désormais désignés comme « associés ».

En fin de compte, cette loi n’aura eu pour effet que de pousser les yakuzas à la clandestinité, rendant la collecte de renseignements encore plus difficile.
Certains chefs yakuzas jureront bon alors de mettre fin à toute coopération avec les autorités.

Cette répression a toutefois eu une autre conséquence, bien plus importante : les yakuzas ont commencé à explorer les opportunités de business à l’étranger.

 

À la conquête du monde

Fini l’argent facile et les années prospères de la bulle ! Les yakuzas devaient maintenant se restructurer et retrouver leur grandeur.
Une tâche pas facile quand on sait que leurs revenus tirés du jeu et de l’extorsion avaient fortement diminué.
Finalement, ce dont les yakuzas avaient besoin à ce moment-là, c’était de nouveaux marchés à exploiter.
Et c’est ce qu’ils ont fait au début des années 1990, en se lançant notamment dans le trafic international des femmes.
Comment procédaient-ils ?
Ils attiraient des dizaines de milliers de femmes à travers toute l’Asie et leur promettaient des emplois légitimes ainsi que de l’argent.
Évidemment, ces promesses n’étaient que des promesses…
En réalité, ces pauvres femmes étaient droguées, puis exploitées en tant qu’esclaves sexuelles, forcées à la prostitution dans les bordels japonais.
Le trafic de femmes était pour les yakuzas un business rentable qui rapportait gros, plusieurs milliards de dollars chaque année.

Mais il y avait un autre marché, encore plus lucratif, que les yakuzas ont exploité à l’étranger : le trafic de drogue.
L’une d’elles était la méthamphétamine, une substance illégale que les mafieux nippons connaissaient déjà très bien.
Cette dernière étant généralement produite en Asie de l’Est, les yakuzas l’ont alors marchandée à l’international et de la sorte, ont engrangé d’énormes profits, contribuant grandement au renouveau de leur organisation (on dit qu’elle représentait à l’époque un tiers des revenus des yakuzas).

En plus de la « meth’ », les gangsters japonais étaient intéressés par l’héroïne, elle aussi très rentable.
Pour cela, ils sont allés en Asie du Sud-Est.

Puis il y eu la cocaïne, une autre drogue convoitée par les yakuzas.
En effet, dans les années 90, des représentants du cartel de Cali, en Colombie, seraient entrés en contact avec le plus grand gang yakuza, le Yamaguchi-gumi.
Ensemble, ils auraient alors comploté pour faire entrer d’énormes quantités de cocaïne au Japon.
Le genre de nouvelle qui donne des cauchemars aux autorités du crime international : une alliance entre le puissant syndicat Yamaguchi-gumi et le redoutable Cartel de Cali en Colombie, vous imaginez ?
Le cartel colombien aurait donc envoyé des distributeurs de cocaïne dans tout le Japon : à Tokyo, Osaka, Yokohama ou encore Kobe.
Les Colombiens semblaient déterminés à montrer qu’ils pouvaient être tout aussi impitoyables au pays du Soleil-Levant que chez eux.
Mais… bizarrement, la menace de l’arrivée de cette drogue sur le sol japonais est resté au stade de menace. La police nipponne s’était préparée à devoir faire face à un blizzard de cocaïne qui n’est, finalement jamais arrivé.
Les Colombiens n’ont jamais donné suite à l’affaire, sans que personne ne puisse expliquer pourquoi.

Chefs du cartel de Cali

Les chefs du cartel colombien de Cali dans les années 90.

 

Quoi qu’il en soit, les yakuzas ont continué à voyager, cette fois-ci en se rendant chez leurs voisins, les Russes.
Bien que moins organisés que les syndicats du crime italiens ou japonais, les mafieux russes faisaient preuve d’un sens des affaires et d’une impitoyabilité sans pareilles.
D’anciens agents du KGB et de la police sont à l’origine d’un bon nombre des groupes criminels russes. Ces derniers se sont alors répandu dans le monde entier et se sont mis en contact avec les plus grandes organisations criminelles, dont les yakuzas.
La Russie et le Japon restaient des voisins éloignés, en grande partie à cause du différend sur la saisie par l’Union soviétique des îles du nord du Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Le commerce entre l’Extrême-Orient russe et le Japon s’est néanmoins développé assez rapidement.
Une collaboration fructueuse, qui permettra la vente de voitures et de biens de consommation volés du Japon vers la Russie et inversement, pour les armes et les femmes russes.

Cependant, les yakuzas les plus ambitieux avaient déjà jeté leur dévolu sur les États-Unis depuis longtemps.
Il n’y avait rien d’étonnant à ce que des mafieux japonais commencent à apparaître sur les plages d’Hawaï et sur le continent américain lui-même.

Au début des années 1970, les yakuzas avaient en effet déjà établi des bases dans le pays de l’Oncle Sam, notamment dans les îles américaines du Pacifique.
Ils se sont dès lors développés sur le continent à Los Angeles, San Francisco ou encore New York.
C’est en 1981 que les yakuzas commencent sérieusement à attirer l’attention des autorités américaines.
À New York par exemple, au début des années 80, la police locale prend conscience de l’existence des yakuzas et d’opérations criminelles de grande envergure dans la région.
Elle n’est toutefois pas plus inquiète que ça et le fait savoir de cette manière :

« S’il y avait un quelconque racket que ce soit, comme la prostitution, les Cinq Familles seraient déjà sur le coup. On ne peut rien faire très longtemps à New York sans que la mafia ne s’en aperçoive. Dans ce type d’affaires, vous n’avez pas le choix, vous devez traiter avec eux.[…] Je pense que New York est géographiquement peu propice à l’implantation des yakuzas. »

Et moins d’un an après cette déclaration, devinez ce qu’ils apprennent ?
La mafia new-yorkaise a décidé de collaborer avec les yakuzas, notamment pour organiser les jeux d’argent clandestins.
La police new-yorkaise avait cependant raison sur un point : les Cinq Familles ne voulait pas de concurrents sur leur territoire.
Alors pourquoi avoir collaboré avec les yakuzas ?
Eh bien parce qu’aux yeux de la mafia américaine, les yakuzas ne constituaient pas une menace, mais simplement un moyen d’étendre leur business.
Dès lors, les gangsters japonais ont pu former des alliances avec la mafia locale, une entente qui a profité aux 2 parties.

Ainsi, à la fin du XXe siècle, les yakuzas se sont implantés dans pléthore de pays, leur permettant de développer considérablement leurs activités à l’international.
Ils semblaient enfin se relever après les énormes pertes financières liées à l’éclatement de la bulle.
En entrant dans le second millénaire, ils vont cependant être confrontés à de nouvelles problématiques, bien plus insidieuses.

 

Le yakuza moderne

« Les yakuzas deviendront comme la mafia américaine »
« Dans le futur, il y aura une mafia nationale japonaise. »
« une mafia qui tuera pour le profit »
« Les yakuzas doivent respecter la morale et les règlements et y obéir – mais cette tradition s’estompe… »
« C’est à cause du fossé entre les générations que je m’inquiète. »

Tant de craintes émises par Kakuji Inagawa, l’ancien parrain et fondateur de la famille Inagawa-kai, en ce début du XXIe siècle.
Et il n’était d’ailleurs pas le seul à émettre ces inquiétudes.
La plainte la plus courante parmi les chefs de la pègre japonaise dans les années 2000 était que les nouveaux yakuzas étaient désormais plus violents, moins obéissants et davantage intéressés par les gros profits que par les anciennes traditions.

Tokutaro Takayama, chef de longue date du gang yakuza de Kyoto, déclara à un journaliste :
« Aujourd’hui, ils ne se soucient plus des obligations, de la tradition, du respect et de la dignité. Il n’y a plus de règles ».
Et on ne peut pas dire qu’il avait tort.
Le yakuza moderne s’est en effet peu à peu débarrassé du poids des traditions pour ressembler au gangster ordinaire.
Le monde criminel du XXIe siècle ne requiert plus l’idéologie, la chevalerie ou la loyauté absolue.
Au contraire, cette époque semble exiger que les malfrats soient davantage fourbes, rusés et sans honneur.
En conséquence et pour la première fois de leur histoire, les yakuzas ont commencé à agir que pour eux-mêmes et non plus pour le gang dans son ensemble.
Ce qui a, en définitive, considérablement changé le visage du crime organisé japonais.

Une modernisation des gangs yakuzas qui a commencé dans les décombres de 1945 pour se poursuivre aujourd’hui.
Durant tout ce temps, la mafia nippone a progressivement délaissé ses principes, et les guerres de gangs ayant entraîné des nombreuses victimes civiles en sont un exemple parmi tant d’autres.

En 1984, la police métropolitaine de Tokyo, qui connaît les yakuzas mieux que quiconque, a rendu public ce que les gangs observaient depuis plusieurs années déjà :
« Il y a une tendance claire au déclin de la solidarité et de l’obéissance parmi les membres des yakuzas ».
« Cela découle du départ à la retraite des chefs de gangs vieillissants qui maintenaient une discipline stricte, ainsi que des changements de tempérament des gangsters. »

Un déclin qui peut notamment s’expliquer par la question de la retraite.
Car oui, lors des dernières décennies, de plus en plus de jeunes oyabun ont accédé au pouvoir et ont progressivement modifié la structure des gangs.
Le passage des yakuzas dans les hautes sphères de la finance et leur expansion à l’étranger s’est produit au moment où les derniers grands patrons, ceux qui étaient arrivés au pouvoir pendant l’Occupation, sont décédés.
Ainsi, l’ancienne génération et avec elle ses traditions, tend à disparaître.

Le yakuza de nos jours

Un groupe de yakuzas de nos jours.

 

Pour autant, les yakuzas de la jeune génération ne sont pas tous inadaptés.
Ils sont simplement le fruit d’une autre génération, moins réceptive aux anciennes coutumes, n’y voyant là que des entraves à leurs activités.
Moins enclins à obéir à leur oyabun, aujourd’hui, peu sont prêts à donner leur vie et à se dévouer pour ces derniers.
De plus, à l’image de l’omerta qui était tombée au sein de la mafia italo-américaine, certains yakuzas ont commencé à parler et à dénoncer leur patron, un acte juste impensable quelques années auparavant.

En ce début du XXIe siècle, les priorités des yakuzas ont donc changé.
De nos jours, le fait d’accumuler de grandes richesses ou de réussir dans les affaires est devenu le seul objectif de la nouvelle génération des gangsters japonais.
La structure, autrefois rigide des bakuto et des tekiya, a, on peut le dire, aujourd’hui disparu.

D’ailleurs, même les traditions les plus courantes changent : les jeunes yakuzas délaissent les tatouages ancestraux (symbole révolu de leur abnégation et de leur discipline) pour des tatouages plus modernes, sans réelle signification, et certainement pas pratiqué selon les anciennes méthodes.

Pour ce qui est de la police, elle a depuis adopté de nouvelles lois pour contrer cette nouvelle génération de yakuzas. Néanmoins, il y a encore beaucoup à faire pour endiguer les activités de la pègre japonaise.
Ces décennies de tolérance à l’égard du crime organisé ont profondément ancré les yakuzas dans le tissu de la société japonaise, même si aujourd’hui, ils sont de moins en moins nombreux.
Ils continuent leurs activité, mais disons-le, dans une bien moindre mesure.

 

Conclusion

Vous avez donc vu que les yakuzas étaient loin d’être des gangsters ordinaires.
Présents depuis le Japon féodal, ils sont devenus la clé du pouvoir politique du pays au XXe siècle.
Durant toute leur histoire, ils ont joué le rôle de l’honorable opposition dans la société japonaise. Tantôt acceptés, tantôt rejetés, tantôt criminels, tantôt héros populaires.

En Occident, il n’y a qu’en Sicile où on peut affirmer que la mafia a eu une telle ampleur, et encore.

Au fil des décennies, les Japonais ont ainsi appris à vivre avec la pègre, cédant parfois à ses exigences pour maintenir un semblant de paix sociale.
Par le passé, cette méthode a permis d’assurer une certaine harmonie au sein de la population, mais… ce contrat social est désormais en train de se rompre.

Fortement affaiblis, les yakuzas seraient aujourd’hui en voie d’extinction.
Leur effectif a drastiquement chuté, et il y a de moins en moins de jeunes japonais qui rejoignent leurs rangs.
À présent, les autorités font tout pour lutter contre leurs méfaits et leur proposent même une réinsertion dans la société.

Hmm, ouais, drôle de destin pour ce groupe criminel qui jadis, était roi au pays du Soleil-Levant.

Sources

https://www.goodreads.com/en/book/show/762585.Yakuza
https://en.wikipedia.org/wiki/Kabukimono
https://en.wikipedia.org/wiki/R%C5%8Dnin
https://fr.wikipedia.org/wiki/Shogun
https://fr.wikipedia.org/wiki/Yakuzahttps://en.wikipedia.org/wiki/Yakuza
https://en.wikipedia.org/wiki/Yoshio_Kodama
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulle_sp%C3%A9culative_japonaise
https://www.washingtonpost.com/archive/entertainment/books/1986/10/26/the-shadow-of-japans-criminal-empire/53e7e332-507e-4eda-8da9-f6c150f4c3e5/
https://en.wikipedia.org/wiki/Manuel_Noriegahttps://en.wikipedia.org/wiki/T%C5%8Dyama_Mitsuru
https://en.wikipedia.org/wiki/Kenichi_Yamamoto_(yakuza)
https://en.wikipedia.org/wiki/Masahisa_Takenaka
https://en.wikipedia.org/wiki/Susumu_Ishii

Vidéo sur l’histoire des yakuzas

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Les Peaky Blinders : L’Histoire Vraie du Gang de Birmingham

Et si je vous disais que la série Peaky Blinders s’était inspirée d’une histoire vraie ?
En effet, les Peaky Blinders ont bel et bien existé, mais pas de la façon dont vous le croyez. Au risque de vous décevoir, il n’y a pas eu de vrai Thomas Shelby, ni d’Arthur Shelby, ni de famille Shelby ou même d’entreprise Shelby.
En réalité, les vrais Peaky Blinders ont régné sur Birmingham bien avant les années 20. Contrairement à l’œuvre fictive, leur bande était faiblement organisée, mais était alors plus violente et plus vicieuse.

Après la Première Guerre mondiale, il y a cependant bien eu un gang qui a sévi à Birmingham. Ce gang était nommé « Les Birmingham Boys » et était dirigé par un certain Billy Kimber. Ça doit vous dire quelque chose, non ?
Vous savez ce gangster qui apparaît dans l’épisode 2 de la saison 1 de la série, celui qui fait irruption dans le bar des Shelby pour s’entretenir avec Tommy ?

Eh bien, si l’on devait choisir un homonyme de Tommy, ce serait lui. Enfin… à quelques détails près (et c’est peu dire).

Mais il n’y avait pas que lui comme personnage ayant réellement existé dans la série. Darby Sabini et Alfie Solomons étaient, eux aussi, bien réels dans les années 1920.

Tout ça, je vais de toute façon vous en parler dans quelques instants.
Avant cela, laissez-moi vous expliquer qui étaient les vrais Peaky Blinders.

Les Peaky Blinders, l’histoire vraie

Pour comprendre l’origine des Peaky Blinders, il est tout d’abord important de parler des « sloggers », un terme que l’on pourrait traduire en français par « personnes qui donnent des coups violents ».
À l’origine, il s’agissait d’un terme utilisé dans le monde de la boxe dans les années 1820, mais son usage s’est rapidement répandu en dehors du ring.

Pourquoi parler des « sloggers », appelés aussi « slogging gangs » ? Parce que c’est à partir de là que tout a commencé.
Pour cela, il faut remonter à la fin des années 1850, en Angleterre.
À cette époque, le pays fait face à des difficultés économiques croissantes. Des difficultés qui vont, par la suite, entraîner un autre problème : l’émergence de la violence dans les quartiers pauvres.
Cette violence, Birmingham la subira alors énormément durant toute la seconde moitié du XIXe siècle, notamment avec l’apparition de bandes de jeunes voyous, appelés plus tard « sloggers ».

Des sloggers dans les rues de Birmingham

Une bande de jeunes traînards à Birmingham (probablement au début du XXe siècle).

 

Les « sloggers » étaient des vauriens qui traînaient à longueur de temps dans les rues pauvres de Birmingham pour voler les passants, les agresser, se battre brutalement entre eux ou organiser des paris illégaux.
Ils n’avaient rien d’autre à faire, si ce n’est de s’adonner à des activités peu scrupuleuses et troubler l’ordre public.

On dit que ces bandes de jeunes brutes sont nées à la fin des années 1850 à Birmingham, après que la police ait décidé, sous la pression de la classe supérieure, de réprimer leurs délits.
Certains des jeunes de la ville ne l’ont pas entendu de cette oreille et se sont alors regroupés pour former des bandes qui résisteraient à ces interventions policières.
De là sont nés les « slogging gangs », des groupes de jeunes voyous issus des quartiers pauvres de Birmingham, qui seraient le point de départ des Peaky Blinders.

Arrestation de 2 vrais Peaky Blinders

Photo d’arrestation de 2 jeunes voyous (aucune information sur leur lieu d’origine, ce qui est sûr c’est qu’ils viennent de Grande-Bretagne). 

 

Après ces actions policières, les « sloggers », ou membres des « slogging gangs », se sont donc mieux organisés et ont formé des bandes qui luttaient contre les forces de l’ordre, afin de pouvoir continuer leurs délits en toute impunité.
Cette fripouille était pour le moins intenable, puisqu’elle ne se contentait pas uniquement d’agresser les policiers, mais aussi tous ceux qu’elle croisait : hommes, femmes, jeunes ou vieux.
Des gangs de rue comme ceux-ci, il y en avait également dans d’autres villes, comme à Manchester, Salford, Liverpool ou Londres.
Mais c’est à Birmingham que les crimes étaient les plus virulents.
D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que la ville a été reconnue, à la fin du XIXe siècle, comme l’une des plus violentes de Grande-Bretagne.

Dans les rues sombres et malfamées de Birmingham, les « slogging gangs » étaient rois. Chaque bande était composée d’environ une centaine de jeunes. La plupart étaient armés, que ce soit avec des couteaux, des lames de rasoir ou des marteaux.
Accoutumés des vols, des émeutes et des meurtres, ils créaient une atmosphère des plus effrayantes dans la ville.

La police a pourtant tenté de faire de son mieux pour contrôler cette situation chaotique, mais… en sous-effectif, elle ne pouvait malheureusement rien faire.

Un policier de Birmingham fin du XIXe siècle, début du XXe

Un sergent de police contrôlant l’entrée d’un théâtre à Birmingham. Une partie de son travail consistait à empêcher l’entrée des jeunes brutes indésirables (date inconnue, mais probablement fin du XIXe, début XXe).

 

Ces violences entre gangs ont véritablement éclaté dans les années 1870.
À cette période, il n’était pas rare de voir des groupes de centaines de jeunes se battre pendant des heures, et ce, parfois jusqu’à la mort.
L’un des plus impitoyables d’entre eux était le « Cheapside Slogging Gang ». Un gang qui a dominé Birmingham pendant des dizaines d’années, et qui a notamment été impliqué dans le racket de protection.

Les « sloggers » étaient capables de tout, comme nous le démontre ce rapport de police datant du dimanche 7 avril 1872 :

  • Ce jour-là, un grand groupe de jeunes, composé de 400 individus environ, se rassemble dans le quartier de Cheapside pour semer le chaos. Ils brisent des vitres et créent un énorme désordre dans la zone, à la grande consternation des habitants.
    Après ça, ils se dirigent vers le quartier de Hill Street et continuent leur foutoir en lançant des briques et des pierres sur les fenêtres des commerçants (l’un d’entre est d’ailleurs touché, et transporté plus tard à l’hôpital).
    Pourtant, ils ne s’arrêtent pas là. Certains vont même jusqu’à arrêter les passants pour les terroriser et les insulter.
    Ce n’est qu’une fois qu’un petit groupe de policiers les approchent pour les disperser, que toute cette canaille décide de s’enfuir pour Cheapside, leur quartier d’origine.

Voilà donc ce dont ils étaient capables.
Et cet exemple n’en est qu’un parmi tant d’autres.

D’ailleurs, trois jours après ces faits, les jeunes voyous remettent ça.
Armés de bâtons et de grosses pierres, ils sont cette fois-ci entre 70 et 80 individus. Le groupe se rassemble alors près du centre-ville de Birmingham et là, que font-ils ? Ils lapident un agent de police !
Deux d’entre eux sont arrêtés, et devinez quoi ? Le premier (nommé John Gibbon) n’a que 13 ans, tandis que le second (Michael Lowry) a seulement 1 an de plus.

Ouais, la plupart des « sloggers » étaient de jeunes adolescents.
Toutefois, il valait mieux ne pas se fier aux apparences. Si vous aviez le malheur un jour de vous en prendre à eux, les conséquences pouvaient être terribles…
Le témoignage du magistrat Alderman Melson, une des victimes des émeutes du dimanche 7 avril 1872, l’atteste bien :

  • Le jour où les « sloggers » avaient tout saccagé, ils étaient passés devant sa maison. Ne voulant sûrement pas les laisser faire, M. Melson sort avec un bâton pour les frapper et tenter de les faire fuir. Mais son fils intervient, et puis… tout vire au cauchemar.
    En effet, ce dernier suit la bande, et agrippe leur chef. Seul contre tous, il se fait, sans surprise, violemment agresser.
    Les conséquences sont alors terribles : le fils de M. Melson rentre chez lui couvert de sang, la lèvre et les oreilles coupées…

Vous l’avez sans doute compris, les « sloggers » ne faisaient pas dans la dentelle.
Mais du coup, comment expliquer cette escalade de violence à Birmingham à la fin du XIXe siècle ?
Eh bien, on peut tout d’abord l’expliquer par l’absence de lieux de loisirs pour la jeunesse des quartiers pauvres.
En effet, en raison de la loi de l’époque, les jeunes garçons (qui travaillaient généralement à l’usine) n’étaient pas autorisés à travailler après 6 heures du soir. Après le boulot, ils sortaient par conséquent dans la rue et se divertissaient comme ils pouvaient.
Malheureusement, leurs loisirs étaient tournés vers la délinquance, et c’est ce qui a favorisé l’essor de la violence.

Une rue pauvre de Birmingham début XXe siècle

Photo dans laquelle des jeunes femmes et des enfants posés. Il s’agit de la rue Bagot, située à Birmingham, une rue qui aurait abriter une bande de sloggers. 

 

On peut ensuite l’expliquer par une autre raison.
Une raison qui remonterait aux années 1840, période pendant laquelle s’est développé un profond antagonisme de la classe ouvrière de Birmingham envers les forces de l’ordre.
Les policiers qui appliquaient la loi étaient en effet considérés par les habitants des quartiers pauvres comme des ennemis. Une hostilité qui a commencé lorsque les forces de police se sont de plus en plus mêlées des quartiers pauvres. Le style du maintien de l’ordre était passé de la simple ronde à une approche plus coercitive et punitive.
De là, ont donc émergé les « sloggers », ces bandes de jeunes brutes fauteurs de troubles.

La rue appartenait aux « sloggers », elle était leur seul terrain de jeu et il était hors de question que la police vienne empêcher cela. Dans un pays où tant de choses leur étaient refusées, ils ne leur restaient finalement plus que ça, la rue.

C’est entre 1867 et 1880 que les délits ont été les plus fréquents.
À cette période, la police est confrontée à des violences systématiques lorsqu’elle essaie d’empêcher les troubles de voisinages des « sloggers ».
Ces derniers, avec leur jeu de pari favori, le « pitch and toss » (jeu consistant à lancer une pièce de monnaie au plus proche d’une marque donnée), ont pour habitude de produire de fortes nuisances sonores, perturbant considérablement la tranquillité des honnêtes citoyens de Birmingham.
À plusieurs reprises, les policiers ont pourtant tenté d’intervenir sur les lieux, mais les jeunes voyous les repoussaient systématiquement avec des jets de pierres.
Lors de ces ripostes, des officiers de police sont alors gravement touchés, contraignant certains à ne plus vouloir se confronter aux « sloggers ».

L’inaction policière face à ce fléau sera d’ailleurs pendant longtemps critiquée par les journaux et les habitants de Birmingham, exaspérés par la situation.
Mais on en revenait toujours au même problème : les forces de l’ordre étaient en net sous-effectif par rapport aux fauteurs de troubles.

Prenons l’exemple de l’année 1867, où la police de Birmingham disposait uniquement d’un effectif de 400 agents, soit 1 policier pour 813 habitants.
À partir de là, comment voulez-vous résorber le problème ?
Il n’est pas étonnant que, par la suite, les problèmes liés aux gangs se soient intensifiés :

  • En effet, la vermine de Birmingham a continué à s’attaquer aux policiers, lorsque ceux-ci tentaient d’arrêter leurs parties de jeux d’argent.
  • Les agressions contre les piétons se sont poursuivies.
  • Et puis, les bagarres entre bandes se sont multipliées.

Bref, les rues de Birmingham devenaient, nuit après nuit, la scène d’une violence presque incontrôlable…

La brutalité qui régnait dans les quartiers ouvriers de la ville a dès lors fini par attirer l’attention au niveau national, et Birmingham a été méprisée dans tous les coins d’Angleterre.

Une foule à Birmingham montrant des vrais peaky blinders

Image d’illustration montrant une foule de personnes dans la ville de Oldham (comté du Grand Manchester) en 1900. 

 

À la fin des années 1880, les « sloggers » continuaient de causer des problèmes dans tout Birmingham. À cette période, les gangs de brutes n’étaient pas ce qui manquait. Ils émergeaient de plus en plus, et c’est ainsi que sont nés les « Peaky Blinders ».

Ouais, ce n’est qu’à partir de 1890, que le terme « Peaky Blinders » fait pour la 1re fois son apparition.
Qui étaient-ils ?
D’après ce qui se disait à l’époque, ils auraient été l’un des gangs de rue les plus redoutables de Birmingham.
N’allez cependant pas croire qu’ils étaient du genre à bien s’habiller, qu’ils aient été charismatiques ou respectés par la classe ouvrière birminghamienne, comme dans la série. Non, non, en fait, ils étaient tout le contraire !

Issus des quartiers pauvres, ils n’avaient en aucun cas les moyens de se vêtir comme Thomas Shelby ou les membres de son gang.
Tirant leurs origines des « sloggers », ils étaient indignes de respect, n’étaient que très peu éduqués, et causaient un véritable tort aux habitants de Birmingham.
Ce n’était que des petits voyous, des voleurs, des agresseurs de femmes, qui commettaient leurs délits qu’à l’échelle locale.
En somme, ils n’avaient rien de remarquable ou de glamour.

Thomas Shelby et un vrai peaky blinder

À gauche : le personnage fictif de la série « Peaky Blinders » Thomas (Tommy) Shelby.
À droite : George Williams, un vrai peaky blinders reconnu coupable d’avoir tué un policier.

 

Une question subsiste cependant : d’où est tiré ce nom, « Peaky Blinders » ? Y a-t-il des informations qui pourraient nous en dire plus sur ce célèbre gang ?
En français, «Peaky Blinders » signifie littéralement « casquettes aveuglantes ».
Pourquoi « casquettes aveuglantes » ?
Parce qu’il y aurait eu une rumeur à l’époque, selon laquelle les Peaky Blinders cousaient des lames de rasoir sur le devant de leurs casquettes. Ce qui aurait été pratique lors les combats, car ils pouvaient s’en servir comme arme potentielle. La lame tranchait le front de leurs ennemis et provoquait dès lors une coulée de sang dans leurs yeux, les aveuglant temporairement.

Toutefois, cette légende est-elle vraie ?
Les Peaky Blinders cachaient-ils vraiment des lames de rasoir sur la visière de leur casquette ?
Eh bien, au risque de vous décevoir, la réponse est plus proche du non que du oui.
Tout d’abord, parce qu’à l’heure actuelle, il n’existe aucune preuve qui corrobore ce fait. Et puis, parce qu’il aurait été impossible pour les Peaky Blinders de se procurer des lames de rasoir aussi fréquemment à cette période.
Car oui, à la fin du XIXe siècle, les lames de rasoir jetables ne se trouvaient pas facilement et étaient assez coûteuses. En général, les jeunes hommes de l’époque utilisaient des rasoirs coupe-choux ou se rendaient directement chez le barbier.

Du coup, s’il s’avère que cette anecdote soit un mythe, quelle est la vraie histoire qui se cache derrière ce terme ?
En fait, cette appellation tire son origine du fait que les Peaky Blinders avaient pour habitude de mettre leur casquette sur le côté, et qu’ils la pliaient de sorte à ce qu’on puisse à peine voir leurs yeux. D’où le terme « casquettes aveuglantes ».
Au final, ce n’était qu’un style vestimentaire.
D’ailleurs, on pourrait brièvement parler de celui-ci, qui a connu deux phases :

  • La première, composée d’un pantalon ample au niveau du bas des jambes, d’une ceinture à boucle, de bottes, d’une espèce de veste, d’une écharpe voyante et d’un chapeau melon à bords allongés.
    Le style capillaire, lui, consistait en une coupe très courte avec une longue touffe plaquée en biais sur le front.
  • Puis, un autre style est apparu et a apporté deux changements.
    Les Peaky Blinders ont échangé leur chapeau melon pour des casquettes plates, et leur coupe de cheveux est passée de la touffe plaquée à ce qui pourrait s’apparenter à une frange d’âne.
    Une frange qui donnait d’ailleurs une allure diabolique à celui qui l’arborait d’après les témoignages de l’époque.

Pour ce qui était des armes, les Peaky Blinders utilisaient généralement des ceintures, des bâtons, des briques, des coups-de-poing américains, des couteaux de poche ou des boyaux de chats avec des pierres attachées à l’extrémité.

Le style vestimentaire des vrais peaky blinders

Il s’agit ici de 2 vrais peaky blinders. On peut voir les 2 styles vestimentaires cités préalablement : à gauche le chapeau melon, et à droite la casquette.

 

Bien que les « Peaky Blinders » aient été connus comme une bande dans les années 1890, il est important de noter que l’expression devient par la suite (à partir du début du XXe siècle plus précisément) le nom générique donné à tout type de brutes sévissant à Birmingham (faisant partie d’un gang ou non).

À la fin du XIXe siècle, un énorme fossé séparé donc les honnêtes citoyens de Birmingham des Peaky Blinders.
Nés de parents négligents et issus des milieux défavorisés, la rue était, comme les « sloggers » avant eux, leur terrain de jeu.
Très tôt, ils sortaient de fait dans la rue et fréquentaient d’autres garçons de leur âge pour commettre toutes sortes de délits.

Les Peaky Blinders avaient en général entre 12 et 30 ans. Parmi eux, on peut citer Charles Lambourne (12 ans), David Taylor (13 ans) ou Henry Fowler (un autre jeune Peaky Blinder qui ne devait pas en être loin).

Des véritables peaky blinders

Photos montrant de jeunes peaky blinders.
De gauche à droite : Charles Lambourne, David Taylor et Henry Fowler.

 

Malgré le fossé qui les séparait du monde respectable, les Peaky Blinders ne vivaient pourtant pas en marge de la société.
En effet, la plupart d’entre eux vivaient dans les quartiers pauvres de Birmingham, aux côtés de la classe ouvrière. Ils étaient intégrés dans leur communauté et travaillaient comme tout le monde.
Leurs métiers étaient alors assez variés : certains étaient ouvriers à l’usine, d’autres travaillaient dans le commerce de cuivre ou trimaient en tant que batteurs d’or.
Finalement, c’étaient des types qui travaillaient dur, mais qui, une fois rentrés du boulot, s’adonnaient à des loisirs brutaux, notamment les bagarres de rue.

Seuls, les Peaky Blinders étaient considérés comme les plus grands lâches, ce n’est qu’en groupe finalement qu’ils osaient défier la police et perpétrer leurs crimes. Ils suivaient en général les ordres d’un chef, mais leur bande était assez faiblement organisée.
Leur but, quant à lui, n’était pas de s’enrichir, non, non. Bien que certains pratiquent le racket de protection, la plupart des Peaky Blinders ne se préoccupaient que d’une chose en réalité : se battre.

Il arrivait alors que des Peaky Blinders se fassent arrêter, mais ils s’en sortaient toujours bien et écopaient de peines relativement légères : quelques jours, quelques semaines, voire quelques mois, mais bizarrement ça ne se comptait jamais en années.
En fin de compte, cette clémence de la justice n’a fait que les pousser à continuer.

Le ras-le-bol des habitants de Birmingham a ainsi commencé à se faire entendre de plus en plus.
Il faut les comprendre : il était impossible pour eux de se balader la nuit tranquillement, il y avait toujours des bandes de jeunes traînards qui les frappaient et les agressaient.

Surnommée la « ville des Peaky Blinders », Birmingham a dès lors vu son taux de violence continuer à augmenter. Toutes les rues étaient infestées par cette vermine, qui ne faisait que terroriser les honnêtes gens, encore et encore.

Heureusement, le règne des Peaky Blinders allait bientôt se terminer.

Éradication et fin des Peaky Blinders

Dans la série « Peaky Blinders », et plus particulièrement dans la saison 1 et 2, il y a ce personnage, l’inspecteur Campbell.
Dans l’histoire, son but est de se débarrasser du crime et de la corruption qui sévissent à Birmingham.
Physiquement imposant et plein de ruse, il fait de la lutte contre la pègre son cheval de bataille, notamment en ciblant les Shelby.
Malheureusement, après quelques épisodes, Campbell faillit à sa mission et ne parvient pas à faire tomber les Peaky Blinders.
On pourrait alors croire qu’il en a été de même dans la vraie vie, mais ça n’a pas du tout été le cas.

En effet, les vrais Peaky Blinders ont aussi eu leur inspecteur Campbell à l’époque, sauf que celui-ci s’appelait Charles Haughton Rafter : c’était un officier de police, originaire de Belfast qui a, contrairement au personnage fictif Campbell, réussi à se débarrasser de la pègre.

L'inspecteur Campbell dans la série Peaky Blinders

L’inspecteur Campbell dans la série de Steve Knight « Peaky Blinders » (2015).

Charles Haughton Rafter le vrai inspecteur Campbell dans la série Peaky Blinders

Charles Haughton Rafter, l’homme qui a éradiqué les vrais peaky blinders de Birmingham.

 

C’est suite à l’épidémie de brutalité qui a fait rage à Birmingham à la fin du XIXe siècle, et aux meurtres de policiers perpétrés par les Peaky Blinders, que Charles Rafter est nommé chef de la police de la ville.
Pour les habitants de la région, les Peaky Blinders avaient régné trop longtemps. Les agressions incessantes contre les citoyens et la police, ainsi que la trop grande indulgence de la justice envers les Peaky Blinders ont fait qu’il était urgent d’intervenir.

Urgent, ouais, c’était bien le mot, comme nous le démontre cette anecdote :

  • À l’apogée des Peaky Blinders, on raconte qu’un gang armé de ceintures à boucle et de couteaux se serait jeté sur un pauvre homme inoffensif pour le poignarder quasiment à mort (en plus de le battre sans pitié juste après). Un des témoins de la scène aurait du coup témoigné, et se serait retrouvé à son tour poignardé par certains des membres de la bande, alors qu’il quittait le tribunal.
    Le chef du gang (qui n’était autre qu’un Peaky Blinder) a alors été arrêté, mais n’a été condamné (tenez-vous bien) qu’à deux mois de prison.

La pression populaire, de plus en plus forte, a dès lors poussé le gouvernement à agir. Quelque temps plus tard, il décide de prendre l’affaire en charge et nomme Rafter à la tête des forces de l’ordre birminghamiennes.

Charles Rafter était un chef de police au fort leadership. Il était connu pour son maintien de l’ordre efficace, et pour son attitude toujours de sang-froid et de lucidité.
C’était quelqu’un qui avait le sens de l’organisation et qui savait garder son calme, même lorsque la situation devenait critique.
Des qualités qui lui ont permis de rendre les rues de Birmingham plus sûres et de se débarrasser définitivement des Peaky Blinders.

Rafter commença son travail en 1899.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il étudia la ville de Birmingham et ses caractéristiques avec minutie. Puis, pour mener à bien sa mission, il veilla à ce que ses hommes soient les plus compétents possible.
Pour entrer dans ses rangs, les candidats devaient être intelligents, déterminés, vaillants, forts physiquement, capables de se battre et connaître toutes les lois qui régissent les arrestations.

Policiers ayant luttés contre les peaky blinders

L’homme debout au milieu de la 1ère rangée était un instructeur d’entraînement physique de la police de Birmingham. La boxe et la lutte étaient enseignées pour l’autodéfense, afin de mieux rivaliser contre les peaky blinders (photo datant du début du XXe siècle).

 

Rafter commença ainsi sa tâche, mais ses premières années de service à Birmingham n’ont malheureusement pas l’effet escompté.
Il manque cruellement d’hommes et les agressions contre les policiers sont toujours aussi nombreuses.
Rien que pour l’année 1899, neuf policiers se retrouvent handicapés suite aux attaques des Peaky Blinders. En 1901, Birmingham totalise alors plus de 500 agressions contre la police.

L’anarchie a donc continué de régner dans la ville, et la nomination de Rafter au poste de chef de police n’y a rien fait. Les Peaky Blinders posaient toujours autant de problèmes…

Il faudra finalement attendre le début des années 1910, pour que les Peaky Blinders soient enfin éliminés.
Comment cela s’est-il produit ?
En réalité, plusieurs facteurs ont conduit à leur disparition :

  • Tout d’abord, il y a eu Rafter et ses hommes, qui ont joué un rôle crucial dans l’éradication des Peaky Blinders.
    Grâce à leur courage et à une augmentation de leur effectif, la délinquance juvénile s’est progressivement dissipée, jusqu’à l’extinction complète des Peaky Blinders.
  • L’autre facteur, également décisif, est le valeureux soutien des personnes respectueuses de la loi à l’égard de Charles Rafter. Ces derniers, fatigués et irrités du règne de terreur des Peaky Blinders, ont, contre toute attente, décidé de témoigner, et ce, malgré l’intimidation qu’ils subissaient.
  • Puis, il y a eu la fin de la clémence des juges envers les jeunes voyous. Certains des Peaky Blinders ont été condamnés à des peines lourdes et exemplaires, allant jusqu’à la perpétuité. Ce qui était une première à l’époque.
  • Ensuite, il y a eu le développement des clubs de loisirs pour jeunes, qui a, lui aussi, favorisé la baisse de la délinquance.
    Arnold Pinchard, homme d’Église à Birmingham, fait partie de ceux qui en sont à l’origine.
    Vers la fin du XIXe siècle, Pinchard ouvre en effet un club pour jeunes, permettant à la nouvelle génération de se divertir après le travail.
    Certains des Peaky Blinders peuvent ainsi jouer aux cartes, aux dames ou aux dominos. Mais ce qui a le plus de succès auprès des jeunes, c’est la boxe. Eh oui, beaucoup étaient des habitués des combats de rue, et grâce à Pinchard, qui organise des compétitions seulement deux mois après la création du club, ils peuvent enfin s’exercer dans un cadre structuré.
    Grâce à la boxe, les jeunes apprennent la discipline, le respect, et prennent part à une activité plus morale.
  • En plus de la boxe, il y a également le football qui connaît un succès grandissant chez les jeunes de l’époque. Des championnats, tels que le Small Heath and District League, sont créés et offrent la possibilité à la jeunesse de s’occuper plus raisonnablement.
  • On pourrait aussi parler des salles de cinéma, autre divertissement qui a permis aux jeunes de s’éloigner de la rue.
    Ou encore l’école qui, dès 1906 (et ce, grâce à des réformes du gouvernement), s’occupe mieux de l’éducation des enfants, avec une prise en charge des traitements médicaux, un accès à l’alimentation ou au logement.

En résumé, la lutte contre la délinquance endémique, ainsi que les aides sociales apportées à la jeunesse de Birmingham, ont permis à la ville de retrouver enfin de sa superbe.

Arnold Pinchard

Portrait de profil d’Arnold Pinchard, l’homme d’Église ayant permis à la jeunesse de Birmingham de se divertir plus raisonnablement.

Combat de boxe en Angleterre dans les années 1900

Photo d’illustration d’un combat de boxe à West Ham (Londres) datant de 1909.

Equipe de football de Birmingham dans les années 1890

L’équipe de football Small Heath F.C. (Birmingham) photographié en 1893 avec le trophée de la deuxième division de la Football League.

 

En 1914, les Peaky Blinders étaient, pour ainsi dire, de l’histoire ancienne.
La plupart d’entre eux ont fini par s’engager dans l’armée, et ont servi durant la Première Guerre mondiale.
Peu malheureusement sont revenus, et les rares qui avaient eu la chance de survivre étaient maintenant plus âgés et plus disciplinés.
Certains ont fondé une famille, et se sont tout naturellement assagis avec le temps.

Pourtant, après la Première Guerre mondiale, la police lutte toujours contre des gangs de rue.
Certains des Peaky Blinders ne s’étaient évidemment pas rangés durant l’entre-deux-guerres, et ont continué à mener une vie de truand.

Beaucoup d’entre eux ont rejoint les rangs d’un dénommé Billy Kimber, chef du célèbre gang de Birmingham, connu pour avoir terrorisé les hippodromes d’Angleterre pendant les années 1920.

Le gang de Birmingham de Billy Kimber

Vous vous souvenez, plus tôt, en introduction, je vous avais dit que, dans l’Histoire, il n’existait pas de vraie famille Shelby.
En réalité, cette affirmation n’est pas tout à fait vraie.
Il y a eu en effet une famille similaire à celle des Shelby, dans le Birmingham des années 1920, une famille appelée les Sheldon.
Deux noms qui se ressemblent beaucoup. Étrange, non ?
En fait, il y a une raison simple à cela : Steve Knight, le créateur de la série, avait un père, dont les oncles appartenaient à une certaine famille, les Sheldon (famille qui aurait régné par la peur à Birmingham dans les années 1920). Certains de ses membres étaient connus comme étant des criminels notoires, notamment impliqués dans les jeux d’argent. Pour la série, Steve Knight a ainsi choisi un nom similaire aux Sheldon, et c’est comme ça que les Shelby sont nés.

Mais en sait-on davantage sur les Sheldon ?
À vrai dire, pas tellement.
Il existe toutefois quelques informations qui peuvent nous en dire plus sur cette famille si étrangement liée aux Shelby.

Les Sheldon étaient une famille nombreuse, vivant à Birmingham dans les années 1920. Ils vivaient dans une maison qui donnait sur Witton Street, au bout de laquelle se trouvait le véritable pub Garrison.
Contrairement au reste de la fratrie, John, Samuel et Joseph (trois des frères Sheldon) décident alors de choisir la voie de la délinquance.

Ils étaient connus pour être des criminels violents dans le Birmingham du début du XXe siècle. Les frères Sheldon étaient notamment souvent impliqués dans des émeutes, des fusillades et même dans l’une des pires guerres de gangs de l’histoire de la ville.
Comme les Shelby, ils avaient d’ailleurs des affaires dans les hippodromes de Birmingham.
Leur territoire ne se limitait toutefois qu’à cette ville, et à aucun moment ils se sont répandus dans le reste de l’Angleterre.

Pour trouver plus gros qu’eux à cette époque, il faut se tourner vers un autre gangster, plus célèbre : William « Billy » Kimber, le chef du gang de Birmingham.

Samuel Sheldon un vrai peaky blinder dans les années 20

Photo d’arrestation judicaire de Samuel Sheldon.

 

Contrairement aux Sheldon, Kimber mena des opérations criminelles à l’échelle nationale. Et contrairement à la série, il n’était pas petit et ne venait pas de Londres.
Kimber était en effet originaire du quartier de Summer Lane, à Birmingham. C’était un homme bien bâti, fort et charismatique.
Là-bas, il devient le chef d’une redoutable bande de voyous, le gang de Birmingham (appelée aussi « Birmingham Boys »).

Il ne s’agissait pas d’un groupe criminel organisé, comme peut l’être la mafia, mais plutôt d’une bande de voyous bagarreurs qui se réunissaient occasionnellement et qui formaient alors une force redoutable.

Son gang a sévi des années 1910 à 1930, s’étendant de Londres (la capitale) au nord de l’Angleterre.
Durant ces années-là, Kimber était considéré comme le plus grand patron de la pègre du Royaume-Uni.
C’était un gangster qui ne craignait personne, mais que beaucoup redoutaient.

William Billy Kimber un vrai peaky blinder

Le portrait de William Billy Kimber jeune.

Le gang de Birmingham de Billy Kimber

Membres du gang de Birmingham en 1919.
Billy Kimber se situe dans la rangée du haut, second en partant de la droite.

 

Au départ, il gagnait son pain sur les hippodromes, notamment par le biais du racket de protection et du vol par pickpocket.
Puis, au fil du temps, il est devenu un homme d’affaires, somme toute légitime.

Son empire, il l’a bâti en utilisant la peur et l’intimidation.
D’ailleurs, c’est comme ça qu’il a voulu conquérir le sud de l’Angleterre, lorsqu’il a voulu étendre ses activités de racket dans les hippodromes.  Mais, il se trouve qu’en descendant vers le sud, et plus particulièrement vers la capitale, il s’est retrouvé confronté à quelques difficultés.

En effet, pour s’approprier les rackets des hippodromes de Londres, Kimber envoya ses hommes pour se charger de l’affaire.
Là-bas, ses sbires s’en prennent aux bookmakers juifs, situés dans le quartier du East End. Les racketteurs les font chanter et essayent d’obtenir encore plus d’argent de ce que les victimes étaient déjà censées leur verser.
Et généralement, lorsque les victimes de racket ne payaient pas, elles se faisaient cruellement agresser et frapper.
Cela a été le cas du véritable Alfie Solomons, un bookmaker juif londonien qui n’allait pas en rester là…

Le vrai Alfie Solomons

Photo du vrai Alfie Solomons.

 

Alfred « Alfie » Solomon, le vrai, était un juif laïc, dont la famille était installée en Angleterre depuis des décennies. Contrairement à la série, ce n’était pas un récent immigrant ayant fui les pogroms antisémites de l’Empire russe.

Après l’armistice de 1918 et l’arrivée de la paix, Solomon devient donc bookmaker dans les hippodromes.
Cette activité, il l’exerce à Londres, la capitale.
Tout se passe alors très bien pour lui, jusqu’à ce que Kimber et ses hommes descendent dans le sud du pays pour étendre leurs opérations.
En fait, tout a vrillé lorsque Solomon a décidé de ne pas se laisser faire suite à un racket du gang de Birmingham.
En résistant, Solomon se fait cruellement frapper, puis est mis à terre afin d’être roué de coups de pied.
Quand Solomon est ramassé, il a le visage en sang et plusieurs dents en moins.
Une agression « anodine » me direz-vous, et pourtant, cette attaque allait être le début d’une guerre de gangs entre le Nord et le Sud.

En effet, après avoir été sauvagement attaqué par la bande de Kimber, Solomon cherche de l’aide auprès d’un puissant gang, opérant dans le sud de l’Angleterre : le gang Sabini, dirigé par Darby Sabini, lui aussi représenté dans la série.

Le vrai Darby Sabini

Le vrai Darby Sabini photographié dans les années 40.

 

Sabini était le parrain de la mafia sicilienne de Londres à l’époque. Sa famille, les Sabini, domina la pègre et les hippodromes du sud de l’Angleterre pendant une bonne partie du début du XXe siècle.
Pour constituer sa mafia, on dit que Darby Sabini a fait venir plus de 300 hommes de main de la Sicile dans la capitale britannique.
Devenu dès lors “parrain” dans son quartier, il aurait rendu justice à certaines personnes, réglait des conflits internes et protégeait l’honneur de jeunes femmes.

À l’image de Kimber, Sabini en imposait et ne craignait personne.
Il était d’ailleurs connu à son époque pour être le gentleman de la pègre.

C’est donc après l’agression envers Solomon que Sabini décida d’entrer en guerre contre Kimber et sa bande.
C’était le Nord contre le Sud, rivalité qui sera connue sous le nom de « guerre des hippodromes de 1921 ».

Mais, cette dispute pour le contrôle du racket de protection des hippodromes d’Angleterre ne fait aucun vainqueur, bien que le gang des Sabini ait eu plus ou moins le dessus.
Kimber et Sabini se mettent d’accord pour faire une trêve, et les 2 continuent leur racket de protection sur leurs territoires respectifs.

Enfin… pas pour longtemps, puisque la police, vers la fin des années 1920, décide de s’en mêler et de tout faire pour éradiquer le racket des bookmakers dans les hippodromes du pays.

Sabini est dès lors contraint de réorienter ses activités. Quant à Kimber, il part en Amérique le temps d’un instant, pour ensuite revenir en Angleterre et continuer son racket dans une moindre mesure.

Conclusion

Finalement, les racketteurs des hippodromes d’Angleterre des années 1920 et les Peaky Blinders, des années 1890 à 1910, n’avaient rien de glamour.
Kimber était un extorqueur qui est devenu prospère par la violence et par la peur. Il était de plus infidèle envers sa première femme, et a abandonné ses enfants à une vie de pauvreté.
Sabini, tout comme Kimber, a également acquis sa richesse par la force et a été, durant tout son règne, un homme peu respectable.
Alfie Solomon, bien que moins influent que Kimber et Sabini, était tout aussi cruel, la fois où il a tué un homme après une dispute l’atteste bien d’ailleurs.
Les frères Sheldon étaient connus pour être des crapules qui fuyaient systématiquement le combat loyal.

Bref, on peut dire que tous les gangsters cités présentaient en quelque sorte les mêmes caractéristiques que les Peaky Blinders de la fin du XIXe siècle. À savoir : violents, vicieux, sadiques, immoraux, lâches au combat et indignes de respect.

En fin de compte, ce n’est pas eux qu’il faudrait admirer (comme la série voudrait nous le faire croire), mais ceux qui ont eu le mérite de leur tenir tête.
Quand je dis ça, je parle bien évidemment des pauvres habitants de Birmingham qui se sont efforcés de rester honnêtes et de ne pas se tourner vers la violence, à une époque où les Peaky Blinders régnaient en maître.
Je parle de tous ces policiers qui ont eu le courage de se confronter à ces hordes de voyous au péril de leur vie.

Les vrais héros, ce sont eux finalement.

Sources

https://www.babelio.com/livres/Chinn-The-Real-Peaky-Blinders/1025651https://www.bbc.com/news/uk-england-birmingham-24047750https://www.youtube.com/watch?v=prH0EJj0Umkhttps://www.youtube.com/watch?v=DDzfeTTigKohttps://peaky-blinders.fandom.com/wiki/Billy_Kimber#Real-lifehttps://peakyblinders99.online/peaky-blinders-personnages/billy-kimber/https://www.bosshunting.com.au/entertainment/tv/real-story-thomas-shelby-peaky-blinders/https://peakyblinders99.online/peaky-blinders/peaky-blinders-histoire-vraie/#Les_Peaky_Blinders_ont_vraiment_existehttps://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/2018/01/28/37002-20180128ARTFIG00009-ce-que-vous-ne-saviez-pas-sur-les-peaky-blinders.phphttps://peaky-blinders.fandom.com/wiki/Inspector_Campbellhttps://wearesouthdevon.com/billy-kimber-torquays-real-peaky-blinder/https://en.wikipedia.org/wiki/Peaky_Blindershttps://en.wikipedia.org/wiki/Alfie_Solomonshttps://en.wikipedia.org/wiki/Birmingham_Boyshttps://en.wikipedia.org/wiki/Charles_Sabini

Vidéo sur l’histoire vraie des Peaky Blinders

Catégories
Mafia Américaine Mafia New York

Lucky Luciano : Chef Suprême du Crime Organisé Américain

PARTIE I

 

Je me présente : Salvatore Lucania. Mais vous me connaissez sûrement sous le nom de Lucky Luciano.
Autrefois, c’est-à-dire à l’époque des années 30 jusqu’aux années 50, j’étais le chef suprême de la mafia américaine.
Oui, rien que ça.

Petit immigré sicilien que j’étais, j’ai en effet gravi les échelons de la pègre pour me hisser au rang de « Capo di tutti capi » (le parrain des parrains si vous préférez). Je dirigeais une organisation qui regroupait tous les chefs mafieux du pays, en plus d’avoir été le chef des 5 familles de la Cosa Nostra de New-York.

Comment j’y suis parvenu ? Ah, c’est une longue histoire, mais pour vous résumer ça en quelques mots, je dirais : le trafic d’alcool (la Prohibition plus particulièrement), les jeux d’argent, les braquages et certains règlements de comptes qui m’ont aidé à grimper jusqu’au sommet.

Certains m’ont alors décrit comme l’un des plus grands criminels que le monde ait jamais connus. Ce qui peut en surprendre beaucoup, car j’ai su pendant longtemps rester loin des projecteurs.
J’étais du genre assez discret on va dire et c’est ce qui m’a d’ailleurs permis de rester longtemps sous les radars.

Dans les lignes qui vont suivre, je vais donc, si vous le voulez bien, vous raconter ma vie.
Une vie qui a inspiré de multiples films sur le thème de la Mafia, dont le très célèbre film « Le Parrain » (1972). Le personnage de Michael Corleone ayant été en grande partie inspiré de mon histoire.

 

[Pour plus d’immersion, cet article a été rédigé à la 1ère personne du singulier/pluriel]

L’entrée précoce de Lucky Luciano dans la délinquance

C’est à Lercara Friddi (une petite commune de la région Sicile) que je naquis le 24 novembre 1897.
Prénommé Salvatore, je fus le 3e enfant de la famille Lucania.
Dans la fratrie, nous étions 5, parmi celle-ci il y avait :

  • Mon grand frère Giuseppe
  • Francesca, ma grande sœur
  • Salvatore, moi-même
  • Et puis les 2 petits derniers : Bartolo et Concetta

Des 5, j’étais le préféré de ma mère, Rosalie « Capporelli » Lucania (Capporelli étant son nom de jeune fille).
Elle était mariée à Antonio Lucania, qui était donc mon père.

Habitants de Catana en Sicile dans les années 1900

Image d’archives de la ville de Catane en Sicile dans les années 1900.

 

Notre famille était très pauvre. Je me souviens que mon vieux était sans-le-sou et que ma mère comptait notre argent à chaque fin de mois avec comme espoir de fuir cette situation miséreuse.
À cette époque, mes parents ambitionnaient alors d’immigrer aux États-Unis. Surtout mon père, qui, pendant toute mon enfance, ne parlait que d’une chose : partir pour l’Amérique.

Ce que nous avons fini par faire au mois d’avril 1906.
À bord d’un vieux bateau, ma famille et moi traversâmes l’Atlantique pour nous rendre dans un monde diamétralement opposé à celui de la Sicile.
Nous ne le savions pas encore mais nous quittions à ce moment-là l’univers paisible et familier de Lercara Friddi pour un monde agité où les gens semblaient particulièrement étranges et terrifiants.

Notre destination ? La ville de New York.
Mon père avait trouvé un petit appartement sombre et miséreux dans le quartier de « Lower East Side » à Manhattan. Pour ma famille et moi, c’était donc l’endroit où nous allions vivre pour les prochaines années.

Dans ce quartier, il y avait de tout, des :

  • Siciliens
  • Napolitains
  • Calabrais
  • Irlandais
  • Et des membres de la communauté juive

On était tous mélangés et nous vivions dans la misère la plus totale.
En fin de compte, rien ne changea pour moi là-bas. J’avais uniquement échangé la pauvreté de Lercara Friddi pour celle de New-York…

Quartier du Lower East Side à New York dans les années 1900

Quartier du Lower East Side dans lequel Salvatore Lucania (Lucky Luciano) et sa famille ont emménagé au début du XXe siècle.

 

Mon père commença alors à chercher un emploi, chose qu’il réussit à faire en trouvant un poste de manœuvre.
Il avait un salaire plus élevé qu’en Sicile, et pourtant cela lui permettait à peine de subvenir aux besoins de la famille.
Mais bon, au moins, il savait qu’en Amérique il y avait de l’espoir pour ses enfants.
Pour mes parents, l’école était la meilleure des choses aux États-Unis, d’autant plus qu’elle était gratuite, contrairement à la Sicile.

Pour un gosse comme moi, qui ne comprenait pas un traître mot d’anglais, aller à l’école n’était pas facile. Mes premières années scolaires ont été sans doute le moment de ma vie où j’en ai le plus bavé.
J’avais 9 ans et j’étais le plus âgé de ma classe.
Les autres gosses ressemblaient à des bébés et lorsqu’ils me parlaient je ne comprenais pas un foutu mot de ce qu’ils me racontaient.
D’ailleurs, c’est peut-être pour ça que j’ai voulu quitter l’école pour la rue.
Parce que oui, au moins dans la rue les gens me comprenaient. Là-bas, les gens parlaient le dialecte sicilien, ce qui était plus facile pour moi.

Avec mon âge avancé et ma grande taille, je regardais donc avec envie mes camarades de classe plus brillants et plus jeunes que moi.
Ceux qui me surprenaient le plus étaient les enfants d’origine juive. J’étais fasciné par la vitesse à laquelle ils absorbaient les connaissances et les leçons. Ces types-là avaient de la matière grise et je savais que plus tard j’en ferais mes alliés.

Par la suite, je me suis mis à faire l’école buissonnière.
Dans la rue, j’essayais par différents moyens de gagner de l’argent. J’avais bien compris à l’époque « qu’il y avait des gens qui en avaient et d’autres qui en avaient pas ». Et j’étais bien décidé à faire partie de ceux qui en avaient.
Du coup, j’ai commencé à travailler comme coursier pour un marchand de glaces du quartier. Puis, j’ai découvert qu’il y avait des moyens plus faciles pour s’enrichir et j’ai commencé à voler tout ce qui me tombait sous la main.

À côté de ça, je proposai également mes services de protection aux enfants juifs harcelés à la sortie des cours par les Italiens et les Irlandais plus âgés qu’eux.

Le 25 juin 1911, à force de sécher les cours, j’ai été envoyé dans une école spéciale pour enfants déscolarisés à Brooklyn.
J’y ai passé 4 mois. En sortant de là, j’avais compris que l’école était définitivement finie pour moi.
Mon père me lança alors un ultimatum : retourner en cours ou trouver un boulot. J’ai choisi la 2ème option.
Seulement, les seuls emplois disponibles à l’époque étaient des postes de livreur, et ils étaient rares.

Dans mon quartier, il y avait plusieurs jeunes de mon âge qui avaient quitté, comme moi, l’école prématurément. Ils n’avaient aucune éducation, ou presque, et pourtant, tous rêvaient d’une chose : vivre dans l’opulence et le luxe.

Lucky Luciano Jeune travailleur à Little Italy, Manhattan en 1897

Jeune travailleur devant un policier à Little Italy, Manhattan (1897) (Image d’illustration).

 

Ainsi, des bandes de jeunes gars se formèrent et commencèrent à commettre des délits dans le quartier (j’en faisais bien évidemment partie).
Dès lors, nous dévalisions les boutiques, nous arrachions les sacs à main des vieilles dames et d’autres choses comme ça.

Mais nous n’étions pas les seuls truands dans le coin.
Il y avait aussi les vrais professionnels, qu’on appelait les « Dons ». Ils étaient venus d’Italie comme nous et s’étaient enrichis grâce au racket.

À ce moment-là, j’étais mal vu par mon père, notamment à cause du séjour en école de redressement.
Les 4 mois passés là-bas m’avaient toutefois taillé une certaine réputation dans la rue. Les autres gars du milieu me respectèrent davantage, ce qui me permit par la suite de devenir le chef d’une bande.

La formation de son gang

Ma bande était composée de 6 à 12 amis. Tous étaient siciliens.
Ensemble, on terrorisait le quartier en pillant les magasins et en volant les passants, une fois la nuit tombée.
Des gangs comme le nôtre, il y en avait des dizaines dans le Lower East Side. À cette période, les bandes de jeunes délinquants ne manquaient pas.

C’est alors qu’on s’est aperçu d’une chose : le quartier devenait trop petit pour nos activités.
Les vols nous rapportaient effectivement peu d’argent et il était donc nécessaire pour nous de tourner notre regard vers l’extérieur.
Mes gars et moi avons du coup ciblé les hauts quartiers de New York. Là-bas, les richesses étaient illimitées. Nous avons pu conclure de nouvelles alliances et nous faire de nouveaux amis.
D’ailleurs, c’est comme ça que j’ai pu rencontrer Francesco Castiglia, plus connu sous le nom de Frank Costello, le chef du « Gang de la 104ème Rue ».

Francesco Castiglia

Photo d’identité judiciaire de Francesco Castiglia (Frank Costello), l’ami et associé de Salvatore Lucania (Lucky Luciano).

 

Castiglia était italien comme moi. C’était un gars intelligent, lucide, impitoyable et déterminé. Il aspirait aux mêmes objectifs que moi, c’est-à-dire : monter au sommet de l’échelle sociale et dominer la ville.
Très vite, on se lia d’amitié. Une amitié qui allait durer jusqu’à nos derniers jours.

À 15/16 ans, le crime devint donc mon métier. À côté de cela, je continuai tout de même les boulots de coursier pour gagner quelques dollars supplémentaires.
Car oui, les délits que je commettais avec ma bande ne me rapportaient pas encore assez.

Nous étions alors en 1915 et à cette période un bon nombre de mes camarades furent arrêtés par la police et condamnés à des peines de prison ferme.
Frank Castiglia, mon nouveau partenaire, était l’un d’entre eux. Il fut arrêté cette année-là pour port d’armes.
De mon côté, j’avais eu pas mal de chance. Les autorités commencèrent à s’intéresser à mon sujet, mais j’évitai, pour le moment, la justice.

Je dis ça, parce qu’on m’arrêta plus tard pour trafic de drogue.
En effet, dans mon boulot de coursier (dans lequel je transportais des chapeaux), j’avais pris l’habitude de cacher de la drogue dans les articles que je livrais.
À l’époque, je travaillais pour un trafiquant notoire du coin et j’arrivais ainsi à me faire près de 100$ par mois. C’était de l’argent facile.

Puis, un jour, on me balança et par la suite (le 26 juin 1916) je dus comparaître devant la justice pour détention illégale de stupéfiants.
Durant mon jugement, je plaidai coupable et on me condamna à 1 an de prison.
J’ai fini par en sortir au bout de 6 mois grâce à une libération conditionnelle.

Lors de mon séjour carcéral, j’avais changé de prénom. Je ne m’appelais plus Salvatore mais Charlie.
Pourquoi cela ? En fait, certains détenus avaient pris l’habitude de me surnommer « Sallie » en prison et je n’aimais pas ça. Sallie faisait trop « nom de fille », du coup j’ai choisi quelque chose de plus viril et Charlie sonnait bien.

Photo d'identité judiciaire d'un jeune Lucky Luciano

Photo d’identité judiciaire d’un jeune Charlie Lucania (Lucky Luciano).

 

Au mois de décembre 1916, moi, Charlie Lucania, je sortis donc de prison. Suite à mon passage en taule, mon prestige de chef de bande augmenta notablement.
De nombreux bandits voulurent alors que je travaille pour eux, mais cela ne m’intéressait pas. Obéir aux ordres d’un supérieur, ce n’était pas fait pour moi. Je devais être le chef et rien d’autre.

À la fin de l’année 1917, je créai le gang qui me suivrait jusqu’au sommet.
Dans ce dernier, se trouvaient mon ami Frank Castiglia, sorti entre-temps de prison et 2 autres membres originaires de mon quartier, le Lower East Side. C’étaient 2 jeunes juifs qui nourrissaient les mêmes ambitions que moi :

  • Meyer Lansky : un petit gars agressif d’environ 1m60 qui ne se laissait pas faire. Il avait les mathématiques dans le sang et était très intelligent.
    Ce gars était toujours accompagné par un mec de 4 ans plus jeune que lui et qui le suivait comme son ombre, Benjamin Siegel.
  • Benjamin Siegel : surnommé plus tard « Bugsy », était un gars grand et beau. Il n’était pas aussi intelligent que Lansky, mais il savait utiliser son charme pour influencer ses victimes, comme ses amis d’ailleurs. Siegel avait la réputation d’un dur à cuire, il était le premier à donner un coup de poing dans une bagarre et ne sortait jamais sans son calibre.

Frank Castiglia (que l’on surnomma plus tard Costello), Meyer Lansky, Siegel et moi étions donc sur le point de former une bande redoutable.
Ce qui faisait notre force était notre complémentarité.
Costello, Lansky et moi étions les analystes, nous savions comment gérer nos émotions et nous prenions toujours les décisions de manière réfléchie.
Quant à Siegel, c’était tout l’inverse. Complètement téméraire, il était tout le temps dans le feu de l’action.

Meyer Lansky et Bugsy Siegel

À gauche : Meyer Lansky. À droite : Benjamin « Bugsy » Siegel.

 

Avec mes nouveaux associés, les affaires marchaient beaucoup mieux. Le nombre de vols, de cambriolages et de braquages augmenta considérablement. Et les bénéfices commencèrent à s’accumuler.
Je me souviens qu’il y avait parfois tellement de fric qui rentrait dans les caisses qu’on avait du mal à le compter.
Et même Lansky, le génie en calcul, perdait des fois les pédales pour vous dire.

En novembre 1918, notre gang comptait ainsi une vingtaine de membres. Les bénéfices montaient en flèche et c’est alors que nous avons décidé de commencer à investir, notamment chez les bookmakers, déjà bien implantés à l’époque.
C’était le début de ce qu’allait devenir l’empire du jeu et du pari clandestin.

À cette période, c’était comme si un monde nouveau s’ouvrait à nous.
Grâce au jeu, on savait désormais qu’on avait les moyens d’atteindre la richesse, et le tout, de façon plus ou moins légale.
Il nous suffisait d’acheter la protection de la police, et le tour était joué.

Pourtant, ce ne sont pas les paris clandestins qui nous ont le plus enrichi, mais l’alcool.

Le 16 janvier 1919, le 18ème amendement de la Constitution des États-Unis fut ratifié. Son but ? Interdire la fabrication, la vente et le transport de boissons alcoolisées dès l’année suivante (c’est-à-dire au début de l’année 1920).
En d’autres termes, la prohibition commença et on entra dans la fameuse époque des années folles.
Une période qui allait permettre à la pègre américaine et à notre gang de se développer considérablement.

Une prohibition si lucrative

Vers la fin de l’année 1920, mes gars et moi fêtâmes le retour d’un ami qui faisait particulièrement parler de lui à Chicago : Alphonse Capone.

Capone avait 3 ou 4 ans de moins que moi, c’était un mec au tempérament violent, qui voyait loin et qui avait du cran.
Il avait quitté New-York pour Chicago suite à mes ordres et à ceux de Frankie Yale.
À l’époque, Capone avait en effet déjà 2 meurtres à son actif. La justice voulait alors sa peau, ce qui nous avait convaincus de l’envoyer chez notre ami Johnny Torrio, qui opérait à Chicago.

Un an s’était donc écoulé depuis son départ et voilà que nous le revoyions à New York pour une courte visite.
Il était habillé d’un costume fait sur mesure, portait des bagues en diamant et avait un gros cigare à la bouche. En d’autres termes, il respirait la puissance.

Al Capone avec un cigare

Photo d’Al Capone avec un cigare à la bouche.

 

Capone avait réussi financièrement grâce à la gnôle. Nous étions en pleine prohibition et il était devenu (avec Torrio) le roi du trafic d’alcool à Chicago.

En voyant sa réussite, j’ai immédiatement eu pour idée de faire de même. New York étant la plus grande ville des États-Unis et je savais qu’il y avait moyen de faire quelque chose.
Mais je savais aussi que cela n’allait pas être facile. Il y avait beaucoup de prétendants au trône de patron du trafic d’alcool à New York.
De plus, mes acolytes et moi étions jeunes. J’avais seulement 23 ans alors que mes futurs rivaux étaient plus âgés et plus expérimentés.

Ainsi, avant de nous lancer dans le trafic de gnôle, notre gang recruta un nouveau membre : Giuseppe Antonio Doto, plus connu sous le nom de Joseph Adonis ou Joe Adonis.
Adonis n’avait que 18 ans et pourtant c’était déjà un expert dans l’art du cambriolage.
Il me faisait toujours marrer car il n’arrêtait pas de se regarder dans la glace et de se coiffer. Ce mec se prenait littéralement pour une star de cinéma.

Avec lui à nos côtés, nous entreprîmes donc notre première affaire dans le trafic d’alcool. La première d’une longue série.
La Prohibition nous permit alors de réaliser des bénéfices encore plus importants, et le tout, en ayant beaucoup moins de risques de nous faire choper.
Les peines encourues pour ce type de délit étaient assez légères et quand bien même quelqu’un se faisait prendre, il était très rare d’aller en prison.
Et puis, pour nous protéger davantage, on graissa la patte aux flics, aux commissaires de police et aux politiciens.

Pour ça, le spécialiste c’était Frank Costello.
Costello avait à peine 6 ans de plus que moi, mais il avait déjà l’aisance et la classe d’un type 2 fois plus âgé. Il était spécialisé dans le trafic d’influence et dans la corruption de fonctionnaires.
Grâce à lui, nous avons pu développer notre activité en toute tranquillité. La police fermait les yeux sur le trafic d’alcool clandestin et nous étions ainsi protégés.

Dès lors, plus le gang s’engageait dans le trafic d’alcool et plus les choses devenaient complexes.
Si bien que chaque membre de la bande a fini par acquérir un domaine d’expertise :

  • Costello s’occupait de la sphère politique, il entretenait les relations avec la police et les politiciens pour protéger notre business de gnôle et autres.
  • Lansky et Siegel étaient eux spécialisés dans le transport d’alcool clandestin. Ils avaient formé pour cela leur propre équipe, le « Gang Bug et Meyer ».
  • Adonis était lui impliqué dans les rackets.
  • Quant à moi, je dirigeais les opérations, je recrutais les nouveaux membres et je cherchais de nouveaux alliés. En d’autres termes, j’étais le chef.

D’ailleurs, en parlant de nouvelles recrues, je recrutai à cette période un nouveau membre : Vito Genovese, un jeune voyou trapu et musclé qui savait se montrer impitoyable avec une arme à feu.
Je l’avais propulsé au rang de lieutenant et je pensais alors qu’il me serait loyal jusqu’au bout.
C’était une grossière erreur…
J’allais m’en apercevoir bien plus tard.

En plus de Genovese, notre bande recruta un autre truand, nommé Albert Anastasia. Également trapu et musclé, Anastasia était un gars violent, le genre de type capable de tuer sur un coup de tête.
D’une loyauté à toute épreuve, je trouvai en lui un précieux allié.

Lansky et Costello enrôlèrent également quelques membres dans la bande.
Le premier (recruté par Lansky) était Louis Buchalter, surnommé Lepke. Un type pas très intelligent, mais qui avait du cran et de l’ambition.
Le deuxième (recruté par Costello) se nommait Dutch Schultz, un truand qui dominait le trafic d’alcool dans le Bronx.

Enfin, il y avait ce type, Arnold Rothstein, une sorte de mentor pour moi.
Sa passion, c’était le jeu et je le secondais alors régulièrement lors de ses parties de poker. On se faisait tous les 2 de l’argent comme ça.
Rothstein trempait comme nous dans le trafic d’alcool clandestin mais il était surtout connu pour avoir truqué la finale du championnat de baseball de 1919.

Grâce à lui, j’ai vraiment appris ce qu’étaient l’élégance et la sobriété. Il  m’apprit à m’habiller avec classe, à me tenir à table et tous les autres codes du gentleman.
Je veux dire que c’était le meilleur professeur des bonnes manières qu’un type comme moi pouvait avoir.

Nous étions donc en pleine Prohibition et l’argent coulait à flots.
Les affaires marchaient bien pour notre gang qui se transforma petit à petit en véritable entreprise.
Une réussite qui a tout naturellement attiré l’attention des gros bonnets du milieu.
Certains chefs mafieux voulaient leur part du gâteau…

Photo d'identité judiciaire de Joe Adonis

Photo d’identité judiciaire de Giuseppe Antonio Doto alias Joseph (Joe) Adonis.

Vito Genovese et Albert Anastasia

À gauche : Vito Genovese. À droite : Albert Anastasia.

Louis Lepke Buchalter et Dutch Schultz

Louis « Lepke » Buchalter (à gauche) et Dutch Schultz (à droite).

Arnold Rothstein

Photo d’Arnold Rothstein dans les rues de New York.

Le dilemme Maranzano / Masseria

Nous étions en 1923. J’avais à ce moment-là 26 ans.

Moi, l’immigré italien issu de conditions de vie miséreuses, j’étais maintenant à la tête d’une importante entreprise clandestine.
À l’image d’Al Capone, j’avais réussi à m’enrichir grâce au trafic d’alcool.
D’ailleurs, ma réussite était telle que des concurrents directs ont commencé à m’envoyer des propositions d’alliance.
C’étaient les chefs de la mafia italienne de New York.

Ils étaient plus âgés que nous et n’étaient venus aux États-Unis qu’à l’âge adulte. Ces gars-là avaient grandi dans les traditions de la Mafia sicilienne et ne s’étaient jamais affranchis de ces dernières.
Rares étaient les personnes du milieu qui les connaissaient. Ils préféraient généralement rester entre eux, dans la familiarité et la sécurité de leur ghetto italien.

Avec leurs vêtements sombres et démodés, leur gros ventre, leurs grosses cuisses et leur moustache à la gauloise, on avait l’impression qu’ils sortaient tout droit d’une bande dessinée.
Parmi eux, il y avait Giuseppe Masseria dit « Joe The Boss » et Salvatore Maranzano.

Ces vieux Dons gagnaient leur pain grâce au monopole qu’ils exerçaient sur le marché d’articles de la communauté italienne, comme : les artichauts, l’huile d’olive ou le fromage.
Ils contrôlaient également toutes les formes de jeu et de pari situées dans le ghetto italien.
Puis, ils ont commencé à sortir de leur ghetto et à s’intéresser au marché d’alcool clandestin.

Généralement, pour accaparer un marché, les vieux Dons essayaient d’éliminer leurs concurrents directs, en les annexant.
Je dis ça parce que je reçus quelque temps plus tard une proposition, venant de Salvatore Maranzano.
À l’époque, il était le mieux placé pour devenir le chef suprême de la Mafia américaine.

Salvatore Maranzano et Joe Masseria

Photo à gauche : Salvatore Maranzano. Photo à droite : Giuseppe (Joe) Masseria.

 

Maranzano me donna rendez-vous dans l’arrière-salle d’un petit restaurant de Little Italy.
Lors de notre entrevue, il commença à me flatter en me disant qu’il était impressionné par ma réussite, que j’avais du nerf, de la matière grise et de l’imagination.
Puis, tout à coup, il me dit qu’il n’aimait pas les types avec qui je travaillais.
Les vieux Dons, comme lui, respectaient tellement les traditions de la Mafia qu’ils ne supportaient pas lorsque des non-Siciliens comme Lansky, Siegel, Costello, Lepke, Rothstein ou Adonis, intégraient le milieu.

Dès lors, je l’ai interrompu. Je lui ai dit que c’étaient mes amis et qu’il était hors de question de les mettre sur la touche.
Maranzano fit alors machine arrière puis me communiqua son offre : il voulait, sans surprise, que j’intègre son organisation en me donnant, d’après lui, un poste important.
Il me demanda ensuite d’y réfléchir puis nous nous séparâmes.

Plus tard, je lui communiquai ma réponse : c’était non.
Je lui ai dit que sa proposition était forte intéressante mais que ce n’était peut-être pas le bon moment.
Évidemment, il n’a jamais été question d’envisager sérieusement son offre, je voulais juste gagner du temps.

Et j’avais bien fait, car le succès de notre business de trafic d’alcool continuait de plus belle.
Notre empire s’étendit progressivement dans tout New York, ce qui me permit de gagner en notoriété.
J’avais le meilleur alcool de la ville et je fournissais des clients distingués comme les gens de la haute société.
Ouais, notre affaire marchait du tonnerre, et puis j’avais l’impression d’être invincible vu que les autorités étaient de notre côté.

Lucky Luciano et Meyer Lansky

Photographie de Charlie Lucania (Lucky Luciano) (2ème à gauche) avec Meyer Lansky (2ème à droite).

 

Pourtant, quelque temps plus tard, Maranzano revint à la charge.
J’assistais à un combat de boxe quand le vieux Don est venu me parler :
– « J’ai une proposition à te faire »
– « Tu veux dire comme celle que tu m’as faite la dernière fois ? »
Maranzano secoua la tête et me dit :
– « Non, non. Celle-ci est plus avantageuse ».

Je lui donnai du coup mon accord et on se rencontra par la suite dans son quartier général à Little Italy.
À cette réunion, j’avais délibérément amené Frank Costello avec moi. Je voulais voir si Maranzano avait changé son opinion vis-à-vis des « étrangers ».
Mais bizarrement, il l’accueillit à bras ouverts. Sauf que ce n’était pas le cas de tout le monde…

Maranzano me communiqua sa nouvelle proposition :
« Je voudrais que tu rejoignes la grande famille Maranzano. Tu serais comme mon fils, mon fils préféré ».
Il voulait que je devienne le premier lieutenant de sa famille. En échange, je récupérerais tout le marché d’alcool clandestin de son organisation et il me laisserait une totale liberté de mouvement.
À une condition toutefois, Lansky et Siegel ne seraient pas de la partie, car ils étaient juifs.

Je ne lui ai pas donné de réponse immédiate. Personnellement, je savais que je devais refuser sa proposition, mais je voulais tout de même demander l’avis de mes associés.
Je les ai ainsi tous convoqués : Costello, Lansky, Siegel, Adonis et Genovese. Après avoir expliqué la situation, j’entendis les avis de chacun.

Costello commença :
– « C’est une proposition fantastique et maintenant, grâce à Charlie, on sera sur un pied d’égalité avec les Siciliens ».
Après avoir regardé mes amis, je voyais que tout le monde était d’accord, sauf Lansky. Je lui ai donc dit :
– « Et toi, qu’est-ce que t’en penses mon p’tit Meyer ? »
-« Y’a de la merde au bout du bâton ».

Puis, tout le monde a commencé à brailler en même temps. Costello était en colère et s’en est pris à Lansky :
« Même avec cette machine à calculer qui te sert de tête, tu pourras pas compter le fric qu’on va se faire avec cette combine ».

C’est alors que je suis intervenu :
« Mais qu’est-ce que vous avez les gars ? Vous ne voyez pas que ça ne pourrait pas durer plus de 48 heures ? Y’a pas besoin d’avoir une grosse cervelle ou une machine à calculer ou quoi que ce soit pour savoir que dès qu’on se mettrait avec Maranzano, ce gros porc nous ferait buter ».
Tout à coup, il eut un blanc.
Genovese le rompit par la suite :
– « Charlie doit avoir raison. Maranzano peut pas se permettre de laisser un type avec un cerveau comme celui de Charlie se balader en liberté ».

Finalement, tous mes amis se mirent de mon côté. Et c’est là que je leur ai dit :
– « Dans ce cas, avons-nous peur de ce type ? »
Mais tout à coup, Siegel se leva et déclara :
– « S’il doit y avoir la guerre, ils devront d’abord me passer sur le corps ».
C’était du Siegel tout craché, ce type adorait se battre et se fichait pas mal avec qui.

En fin de compte, notre gang fit part de sa réponse à Maranzano : nous refusâmes sa proposition, du moins pour le moment.

Notre refus à cette seconde offre de Maranzano se répandit alors comme une traînée de poudre.
Une publicité qui me permit (encore une fois) de gagner en influence dans le milieu de la pègre américaine et de travailler avec d’autres bandits, comme :

  • Enoch L. Johnson, dit « Nucky », le patron d’Altantic City. Une station balnéaire dans laquelle il contrôlait tout, de la vie politique au trafic d’alcool
  • Et Moe Dalitz, un puissant trafiquant d’alcool qui opérait à Cleveland

Mais, la plus grosse conséquence que ce refus ait entraîné a été la prise de contact de Giuseppe Masseria, dit « Joe The Boss », le « patron des patrons » du milieu sicilien aux États-Unis à cette période.
Lui et Maranzano se vouaient une haine féroce.
Maranzano voulait accéder au trône de « patron des patrons » et pour cela ses hommes sabotaient régulièrement les entreprises de Masseria. La tension entre les 2 hommes était telle qu’une guerre de gangs était inévitable…

Lucky Luciano jeune

Portrait de Charlie Lucania (Lucky Luciano) jeune.

 

Je rencontrai donc par surprise Masseria dans un club en soirée. Il était accompagné par plusieurs de ses lieutenants et un groupe de jolies filles.
Quand il me vit, il m’interpella en sicilien et on commença ainsi à discuter.
Masseria voulait qu’on se rencontre le lendemain pour discuter business.

Le lendemain, on s’entretint tous les 2.
La réunion eut lieu dans un restaurant modeste situé juste à côté du club de Maranzano.
J’avais l’impression de revivre la même situation qu’avec Maranzano 2 mois plus tôt, mais, à une exception près : Masseria n’avait pas la culture et l’éducation de son rival. Il était petit, gros et parler de façon vulgaire. En fait, il me faisait penser à un gros porc.

En discutant avec lui, je le vis systématiquement regarder avec haine en direction du camp ennemi.
Puis, il commença soudainement à agiter son index et gueula :
– « Écoute-moi, toi. Un de ces jours, peut-être demain, il va y avoir une guerre. Je sais ce que ce fumier essaie de faire. Il voudrait te mettre à l’écart parce qu’il pense que comme ça il pourra m’avoir. Et c’est là, Charlie, qu’il se surestime. Viens avec moi et on lui fera sa fête tous les 2, une fois pour toutes ».

Masseria voulait que je devienne son bras droit. Durant l’entretien, il m’avait fait une proposition semblable à celle de Maranzano.
Je lui ai alors dit qu’il me fallait du temps et que je ne voulais pas prendre de décisions hâtives.
Puis, il beugla :
– « Mais réveille-toi, bon sang ! T’as pas encore compris que s’il ne t’a pas encore dégommé, et tous tes petits copains avec, c’est parce qu’il a besoin de toi ? Sois pas idiot. Viens avec moi et tu seras le bras droit du vrai patron sicilien de toute cette putain de ville. C’est du pognon que tu veux ? Tu gagneras plus d’argent avec moi que tu ne pourras en compter. Tu n’as qu’un mot à dire ».

Ainsi, tout en l’écoutant, je me demandais lequel entre Masseria et Maranzano serait le meilleur allié. Puis, je me suis dit qu’en fait, il serait préférable un jour de les éliminer tous les 2.

Auparavant, mes amis et moi avions déjà été d’accord pour tuer Maranzano et je savais qu’un jour Masserai me ferait buter.
Ce que je devais donc faire, c’était de gagner du temps et de me faire discret un moment. De la sorte, je pourrais discuter avec mes camarades et voir ce qu’il serait possible de faire.

Mais…au final, je me suis rangé du côté de Masseria quelque temps plus tard.
Ce gars-là avait beau me dégoûter, il avait une organisation qui était plus puissante que celle de Maranzano.
J’ai par conséquent décidé de conclure un marché avec « Joe the Boss ».
Pour cela, il fallait toutefois que je me débrouille pour que ce soit lui qui fasse de nouveau le premier pas, afin d’avoir un léger avantage lorsque nous commencerions à discuter.

Joe Masseria avec sa famille

Joe Masseria (Joe The Boss) (à gauche) avec sa femme et son fils.

L’ascension au pouvoir de Lucky Luciano

En attendant l’invitation de Joe Masseria, je continuai à développer mon business.
Nous étions au milieu des années 20 et je m’enrichissais à une vitesse dingue ! L’argent rentrait dans les caisses à une vitesse encore plus élevée.

À cette période, je vivais dans un grand appartement luxueux dans l’est de Manhattan. J’avais toute une collection de belles voitures noires et une garde-robe chic et élégante.
Je m’étais également fait de nouveaux amis. Parmi eux figuraient des hautes personnalités du monde politique, du sport et du spectacle. Parfois, ils m’invitaient chez eux et c’est ainsi que j’ai pu me faire quelques relations intéressantes.

Vers 1925, la gnôle nous rapportait, à elle seule, près 12 millions de dollars par an !
Mais il n’y avait pas que le trafic d’alcool qui nous rapportait beaucoup. Le monde du jeu était également très lucratif. Avec mes associés, on possédait des centaines de petites officines de paris clandestins dans tout New York, ainsi que d’innombrables casinos, salons de jeu et machines à sous.

On ne payait certes pas d’impôts mais nos charges étaient tout de même importantes. Il fallait effectivement payer nos salariés (ce qui représentait environ 1 million de dollars de dépense par an), graisser la patte aux flics et aux politiciens (5 millions de dollars au total) et régler les autres charges.
Au final, il nous restait, en tout et pour tout, environ 4 millions de dollars de bénéfice chaque année.
Une somme phénoménale, mais qui n’était rien comparé à ce que nous allions empocher quelques années plus tard…

Par la suite, notre gang s’investit dans l’usure. Autrement dit, le prêt d’argent à un taux d’intérêt excessif.
Mon ami Lepke avait à l’époque besoin d’aide dans son domaine d’activité : le prêt-à-porter. Je l’aidai donc avec un autre gars, Tommy Lucchese, un de mes amis d’enfance.

Ensemble, on avança de l’argent à un bon nombre de maisons de confection. Les banques étaient, à ce moment-là, réticentes à leur prêter des fonds, du coup on s’est pointés et on a joué les rôles d’usuriers.
On prêta de l’argent aux fabricants de vêtements à des taux d’intérêt pharaoniques, qui pouvaient grimper jusqu’à 1000% sur du court terme.

Notre organisation finança ainsi près d’une cinquantaine de boîtes dans l’industrie du prêt-à-porter.
Merde, dans les années 20, il n’y avait pas une seule gonzesse aux États-Unis qui ne portait pas un dessous fabriqué et vendu grâce à moi !

Lucky Luciano, Louis Lepke et Tommy Lucchese

De gauche à droite : Charlie Lucania (Lucky Luciano), Louis « Lepke » Buchalter et Tommy Lucchese.

 

Mais, plus je prenais de l’importance dans le milieu et plus les vieux Dons me faisaient pression pour que je prenne ma décision.
Masseria et Maranzano voulaient que je mette un terme à mes hésitations.
Et c’est là, que je reçus une invitation de la part de « Joe the Boss ».

Nous étions au cours de l’année 1927 et le premier pas de Masseria arriva enfin.
Comme dit précédemment, j’étais prêt à conclure un marché avec lui, au grand dam de Maranzano.
Sauf que tout ne s’est pas passé comme prévu…

 

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PARTIE II

 

L’heure du choix est arrivée

C’était un beau jour de l’année 1927.
Joe Masseria fit enfin le premier pas pour me rencontrer. Une nouvelle annoncée par un de mes hommes.
Le message disait en effet que « Joe The Boss » souhaitait s’entretenir avec moi (ainsi que 2 de mes gars) dans un hôtel de la Septième Avenue, à 4 heures de l’après-midi.

Comme je l’ai dit auparavant, j’étais prêt à conclure un marché avec le vieux Don.
Avant de me rendre à cette réunion, je convoquai comme d’habitude mes camarades afin de récolter leurs avis. Nous nous rencontrâmes dans l’arrière-salle d’un magasin.

C’est Lansky qui parla le premier, chose qui était plutôt rare :
« S’agit pas de rester ici à se branler. Il va falloir abattre nos cartes. Ça va être oui ou non ; ou bien Charlie va avec Joe The Boss, ou bien il va y avoir du sang ».
Suite à cette déclaration, Siegel se leva soudainement et commença à déambuler dans la pièce en s’écriant :
« Masseria est un vieux con, et on n’a pas besoin de lui. Si Charlie s’allie avec lui, il sait qu’on restera avec Charlie ; alors il butera Meyer et moi, et comme ça il aura assez de monde pour nous piquer tout ce qu’on a mis sur pied ensemble et faire place nette. Charlie, je dis qu’à quatre heures pile il faut qu’on défonce cette porte et qu’on lui règle son compte aussi sec ».
Bugsy portait bien son surnom, ce mec était complètement dingue et n’avait peur de rien.

Bugsy siegel

Bugsy Siegel de profil.

 

Après sa déclaration, tout le monde cria dans tous les sens. Les avis divergeaient et je voyais que mes gars étaient en total désaccord.
Le brouhaha fut interrompu par Vito Genovese :
« Nom de Dieu, qu’est-ce que vous avez tous à gueuler comme ça ? Vous savez fichtrement bien que c’est Charlie qui doit prendre la décision, et qu’il va le faire de toute façon. Alors pourquoi vous ne le laissez pas gamberger en paix pendant deux minutes ».
Ça, c’était Vito tout craché.
Ce fumier me léchait les bottes chaque fois qu’il le pouvait.

Cependant, j’avais effectivement pris une décision et tout le monde l’approuva.
J’avais en effet décidé que le moment était venu de nous allier à Masseria. Je ne l’affectionnais pas mais c’était à mon goût un meilleur allié que Maranzano. Surtout qu’il possédait des territoires (notamment le centre et le nord de Manhattan) qui m’intéressaient beaucoup.

De toute façon, j’étais sûr que Masseria et Maranzano se déclareraient la guerre tôt ou tard. Les vieux Dons ne pensaient qu’à une chose : l’honneur.
Alors que je pensais à monter des business rentables, eux cherchaient à savoir qui deviendrait le « patron des patrons ».
Je pensais ainsi que Masseria aurait un avantage sur son rival si la guerre éclatait un jour, mais il faut croire que j’ai eu faux sur toute la ligne…

Le rendez-vous avec Masseria eut donc lieu le jour même de l’invitation. Il était presque 4 heures de l’après-midi, j’étais accompagné de Joe Adonis.
Nous nous rendîmes dans l’hôtel où la réunion devait se dérouler et nous entrâmes dans les bureaux de Masseria.
Il était assis au milieu de la pièce à une table ronde où étaient posés de nombreux mets italiens. Il y avait vraiment de quoi faire un banquet !
Masseria bouffa la moitié à lui tout seul, le plus souvent avec les doigts.
Il me faisait vraiment penser à un porc à deux pattes…

Ce jour-là, Masseria semblait particulièrement content. Il rigolait, racontait des blagues, parlait de la Sicile du temps où je n’étais pas encore né et toutes ces conneries.
Et ça me gonflait, parce que je m’attendais à discuter affaires. Ce vieux con, que je regardais s’empiffrer, était trop heureux pour que je ne me sente pas mal à l’aise.

Dès lors, après s’être bien bourré le ventre, il s’approcha de moi et posa sa main sur mon bras :
« Maintenant, tu as l’occasion de devenir mon ami, ou vous êtes tous les 2 des hommes morts ».

Ouais, Masseria nous avait lancé un ultimatum, mais à vrai dire je m’y attendais. Alors, je lui ai dit :
« Joe, tu devrais savoir que je n’ai pas peur de toi. Je suis venu pour parler affaires et Joe Adonis est là pour me servir de témoin. Je vais jouer cartes sur table. C’est d’accord, je marche avec toi ».
Masseria a commencé à sourire, mais avant qu’il ne put en placer une, j’ajoutai ceci :
« …Mais à certaines conditions, Joe. Il faut que je sois le Numéro 2, que je vienne immédiatement derrière toi dans la hiérarchie de la bande. Je veux un pourcentage raisonnable sur tous les bénéfs, et comme contribution j’apporte tout ce que nous faisons, mes gars et moi ; tout, sauf une chose : tu n’auras pas une putain de goutte de whisky ».

Il eut dès lors un silence, Masseria resta bouche bée. La nourriture qu’il mastiquait s’échappa de sa bouche et roula sur le tapis. Puis, il poussa un beuglement de rage et commença à aller et venir dans la pièce. Tout ce qu’il pouvait trouver, il le jetait contre le mur : assiettes, lampes en cristal. Le vieux Don était furieux.
Avec Adonis, on le regardait sans rien dire, quand soudain Masseria éclata de rire.
Il posa encore une fois sa main sur mon bras et finit par me dire :
« Espace de sale petit gringalet ! T’es le seul Sicilien dans toute cette putain de ville qui n’a pas peur de Joe The Boss. C’est bon, Charlie Lucania, marché conclu ».

Et c’est comme ça que je suis devenu le 1er lieutenant de Masseria. Finalement, suite à cet accord, j’ai pu garder mon business de trafic d’alcool et mes associés non-siciliens.

Au moment de rapporter la nouvelle à mes amis, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Tout le monde a rigolé, ensuite j’ai repris mon sérieux et je leur ai dit  :
« Il y a un truc que je dois avouer ; je me suis gouré quand j’ai dit que Masseria pouvait gagner une guerre contre Maranzano. Il n’a pas une chance. Il est trop gros et trop vieux, derrière cette façade de dur, il n’y a plus qu’un cerveau de ramolli. Ce n’est plus qu’une question de temps, alors tâchons d’en profiter au maximum tant que ça durera ».

Quelques heures plus tard, tout New York était au courant du pacte que j’avais signé avec Masseria.

Joe The Boss Masseria

Photo de Joe Masseria alias Joe The Boss.

 

Nous étions vers la fin de l’année 1927 et je consacrais à ce moment-là la plupart de mon temps aux affaires de Masseria.
Et ce n’était pas fameux.
Ses entreprises étaient mal organisées, j’ai dû passer 6 mois à remettre de l’ordre dans son organisation. Au final, son empire a été modernisé grâce à moi.

Mais, plus je travaillais avec Masseria et plus cela m’irritait.
Ce gros porc ne me lâchait pas d’une semelle, toutes les 3 minutes il m’appelait pour me demander pourquoi je n’étais pas avec lui. Ou pourquoi je n’avais pas fait ci ou ça la veille au soir.
Ce fils de pute cherchait à me traiter comme sa bonne.

Plus tard, Masseria entra en guerre contre Maranzano. Ouais, je vous l’avais dit, ces 2 gars ne se supportaient pas.
La tension augmenta entre les 2 camps et les exécutions se multiplièrent. Et c’est ainsi que commença la « Guerre des Castellammarese » (une guerre qui allait durer jusqu’à la fin de 1931).

Ce conflit avec Maranzano lui est alors monté à la tête.
En effet, Masseria se mit à m’appeler 10 fois par jour pour me donner sa liste des personnes à faire buter. Il y avait de quoi devenir dingue…

Heureusement, ce harcèlement incessant finit par s’estomper avec le temps et je pus davantage me consacrer à mes propres affaires.
L’une d’elles consistait d’ailleurs à préparer une réunion qui rassemblerait tous les plus grands chefs du milieu : la conférence d’Atlantic City.

Guerre des Castellammarese

Image d’illustation de la Guerre des Castellammarese.

La conférence d’Atlantic City

Du 13 au 16 mai 1929 eut lieu la conférence d’Atlantic City, l’un des premiers sommets du crime organisé américain.
À cette réunion, tous les plus grands chefs mafieux du pays furent conviés, tels que :

  •  Al Capone, venu de Chicago avec son fidèle camarade Jake Guzik
  • Charles « King » Solomon de Boston
  • Max « Boo-Boo » Hoff, Waxey Gordon et Nig Rosen de Philadelphie
  • Moe Dalitz de Cleveland
  • Abe Bernstein et sa bande le « Purple Gang » de Détroit
  • John Lazia de Kansas City
  • Longie Zwillman et Willie Moretti du nord du New Jersey
  • La délégation de New York (la plus importante de la conférence) composée de Meyer Lansky, Johnny Torrio (revenu entre-temps à New York), Frank Costello,  Louis Lepke, Joe Adonis, Frank Erickson (l’associé d’Arnold Rothstein, décédé quelques mois plus tôt), Dutch Schultz et Albert Anastasia
  • Et enfin Nucky Johnson, le patron d’Atlantic City et hôte de la conférence

Masseria et Maranzano étaient eux les grands absents de la convention.
J’avais en effet décidé de ne pas inviter Joe Masseria pour les raisons suivantes :

  • Je considérais d’abord que le business de l’alcool était mon affaire et pas la sienne, conformément à notre accord lors du pacte.
  • Et puis, je ne voulais pas lui céder ma place à la tête de table de la conférence. Étant donné que j’étais son lieutenant, je ne voulais évidemment pas passer au second plan.

Nucky Johnson réserva donc des suites pour tous les convives. Les plus grands chefs du milieu américain allaient résider dans cet hôtel nommé « Président » (au départ, nous devions loger dans l’un des hôtels les plus luxueux de la ville « les Breakers », mais il se trouve que nous avons été refusés par les propriétaires, c’est alors que notre convoi a dû changer de direction pour aller à l’hôtel Président).

Avec nos grosses voitures, nous prîmes donc tous la direction de cet hôtel. Nucky lui nous rejoignit en cours de route.
Sauf qu’au moment de nous rejoindre, Al Capone l’aperçut et commença dès lors à l’embrouiller (ouais, parce que selon lui j’avais mal organisé l’accueil).

Capone et Nucky ont donc commencé à se quereller et il n’y avait pas un seul mot correct dans ce qu’ils disaient.
Heureusement, tout a fini par s’arranger. Nucky prit Al sous le bras, le balança dans sa voiture et gueula : « Suivez-moi bande de connards ! ».

Al Capone et Nucky Johnson

Al Capone (deuxième à droite) et Nucky Johnson (1er à droite) se promènent lors de la conférence d’Atlantic City.

 

Arrivés à l’hôtel, Capone était pourtant encore bien enragé et a commencé à arracher les tableaux du hall de l’hôtel pour les jeter à la figure de Nucky.
Mais les autres le calmèrent et la réunion put enfin commencer.

Lors de ce sommet, les invités ne manquèrent de rien. Nucky Johnson était vraiment un hôte d’exception, ce type savait recevoir.
On reçut une quantité impressionnante de cadeaux, d’alcools, de nourriture et on avait toutes les filles qu’on voulait. Franchement, on ne pouvait pas se plaindre.

Après le divertissement proposé par Nucky, nous entamâmes donc les discussions. Toutes les décisions étaient prises lors des promenades quotidiennes effectuées le long de la plage.
Et nous nous sommes plus ou moins mis d’accord sur certains points, comme :

  • La fin de l’individualisme et de la surenchère auprès des fournisseurs étrangers de whisky.
  • La possible conversion à la légalité de nos entreprises d’alcools au cas où la prohibition se terminerait.
  • L’augmentation des investissements dans les opérations de jeu.
  • Et enfin, l’adoption d’un profil bas en ce qui concernait Capone, suite aux problèmes de violences à Chicago dans lesquels il était impliqué.

De nombreuses décisions avaient donc été prises.
Les trafiquants des 4 coins du pays devaient à présent faire preuve de coopération en divisant équitablement le marché d’alcool.
En d’autres termes, c’était le début d’une organisation contrôlée par plusieurs chefs opérant main dans la main pour créer un monopole du trafic d’alcool à l’échelle nationale.

Finalement, cette conférence fut très bénéfique pour moi. J’étais davantage respecté par mes pairs et je savais que je pouvais maintenant avoir leur soutien lorsque j’effectuerais ma percée vers le sommet.

Joe Masseria dépasse les bornes

Suite à la conférence d’Atlantic City, j’étais devenu l’un des dirigeants du crime organisé les plus influents des États-Unis.
Il y avait un truc qui me dérangeait néanmoins.
Les personnes de mon entourage (en particulier les non italiens) prononçaient mal mon nom et ça m’exaspérait…

Mon nom se prononçait « LuCAnia » avec l’accent sur l’avant-dernière syllabe, mais la plupart des personnes le prononçaient « Lucaynia ».
Du coup, j’ai essayé de trouver un nom plus facile à prononcer et à retenir, c’est alors que le nom de « Luciano » m’est venu.

« Luciano » était un pseudonyme que j’avais donné à des policiers suite à une arrestation pour vol. Ce nom, les flics ne l’avaient pas écorché et je trouvais en plus qu’il sonnait bien. Du coup, j’ai continué à l’utiliser et c’est comme ça que Charlie « Luciano » est devenu ma nouvelle appellation.

Lucky Luciano photo d'identité judiciaire

Photo d’identité judiciaire de Lucky Luciano.

 

Cependant, il n’y eut pas que mon nom qui changea à cette période. Mon style de vie évolua également. En effet, de plus en plus de personnes vinrent me voir pour me demander certains services. Mon influence elle ne faisait qu’augmenter.
Jusqu’au jour où Joe The Boss péta un câble.

C’était à la fin de l’été 1929.
Il y avait cet important arrivage de scotch d’une valeur d’1 million de dollars qui devait avoir lieu sur la côte du New Jersey.
Accompagné de mes hommes, j’avais décidé de superviser personnellement l’opération et ce, sans prévenir Masseria.

Ainsi, après avoir déchargé les cargos, nos camions partirent jusqu’à Philadelphie pour répartir l’alcool dans nos différents entrepôts.
Le travail terminé, je regagnai mon hôtel. L’aube s’était déjà levée et je m’apprêtais à pioncer, quand soudain je reçus un coup de fil de Masseria.

Furieux, il me dit qu’il avait essayé de me joindre toute la nuit mais que je n’avais pas répondu. Il enchaîna ensuite en me disant que 2 de ses hommes s’étaient faits arrêter et qu’il avait besoin que je graisse la patte aux flics pour les libérer :
« C’est ton secteur et c’est toi qui utilises mon pognon pour graisser la patte aux flics du coin. T’es pas là quand j’ai besoin de toi. T’es plus jamais là. T’es toujours on sait pas où à t’occuper de tes putains d’affaires. Il faut que ça cesse, et il faut que ça cesse tout de suite. Je veux te voir, immédiatement, et on va régler cette question une fois pour toutes. C’est compris, Môssieur Salvatore Luciano ? ».

Masseria était furieux, mais je l’étais aussi.
J’ai donc fini par accepter son invitation en lui disant de venir me voir seul.
Costello m’accompagna durant l’entretien.

Quand Masseria arriva, je n’eus même pas le temps de le saluer et lui proposer un verre. Le vieux Don m’engueula immédiatement :
« Pour qui tu te prends ? T’es qu’un petit merdeux […] Et que fait ton ami Costello ici, alors que tu m’as demandé de venir seul ? Qu’est-ce que t’essayes de faire, prendre ma place peut-être ? J’vais te couper en petits morceaux, te crever les yeux et t’arracher la langue ! ».

Je tentai de le calmer, mais Masseria continua :
« Arrête tes conneries. Tu ne m’auras plus avec tes beaux discours. À partir de maintenant, tu travailles pour moi 24h/24. Et tout ce que tu gagnes sans exception va dans ma cagnotte. Ça te déplaît ? Tant pis, c’est comme ça ».
Surpris, je répondis :
« Mais Joe, on a conclu un marché. On s’est serré la main. Tu ne peux pas toucher à mon whisky. On s’est serré la main ».
Masseria avait violé le code sicilien mais il faut croire qu’il s’en fichait, il continua à hurler :
« Le whisky m’appartient ! Et si je veux, je le bois tout seul, jusqu’à la dernière goutte. Je romps le pacte ».

La situation devenait tendue. Quelque temps après son départ, je réunis mes amis pour un conseil de guerre.
Il y avait Costello, Adonis, Siegel, Torrio, Lansky et Genovese.
Durant ce conseil, nous discutâmes de la situation et je remarquai alors que Lansky ne disait pas un mot.

Je l’ai de ce fait interpellé :
« À quoi tu penses, Petit Homme ? Maranzano ? ».
J’avais vu juste, Lansky hocha la tête et dit :
« Exactement. On a tous été tellement occupés ces derniers temps qu’on a un peu perdu de vue ce qui se passait vraiment. La guerre entre Masseria et Maranzano va éclater d’un jour à l’autre, et je vous garantis qu’ils ne vont pas y aller avec le dos de la cuillère, ça va être une vraie guerre. Charlie, il faut qu’on choisisse le vainqueur maintenant et qu’on se mette de son côté ».
Puis, Siegel intervint :
« Voilà que ça le reprend. Il essaye toujours de prédire l’avenir. Pour qui tu te prends, bon Dieu ? Un prophète avec une boule de cristal ? Y’en a pas un qui rendrait un mètre à l’autre […]. Allez, vas-y, petit malin, choisis le vainqueur ».
La réponse de Lansky :
« J’ai choisi le vainqueur depuis longtemps : Charlie Luciano. Tout ce qu’on a à faire, c’est trouver le moyen de faire sauter les 2 obstacles qui lui barrent la route, et une fois que ce sera fait, Charlie sera au sommet. C’est ça qu’on veut non ? ».

Meyer Lansky photo d'identité judiciaire

Photographie d’identité judiciaire de Meyer Lansky.

L’ultimatum de Maranzano

Dans les jours qui ont suivi mon entretien mouvementé avec Masseria, Salvatore Maranzano demanda à son tour de me rencontrer.
Le rendez-vous devait avoir lieu sur un territoire neutre (celui de Joe Profaci en l’occurrence, c’était un des lieutenants de Maranzano et aussi un très bon ami).
Maranzano ainsi que moi-même devions nous rendre seuls.

Je me souviens, c’était dans la nuit du 17 octobre 1929.
Cette nuit-là, Genovese me chercha en voiture pour me déposer près du lieu de l’entretien.
Nous étions sur le chemin et il tentait alors de me convaincre de ne pas y aller seul. Genovese voulait se cacher à l’arrière de la voiture au cas où les choses tourneraient mal. Mais, je lui fis comprendre que ce n’était pas nécessaire.
Je pris donc le volant et je me rendis seul à la réunion.

L’endroit du rendez-vous était situé sur un quai de marchandises.
Arrivé là-bas, je vis Maranzano, seul en train de m’attendre. Je sortis de ma voiture et on se serra la main.
Il mit ensuite son bras autour de mon épaule et me dit avec son air condescendant :
« Je suis si content de te revoir, bambino ».

Puis, on entra dans un grand hangar vide et sombre. Nous nous assîmes sur des caisses et la discussion commença.

Pendant quelques minutes, on parla de futilités. Avant que Maranzano entrât dans le vif du sujet :
« Charlie, je voudrais que tu te joignes à moi ».
« J’y pense depuis quelque temps ».
« Parfait, parfait. Tu sais, j’ai toujours voulu t’avoir à mes côtés, et je crois que le moment est venu de nous serrer la main ».
« Ouais. Tu as sans doute raison ».
« Mais dis-moi, Charlie. Pourquoi as-tu fait la terrible erreur d’aller avec Giuseppe ? Ce type-là, c’est pas ton genre. Il n’a aucun sens des valeurs ».
« C’est ce que j’ai découvert ».
« Et maintenant tu es revenu sur cette décision ? ».
« C’est pour ça que je suis ici ».
« Parfait. Nous allons arranger ça. C’est un problème délicat, et nous allons le résoudre. Comme je te l’ai toujours dit, tu n’auras de comptes à rendre qu’à moi seul. Mais, Charlie, je pose une condition ».

Le ton de Maranzano est soudainement devenu plus sec et autoritaire :
« Laquelle ? » Je répondis alors.
Il me regarda droit dans les yeux et me dit :
« Tu vas tuer Masseria ».

Là, j’ai tout de suite compris que Maranzano voulait me piéger.
En effet, dans le code sicilien celui qui tue personnellement le chef d’une famille n’a pas le droit de lui succéder. Au mieux, il peut occuper une place secondaire mais ne peut en aucun cas le remplacer.
Surpris par ce que je venais d’entendre, j’ai donc dit à Maranzano :
« T’es complètement dingue ! ».
Juste après cela, quelqu’un me donna un violent coup sur la tête et je perdis connaissance…

Au moment de me réveiller, on me balança un seau d’eau sur le visage. J’étais ligoté à une poutre et je faisais face à une demi-douzaine de types couverts avec des foulards.
Maranzano était toujours là. Il était devant moi mais ne disait rien.
« Je le ferai pas » lui dis-je.
En guise de réponse, il fit signe à ses hommes et ces derniers ont commencé à me passer à tabac. Ces salauds s’étaient défoulés sur moi : ceintures, matraques, cigarettes allumées, tout y était.

Une nouvelle fois, je tombai dans les pommes.
Lorsque je repris connaissance, on continua à me torturer. Je pensais vraiment y passer cette nuit-là.

Maranzano lui m’observait en silence et venait parfois interrompre la séance de torture pour me demander d’accepter sa proposition :
« Charlie, tout cela est idiot. Tu n’as qu’un mot à dire pour arrêter ça. Ce n’est pas une grosse affaire de tuer un homme, et tu sais qu’il va mourir de toute façon. Pourquoi faut-il que tu t’imposes des souffrances inutiles, Charlie ? Pourquoi un tel entêtement ? Tout ce que tu as à faire, c’est le tuer, le tuer toi-même. C’est la seule chose que je te demande, de le tuer de ta main. Mais Charlie, je te jure que si tu ne le fais pas, tu es un putain d’homme mort ».

Puis, on commença à m’entailler le visage et le corps. J’avais l’impression d’avoir une lame plantée dans chaque centimètre carré de mon corps.
Un des hommes de Maranzano sortit ensuite un revolver de sa poche et le braqua sur moi ! Ces fumiers voulaient en finir une bonne fois pour toutes. Mais, Maranzano intervint à temps :
« Non ! Laissez-le vivre. Il fera ce qu’on lui demande, ou nous le reverrons ».

C’était la fin de mon calvaire.
Après ça, on me détacha et on me jeta sur la chaussée comme un vulgaire sac de pommes de terre.
Repéré par des policiers, je fus dès lors amené à l’hôpital où l’on me fit 55 points de suture. J’avais des bleus et des pansements sur tout le corps.

Lucky Luciano et Salvatore Maranzano

Lucky Luciano (à gauche) et Salvatore Maranzano (à droite).

 

À l’hôpital, Costello et Lansky vinrent me rendre visite. Je leur racontai, à eux seuls, mon aventure tragique :
« Je crois que j’ai de la veine d’être encore en vie » dis-je.
« Ouais, pour avoir de la veine, tu as eu de la veine. Ça t’irait bien comme nom, Lucky Luciano » répondit Lansky.
Et c’est ainsi que les gens commencèrent à m’appeler Charles « Lucky » Luciano.

Suite à mon passage à tabac, j’ai passé un bon moment à chercher la raison pour laquelle ce fils de pute m’avait laissé la vie sauve.
Mais, deux, trois jours après j’avais compris.
Maranzano savait pertinemment que Masseria était un homme difficile à approcher. Pour le buter un jour, il devait l’approcher de l’intérieur en infiltrant son clan. Et la seule solution qu’il avait, c’était moi.
En fait, j’étais l’homme qu’il lui fallait et il le savait.

« Ce n’est pas personnel, c’est uniquement les affaires »

Je dus attendre la fin du mois d’octobre 1929 pour me remettre enfin sur pied.
À cette période, l’économie américaine s’écroula complètement. Les années folles avaient fait leur temps, les États-Unis entraient à présent dans une nouvelle ère à la fois rude et sombre : la Grande Dépression.

Bon nombre de nos entreprises furent alors touchées par cette crise économique. Les bijoux qu’Adonis volait ne valurent plus rien, les machines à sous de Costello subirent une baisse de rentabilité de plus de 50% et tout le secteur du trafic d’alcool clandestin fut touché.
En réalité, on morflait comme tout le monde…

Je n’avais bien sûr pas oublié les ultimatums lancés par Masseria et Maranzano. Je savais que je devais un jour faire un choix entre l’un ou l’autre, mais au fond j’étais fermement décidé à en satisfaire aucun.
De toute façon, les vieux Dons étaient, comme moi, trop occupés à remettre de l’ordre dans leurs affaires suite à la grave crise qui touchait le pays.

Grande Dépression

Distribution de nourriture lors de la Grande Dépression.

 

Finalement, avec mes gars, on parvint au fil du temps à relancer la machine.
Genovese, qui était dans les stupéfiants, avait une affaire qui marchait plutôt bien. De plus, grâce à la crise, les profits liés à l’usure explosèrent et les machines à sou de Costello, avec le gain de popularité de la loterie clandestine, repartirent de plus belle.
Finalement, la fortune nous souriait de nouveau.

La guerre des Castellammarese elle était près d’atteindre son paroxysme. Les hommes de Masseria et Maranzano se rendaient coup pour coup. Un climat de terreur régnait dans les rues de New York avec des cadavres de plus en plus fréquents.
Avec mes amis, on se rencontra alors pour discuter de la situation.
À la fin, nous étions arrivés à la conclusion suivante : il était temps de mettre à exécution nos plans.

Pour cela, on fit tout d’abord savoir à Maranzano que j’étais enfin prêt à m’occuper de Masseria. Comme je l’ai dit auparavant, j’étais la seule connaissance de Maranzano qui pouvait l’approcher.
Une réunion fut dès lors organisée dans le Bronx.
J’étais accompagné de Lucchese, Adonis et Siegel. Maranzano quant à lui avait à ses côtés Joe Profaci et Joe Bonanno.

Comme lors de notre précédente « entrevue », il mit son bras autour de mes épaules et fut sur le point de me considérer une nouvelle fois comme son « bambino ». Mais, cette fois-ci, il ne put ouvrir la bouche.
Je lançai d’emblée la conversation :
« Maranzano, il y a truc que je veux te dire depuis longtemps : mon père est la seule personne au monde qui m’appelle bambino ».
Merde, on aurait dit que je l’avais giflé. Il ne comprenait pas pourquoi cela me vexait.

Puis, j’ai continué :
« Après ce qui s’est passé entre nous l’année dernière, je ne te considérerai jamais comme mon père, alors laissons tomber ces conneries et parlons affaires. Si on arrive à se mettre d’accord, on sera amis. C’est comme ça que je vois les choses ».

En fin de compte, on se mit tous les 2 d’accord.
Maranzano garantirait la sécurité de mes amis et moi après que j’aurais buté Masseria, et il n’interférerait pas dans nos affaires une fois la paix restaurée.
Il était maintenant temps de passer à l’action.

Le 15 avril 1931 à 9 heures du matin, par une journée chaude et ensoleillée, je me rendis dans les bureaux de Masseria.
Lors de notre entretien, je lui fis dès lors croire que je préparais un plan pour assassiner plusieurs lieutenants de Maranzano.
Une série de meurtres qui lui donnerait sans aucun doute la victoire finale.
La nouvelle l’avait immédiatement excitée. Masseria s’était mis à rigoler et à danser au milieu de la pièce.

Pour célébrer cette victoire imminente, je lui ai donc proposé de déjeuner à la « Nuova Villa Tammaro » à Coney Island, un quartier de Brooklyn.
Ce jour-là, j’avais commandé suffisamment de bouffe pour gaver un éléphant. Masseria avait les yeux qui brillaient, la salive lui dégoulinait littéralement de la bouche.

Restaurant où Masseria et Lucky Luciano se sont rencontrés

Restaurant la « Nuova Villa Tammaro » où Lucky Luciano et Joe Masseria ont déjeuné.

 

Il était un peu après midi quand nous arrivâmes au restaurant.
Arrivés là-bas, nous fûmes accueillis par le propriétaire, qui nous dirigea vers une table située au coin de l’établissement.
La salle était remplie et nous commençâmes alors à manger.
Pendant que je dégustais lentement mon repas, Masseria lui se goinfrait. Les clients étaient quasiment tous partis mais lui continuait à manger et attendait même un dessert.
Il lui fallut au final presque 3 heures pour terminer…

À environ 3h30 de l’après-midi, les derniers clients s’en allèrent. Il ne restait plus que Masseria et moi.
Je lui ai par la suite proposé de faire une partie de cartes, ce qu’il accepta.
On commença à jouer puis au bout de la 2e manche, je lui dis que je devais aller aux toilettes.
Masseria à ce moment-là était assis confortablement sur sa chaise et ne se doutait de rien.

Au moment de claquer la porte des toilettes derrière moi, la porte d’entrée du restaurant s’ouvrit violemment.

Vito Genovese, Joe Adonis, Albert Anastasia et Bugsy Siegel entrèrent soudain dans la salle.
Masseria n’eut même pas le temps de dire un mot qu’ils dégainèrent tous leurs armes et tirèrent sur lui.
Joe The Boss reçut 6 balles qui le tuèrent sur le coup. Il s’écroula la tête contre la table et inonda la nappe blanche de son sang, tenant encore un as de pique dans la main.

Suite au meurtre, Genovese, Adonis, Anastasia et Siegel repartirent aussitôt. Dehors, Ciro Terranova les attendait au volant d’une voiture. Encore troublé par ce qui venait de se passer, Terranova ne put parvenir à démarrer. C’est Bugsy Siegel qui dut alors le pousser pour prendre sa place et démarrer en trombe.

Au final, l’assassinat avait duré moins d’une minute et il n’y avait eu aucun témoin du crime.
En sortant des toilettes, je vis le corps inerte de Masseria. Je vérifiai bien qu’il était mort, ensuite j’appelai la police et attendit son arrivée.

Après cet évènement, les funérailles de Masseria eurent lieu. Elles regroupaient une incroyable foule de personnes en deuil, dont mes amis et moi.
À la fin de la cérémonie, j’interpellai Genovese pour savoir comment le meurtre s’était passé.
Ce dernier me répondit en souriant :
« Ce vieux Joe aurait été fier de nous ».

Joe Masseria mort

Cadavre de Joe Masseria après l’assassinat où l’on voit un as de pique à sa main droite.

Les vieux Dons appartiennent au passé

Suite à la mort de Masseria, Maranzano ne tarda pas à organiser son accession au trône de patron de la pègre new-yorkaise.
Pour inaugurer cela, il décida d’inviter tous les plus grands chefs de gang du pays à une cérémonie solennelle.
Une centaine d’entre eux furent ainsi conviés dans une énorme salle de banquet située dans le Bronx.

Maranzano était assis sur un grand fauteuil à la tête de table. Quant à moi, j’étais à sa droite.

Après un long silence, il se leva et commença son discours.
Ce dernier était en italien avec quelques passages en sicilien et en latin. Ce type se prenait littéralement pour le pape.
C’est alors qu’il déclara, bras levés, qu’il devenait « Capi di Tutti Capi », le chef de tous les chefs.
Il expliqua en effet qu’il ne dirigerait plus une seule famille mais l’ensemble des gangs du pays regroupés en une seule organisation.
De ce fait, il serait le seul homme à diriger l’organisation et obtiendrait un pourcentage sur tous les bénéfices de chaque famille.

Puis, il décida de répartir la ville de New York en 5 familles, qu’il contrôlerait bien évidemment.
Parmi elles, il y aurait celles de :

  • Tom Gagliano
  • Joe Bonanno
  • Joe Profaci
  • Vincent Mangano
  • Et la mienne, la famille Charlie Lucky Luciano

Chaque chef de famille aurait de ce fait un bras droit, un sous-chef et des capos qui dirigeraient plusieurs soldats.

Lucky Luciano boit un verre

Image d’illustration où l’on voit Lucky Luciano sur un fauteuil boire un verre.

 

Maranzano avait donc eu son moment de gloire.
Mais je n’allais certainement pas le laisser faire. Je n’avais bien sûr pas oublié ce qu’il m’avait fait par le passé. De plus, je savais qu’une grande majorité de personnes dans ce banquet étaient de mon côté.

En effet, la plupart des invités étaient consternés par les décisions prises par Maranzano. Tous souhaitaient garder qu’une chose : leur indépendance.
Dès lors, à peine la cérémonie terminée, un complot contre Maranzano a déjà commencé à se tramer.

Tout débuta à Cleveland, où je rencontrai, avec Lansky, certains des invités de la cérémonie, dont : John Scalise, Moe Dalitz, Frankie Milano, Santo Trafficante et un représentant d’Al Capone.
À la réunion, je leur ai dit que Maranzano était un gros tas de merde et qu’il cassait les pieds à tout le monde avec ses vieilles histoires de « capi » qu’il avait importées d’Italie, ce qui a fait rire tout le monde.

Ensuite, je leur ai dit que certaines de ses idées n’étaient pas mauvaises mais qu’elles étaient malheureusement dépassées.
Je les ai ainsi pendant longtemps persuadés d’éliminer Maranzano. Et tout le monde a été d’accord.
Voici le plan tel qu’il a été décidé lors de l’entretien :

  • Une fois Maranzano éliminé, je devrais prévenir mes alliés de la réussite du meurtre.
  • Ces derniers postés aux 4 coins du pays, devraient eux abattre simultanément tous les partisans de Maranzano sans exception.
  • Après sa mort, une nouvelle organisation, plus moderne, serait ainsi créée.

Une tâche qui n’allait pas être facile étant donné que Maranzano était très bien protégé et qu’il ne se déplaçait jamais sans ses gardes du corps.
Pour éliminer Maranzano, il fallait donc embaucher des personnes qui lui étaient totalement étrangères.
Et c’est comme ça qu’avec Lansky, on élabora le plan suivant : en fait, on savait que Maranzano recevait régulièrement ses comptables dans ses bureaux pour préparer ses déclarations d’impôts. Du coup, on s’est dit qu’un agent du Trésor pourrait parfaitement faire l’affaire.
Je me rappelle avoir dit à Lansky :
« C’est comme ça qu’on l’aura. Ce connard est si content d’être un bon contribuable qu’il inviterait même un agent du Trésor à venir éplucher ses comptes ».

Lansky recruta 4 tueurs à gages pour réaliser l’assassinat.
Lansky leur apprit tout du comportement d’un inspecteur fédéral des impôts. Il leur apprit comment marcher, comment parler et comment se conduire.

Mon ami Tommy Lucchese prit également part à l’opération. Au côté de Maranzano le jour du meurtre, son rôle consisterait à signaler la cible aux tueurs à gages lorsqu’ils entreraient dans les bureaux du vieux Don.

Tueur de Salvatore Maranzano

Samuel Levine, un des tueurs embauché par Meyer Lansky et Lucky Luciano pour éliminer Salvatore Maranzano.

 

10 septembre 1931, 2 heures de l’après-midi, l’opération commença.
Les 4 tueurs à gages, habillés en agents fédéraux, entrèrent dans les bureaux et demandèrent un certain Salvatore Maranzano, qui s’identifia aussitôt.
Pour confirmer qu’il s’agissait bien de lui, un des tueurs à gages regarda alors Lucchese qui fit un discret signe de tête. Ils avaient le feu vert, c’était bien la cible qu’il fallait abattre.
Puis, tout s’enchaîna très vite.

Les tueurs sortirent leurs armes à feu et un des leurs verrouilla la porte.
Toutes les personnes dans la salle furent ensuite fouillées et désarmées.
Deux des tueurs ordonnèrent à Maranzano de passer dans la salle d’à côté pour un interrogatoire.
Une fois la porte fermée derrière eux, ils sortirent leur couteau et le poignardèrent à de multiples reprises, afin d’effectuer le meurtre en silence.
Maranzano hurla et se défendit avec véhémence, ce qui obligea les assassins à le terminer avec leurs revolvers.
Il fut dès lors criblé de balles et mourut.

Les vieux Dons appartenaient enfin au passé.

Salvatore Maranzano assassinat

Corps inerte de Salvatore Maranzano dans son bureau.

Salvatore Maranzano mort

Une autre photo de son cadavre que l’on voit ici de plus près.

 

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PARTIE III

La Commission

Ça y est, j’avais enfin réussi à me débarrasser de Masseria et Maranzano. Les vieux Dons n’étaient plus de la partie, ce qui me permit dès lors d’accéder au sommet de la pègre.

L’assassinat de Maranzano signifiait le début d’une nouvelle ère. Il était fini le temps où un seul chef mafieux dominait l’ensemble du crime organisé. Désormais, il fallait faire place à un gouvernement dans lequel chaque dirigeant serait respecté et aurait son mot à dire.

Je n’étais pas vraiment favorable au titre de « Capo di Tutti Capi » qui avait été introduit quelque temps plus tôt par Maranzano. J’avais bien vu que c’était un rang qui créait des problèmes entre les familles. Et puis, si je m’étais proclamé chef de tous les chefs, j’aurais été sans doute la cible de tous les prétendants qui souhaiteraient accéder au trône à ma place.
Je refusais également d’exercer une quelconque pression sur les personnes qui m’avaient préalablement soutenu. Utiliser la peur et l’intimidation pour rester au pouvoir, ce n’était pas comme ça que je dirigeais.
Des types comme Al Capone, Mangano, Scalise, Bonanno, Gagliano ou Profaci, auraient été de toute façon difficile à assujettir.

Suite à la mort de Maranzano, je reçus ainsi les félicitations des chefs mafieux des 4 coins du pays. Tous désiraient en savoir plus sur mes futurs projets, et c’est alors que je suis allé les voir un par un.
Contrairement à Maranzano qui les avait fait venir jusqu’à New York, je me suis déplacé en personne pour m’entretenir avec chaque boss.

Quelque temps plus tard, on organisa une réunion à Chicago. C’est Al Capone qui s’occupa des festivités. Il prépara une fête grandiose en mon honneur et ce, malgré les affaires de fraude fiscale qui lui collaient au cul depuis peu.
Il dépensa sans compter, et invita une ribambelle d’invités pour assister à ce qu’on pourrait définir comme une cérémonie d’allégeance.
La plupart des chefs du milieu américain étaient présents. Il y avait bien sûr les Siciliens et les Italiens, mais aussi des Juifs comme Lansky, Siegel, Dalitz, Schultz et Rosen, sans oublier les Irlandais.

Chaque délégation disposait d’un étage complet situé dans 2 hôtels luxueux contrôlés par Al Capone.
Pour l’occasion, ses hommes (avec l’aide de la police, qu’il soudoyait) avaient d’ailleurs encerclaient les bâtiments pour en bloquer l’accès et éviter les visiteurs trop curieux.

Chicago dans les années 30

Image d’illustration montrant la ville de Chicago dans les années 30.

 

Le premier jour de la réunion, je commençai par m’entretenir en privé avec chaque chef du milieu américain. Encore une fois, je procédais différemment de Maranzano. Au lieu de leur parler dans une salle bondée, je leur causais seul à seul.
Lors de ces entrevues, je leur ai expliqué 2 choses :

  • Premièrement, les querelles de gangs devaient appartenir au passé. Pour prospérer dans les affaires, il fallait impérativement qu’elles cessent. Fini le temps où des gars se faisaient buter sous prétexte qu’ils ne venaient pas de la même partie de la Sicile. Ce genre de connerie nous apportait une sale réputation et il fallait que ça s’arrête.
  • Deuxièmement, il était important que chaque famille obtienne son indépendance. Chaque représentant de ville ou de région disposerait désormais d’une large autonomie. À une condition toutefois : toutes les familles du pays seraient dans l’obligation d’intégrer une sorte de commission nationale.
    Cette commission aurait pour rôle de définir la ligne politique générale du crime organisé. Tous les chefs du milieu en feraient partie et bénéficieraient d’une voix égale. Je serais bien évidemment la personne qui la dirigerait, et ma voix n’aurait pas plus de poids que les autres.

Durant ces entretiens privés, les chefs des principales organisations semblaient tous d’accord, hormis sur un point : ils ne comprenaient pas pourquoi je voulais renoncer au titre des patrons de patrons (« Capo di Tutti Capi »). C’était une décision qui avait surtout étonné les chefs d’origine sicilienne.

Inquiet de leur réaction, Lansky me parla du coup plus tard en privé. C’était en fin d’après-midi :
« Il y a un truc qui nous a échappé, Charlie. Si on ne rectifie pas notre tir avant ce soir, on pourrait bien tout foutre en l’air. Il y a un tas de ces gars qui ne sont pas prêts à laisser tomber les vieilles traditions aussi vite que ça. Il faut que tu leur parles un langage qu’ils comprennent. Tu devrais donner un nom à notre nouvelle organisation ; après tout, est-ce qu’on a jamais vu une entreprise ou une société qui n’ait pas de nom ? T’as déjà vu quelqu’un rentrer dans un hall d’exposition de voitures et dire : Je veux cette voiture, là-bas, celle qui n’a pas de nom ? »
Lansky n’avait pas tort, c’est alors que je lui ai répondu :
« Mais le nom doit être simple. Ça doit être un nom qui veuille vraiment dire quelque chose pour ces types ».
« Exact, et je propose que tu l’appelles l’Unione Siciliana ».
Notre nouvelle organisation avait finalement trouvé son nom.

Plus tard dans la soirée, Capone invita tous les hôtes à un magnifique banquet. J’étais assis à côté de lui, à la place d’honneur.
Il y avait tous les chefs de la pègre réunis et je les voyais m’apporter un par un des enveloppes remplies de billets.
Comme avec Maranzano, ils voulaient faire acte d’allégeance au nouveau roi, mais je les ai naturellement toutes refusées, en leur disant :
« J’ai pas besoin d’argent. J’en ai plein et, d’ailleurs, pourquoi est-ce que vous m’en donneriez puisqu’on est tous égaux ? »
Une réponse qui les étonna tous, dont Capone qui ne comprenait pas que je refuse tout cet argent.
Il s’est tourné vers moi et m’a dit :
« Fais pas le con, Charlie. J’suis d’accord pour qu’on se débarrasse des vieilles traditions, mais celle-là vaut le coup qu’on la garde, non ? »
« Je t’ai déjà dit que j’avais assez de pognon comme ça ».
« Ça veut rien dire. C’est pas la question. Tous ces gars sont habitués à allonger de l’oseille, alors pourquoi se débarrasser d’une bonne chose ? »
« C’est exactement pour ça. C’est pas une bonne chose. Et puis ça leur donnerait l’idée que c’est moi le patron, et c’est un truc que je ne veux pas. Les cadeaux, les enveloppes, tout ça c’est terminé ».
J’me souviens que le pauvre Al était dégoûté, il a viré au vert quand je lui ai annoncé ça.

La réunion de Chicago finie, j’avais donc réalisé un de mes rêves : créer une organisation nationale du crime organisé dont j’étais le chef.

Il était temps de rentrer à New York.

Lucky Luciano pris en photo

Photo d’illustration qui montre Lucky Luciano dans un train.

Tout pour le jeu

Après la réunion de Chicago, j’avais encore changé de statut.
Les journalistes m’appelaient désormais « le Boss » quand ils parlaient de moi, et mes amis me considéraient tous comme le patron.
Pourtant, je ne cessais de leur dire que je ne valais pas mieux qu’un autre dans l’Organisation et que je n’étais que le chef de ma propre bande, mais en vain.

Nous étions alors au début de l’année 1932, et la crise économique sévissait toujours dans le pays. Le krach boursier de 1929 avait porté un sacré coup au moral des Américains. La plupart n’avaient plus confiance en leur gouvernement.
Ce même gouvernement qui, dès l’année suivante, décida d’ailleurs d’abroger la prohibition. Ouais, c’était la fin de notre business extrêmement fructueux qu’était le trafic d’alcool.
On savait de toute façon que tôt ou tard la prohibition allait cesser d’exister. En diversifiant nos activités, on l’avait, à vrai dire, bien anticipé.
C’est comme ça qu’on put éviter de grosses pertes financières.

Chômage durant la Grande dépression

Deux hommes cherchant du travail pendant la Grande Dépression qui toucha l’Amérique en 1929.

 

En offrant au peuple ce dont il avait envie, les malfaiteurs comme nous s’étaient finalement attiré la sympathie des gens « biens ». Tandis qu’en temps normal, ils nous auraient certainement méprisés.
La prohibition a donc été une bonne chose pour mes associés et moi.
Il fallait à présent tourner la page et aller de l’avant.

Pour remplacer le trafic de gnôle, notre bande a par conséquent concentré ses efforts sur toutes les formes de jeu possibles : casinos, loteries, machines à sous et autres.
En vérité, il nous suffisait de soudoyer les politiciens et les forces de l’ordre pour avoir la mainmise sur toutes ces machines à cash.

Mais… plus le temps passait et plus j’étais persuadé que nous devions étendre nos activités au-delà des frontières américaines. Là-bas, il y aurait sans doute de vastes territoires inexploités qui nous attendraient.
Pour en discuter, j’ai convoqué les membres de l’Unione Siciliana.
Nous étions au printemps 1933, et je les avais tous invités dans mon appartement aux « Waldorf Towers ».

Les Waldorf Towers à New York dans les années 30

Photographie montrant en arrière-plan les Waldorf Towers dans les années 30.

 

À la réunion, nous discutâmes d’une question qui obsédait Lansky depuis un moment. À environ une centaine de kilomètres du sud de la Floride, se trouvait un territoire vierge dans lequel l’Unione Siciliana pourrait se développer. C’était une région où il faisait beau toute l’année et qui attirait de plus en plus de touristes américains : Cuba.

Durant la prohibition, Lansky avait en effet établi de bonnes relations avec le dictateur cubain Fulgencio Batista.
Tous les 2 étaient même devenus de très bons amis. Du coup, on s’est dit qu’il fallait profiter de la situation en essayant de conclure un marché avec le dirigeant de l’île.

Le but serait d’obtenir un contrat exclusif sur l’exploitation de toutes les maisons de jeu du pays et ainsi agrandir notre champ d’activité. De la sorte, les autorités fédérales américaines nous foutraient la paix.
Pour cela, Lansky s’entretiendrait avec son nouvel ami cubain et conclurait un marché qui serait bénéfique pour tous les membres de la Commission.
La seule condition était que chacun avance au moins un demi-million de dollars. Ouais, c’était une somme énorme, surtout qu’on était encore en 1933. Et ça n’a pas manqué… Alfred Polizzi, le boss de Cleveland, commença à gueuler quand il entendit le pognon demandé.
Et ça m’a fait marrer, car ce gars possédait un casino qui rapportait tellement qu’un tas de nos hommes s’enrichissaient rien qu’avec leur pourcentage dans l’affaire. Alors se plaindre parce qu’on lui demandait de réinvestir ses bénéfices dans une affaire encore plus juteuse ? Il valait mieux qu’il évite.
Et j’y suis allé franchement quand je le lui ai dit.
À partir de là, plus personne n’a protesté, et Lansky a pu s’entretenir en septembre 1933 avec Batista.

Pour conclure ce deal, on a dû avancer 3 millions de dollars en espèces à Batista (règlement qui devait être effectué chaque année). Bien évidemment, le dirigeant cubain obtiendrait un pourcentage sur tous les bénéfices que nous effectuerions.

Grâce à cet accord, on put ainsi s’enrichir et diversifier davantage nos activités, le jeu était vraiment ce qui nous a permis de remplacer la contrebande d’alcool.
L’avenir était donc au beau fixe.
Enfin ça, c’était ce que je croyais…

Meyer Lansky et Batista à La Havane

Fulgencio Batista et Meyer Lansky dînent ensemble à La Havane.

Le début des ennuis

Au début des années 30, je dirigeais une des plus grosses entreprises au monde. L’organisation que nous avions créée à l’échelle nationale était impliquée dans près d’une centaine de secteurs d’activités différents, ce qui nous rapportait environ 2 milliards de dollars par an.
On possédait des affaires dans le légal comme dans l’illégal.
Tout roulait bien pour nous jusqu’au jour où la justice a décidé de me coller au cul.

Ouais, elle l’avait déjà fait auparavant avec Capone en octobre 1931.
Capone avait été alors condamné à 11 ans de prison pour fraude fiscale.
Puis, ce fut au tour de Dutch Schultz de se faire prendre quelque temps plus tard. Le service fédéral des impôts avait effectivement fait de lui sa cible numéro un…

À l’instar de Capone, Schultz n’avait pas une très bonne image auprès des médias. Comme nous, il avait réussi grâce au trafic d’alcool pendant la prohibition. Il contrôlait quasiment tout le Bronx à l’époque.
Au début des années 30, il s’était également énormément enrichi grâce à la loterie clandestine. Je lui avais donné mon accord pour qu’il développe notre empire du jeu sur son territoire, et il était dès lors devenu le plus gros opérateur de loterie clandestine du pays (avec un chiffre d’affaires avoisinant les 35 000$ par jour).
Puis, le gouvernement fédéral s’en est mêlé pour l’arrêter pour fraude fiscale.

Dutch Schultz avec un journal

Dutch Schultz attendant le verdict de son procès pour fraude fiscale.

 

Ah, la fraude fiscale.
Johnny Torrio nous avait en effet tous conseillé de régulariser notre situation, sous peine de nous faire prendre. Beaucoup l’avaient fait à partir de 1928, et j’en faisais partie.
Je m’étais inscrit comme joueur professionnel et j’avais déclaré cette année-là un revenu annuel de 16 000$ (un chiffre que j’ai progressivement augmenté à 25 000$ dans les années qui ont suivi).
De mon côté, j’étais donc plus ou moins tranquille.

Pour Schultz, en revanche, c’était une autre histoire. Il n’eut malheureusement pas le temps de suivre les conseils de Torrio. Et en 1933, la justice le mit en examen pour non-déclaration de revenus pour les années 1929, 1930 et 1931.
Schultz risquait jusqu’à 43 ans de prison, autant dire que cela s’annonçait délicat.

La personne à l’origine de cette inculpation se nommait Thomas E. Dewey. Un jeune procureur du district sud de New York qui était connu pour avoir déjà mis à mal des gangsters connus comme : Jack « Legs » Diamond ou Waxey Gordon.

Nous étions au début de l’année 1935 et Dewey avait alors fait de Schultz sa cible principale.
Au total, Schultz devait faire face à 3 accusations : une pour fraude fiscale, une pour racket et une autre pour assassinat.
Comment allait-il se défendre lors de son procès ?
C’était une bonne question, mes associés et moi étions à vrai dire assez inquiets de la situation.
Schultz pourrait très bien nous balancer s’il était persuadé d’écoper d’une peine lourde lors du procès. De plus, il pourrait également échanger sa liberté contre la nôtre en racontant tout ce qu’il savait sur notre compte.
Lansky, Costello, Adonis et moi étions de ce fait très préoccupés. on ne pensait qu’à ça à ce moment-là. Il fallait faire quelque chose, et vite.

Dutch Schultz ennemi public numéro 1

Extrait d’un journal montrant la photo de Dutch Schultz, qualifié d’ennemi public n°1.

 

Thomas E. Dewey

Photo du procureur de New York, Thomas E. Dewey.

 

Puis, il y a eu cette nouvelle qui m’est venue d’Anastasia.
Il me dit que Schultz l’avait contacté et qu’il lui avait formulé une demande assez particulière : il voulait buter le procureur Dewey et ce, peu importe le prix à payer.
C’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
Tuer quelqu’un qui ne faisait pas partie du milieu (tel qu’un flic, un journaliste ou un magistrat) revenait à violer une de nos règles les plus strictes. Si Schultz tuait Dewey, notre organisation serait dans la merde jusqu’au cou.

Pour discuter de cela, une réunion fut ainsi organisée. Tous les membres importants de l’Unione Siciliana étaient invités.
On vota tous pour décider du sort du Schultz, et la décision rendue fut unanime : Dutch Schultz devait être éliminé.
Pourtant, pendant le Conseil, Lansky me dit une chose qui m’a fait froid dans le dos :
« En tant que ton consigliere juif, je dois te rappeler une chose : en ce moment, Schultz te sert de bouclier. S’il est éliminé, tu vas te retrouver à poil comme un type à qui on aura fauché ses vêtements. Tu auras les flics sur le dos avant que le cadavre de Schultz n’ait eu le temps de refroidir ».

Et il avait vu juste.
Après qu’on a descendu Schultz dans la nuit du 23 octobre 1935 (tuerie qui avait été au passage aussi sanglante que le massacre de la Saint Valentin de 1929), je me suis retrouvé avec tous les flics sur le dos…

Scène meurtre de Dutch Schultz

Scène de la tuerie dans laquelle Dutch Schultz a été touché.

Il fallait que ça arrive

Lansky eut finalement raison.
Suite à la mort de Schultz, j’étais devenu la nouvelle cible du gouvernement fédéral.
Le procureur spécial de New York, Thomas Dewey, m’avait à présent dans sa ligne de mire.

À l’évidence, son équipe et lui savaient que je dirigeais des opérations de rackets. La chose qui leur manquait cependant était les preuves. Et pour en avoir, Dieu sait que ce n’était pas facile.
J’avais érigé mon empire comme une véritable entreprise de façon à ce qu’il y ait plusieurs intermédiaires entre ce pour quoi ils souhaitaient m’inculper et moi-même.

Ainsi, aucun des hommes qu’ils interrogeaient ne put clairement dire ce qu’ils voulaient entendre, comme : « J’ai reçu mes ordres de Charlie Lucky » ou « J’ai donné de l’argent à Charlie Lucky ».
Par manque de preuves, toutes les enquêtes à cet égard ne menaient donc à rien.
Enfin, sauf une…
Celle d’Eunice Carter, l’adjointe du procureur du district qui s’occupait des affaires de prostitution.

Eunice CarterPhoto d’Eunice Carter.

 

Mme Carter avait eu en effet des soupçons selon lesquels les prostituées de New York étaient encadrées par un « Syndicat du Vice », un syndicat qui serait lui-même dirigé par le milieu.
Ouais, je ne l’avais pas dit jusque-là, mais la prostitution faisait partie de nos plans. Comme dit précédemment, notre organisation souhaitait diversifier au maximum ses activités et la prostitution était un business qui pouvait nous rapporter beaucoup.
Nous avions de ce fait crée un véritable réseau dans tout New York, avec plus de 200 maisons closes et environ 1200 prostituées à notre solde.
Et voilà que Mme Carter venait fouiller dans nos affaires…

Elle se mit dès lors en contact avec Dewey pour élaborer le dossier et la stratégie qui leur permettraient de m’inculper pour prostitution forcée.
Au fur et à mesure de l’enquête, ils commencèrent à mettre le doigt sur plusieurs noms récurrents en lien avec l’affaire, tels que : Ralph Liguori ou Little Davie Betillo, des maquereaux qui bossaient pour moi.

Puis, à la fin du mois de janvier 1936, Dewey et son équipe obtinrent suffisamment de preuves pour établir l’existence d’un « Syndicat du Vice ». Une vaste opération contre les maisons closes de New York fut dès lors menée et plus d’une centaine de prostituées et gérant(e)s de bordels furent arrêté(e)s.
Comme Liguori et Betillo d’ailleurs.

Ralph Liguori et David Betillo

Image de gauche : Ralph Liguori qui essaye de cacher son visage lors du procès.
À droite : Photo d’identité judiciaire de David Betillo.

 

De mon côté, j’étais assez serein. Je savais que Dewey et sa clique ne pourraient jamais réussir à prouver ma culpabilité dans cette affaire.
Je ne m’en souciais donc pas le moins du monde, mes habitudes ne changèrent guère et je poursuivis mes activités.
Jusqu’au jour où le directeur des Waldorf Towers (l’immeuble luxueux dans lequel j’habitais) m’appela un soir de mars pour me dire que des flics en civil étaient montés à mon appartement pour s’entretenir avec moi.
D’après lui, ils n’étaient pas venus pour rigoler, ce qui m’inquiétait beaucoup.
Du coup, eh ben, je n’ai pas réfléchi, j’ai foutu le camp en attendant que les choses se tassent.
Je partis donc de New York pour prendre quelques vacances.

Pendant mon absence, je restai tout de même en contact avec mes amis, pour avoir des nouvelles de la situation. Une situation qui n’était alors pas rassurante du tout…
Les flics me recherchaient activement et Dewey m’avait déclaré comme ennemi public numéro un de New York.
On m’accusa par la suite de 62 chefs d’accusation pour proxénétisme coercitif, et les flics de tout le pays étaient à mes trousses.

Il leur fallut quelques jours pour me trouver.
Où est-ce que je me cachais ?
À Hot Springs, en Arkansas.
C’est au cours d’une balade qu’on me repéra. Le chef des inspecteurs de police de la ville m’a localisé puis a averti les autorités new-yorkaises de ma présence.

Suite à cela, j’ai été extradé à New York.
Accompagné de 2 policiers et menottes aux mains, je retournai dans la ville que j’avais fuie.
L’heure de face à la justice était venue.
Et avec 62 chefs d’accusation contre moi, je risquais gros, très gros…

Lucky Luciano après sa fuite en Arkansas.

Lucky Luciano, les 2 mains sur le visage, arrêté après sa fuite en Arkansas.

 

Mon procès commença un beau matin, le 13 mai 1936, à la Cour Suprême de l’État de New York.
Dans la salle d’audience, il y avait Thomas Dewey et sa troupe d’assistants.
Je me souviens que Dewey avait l’air sûr de lui, il n’avait qu’un but ce jour-là : me faire condamner.
Avec les 10 autres accusés, j’allais donc être jugé pour proxénétisme.

Lucky Luciano à son procès

Lucky Luciano lors de son procès pour proxénétisme en 1936.

 

Pour prouver ma culpabilité, le procureur spécial Dewey débuta en lisant son acte d’accusation au juge.
Lors de sa déclaration, je me rappelle qu’il s’était tourné vers moi un moment pour me dévisager. Ce qui m’amusa plus qu’autre chose, je lui ai simplement répondu avec un léger sourire.

Lucky Luciano au procès avec un sourire

Dans cette image, on peut apercevoir Lucky Luciano sourire lors de son procès.

 

Puis, il continua son discours :
« Depuis que Luciano a pris les choses en main, l’industrie du vice est dotée d’une organisation hautement efficace et fonctionne avec la précision d’une machine bien rodée. Il sera prouvé que Luciano se trouvait au sommet de la pyramide érigée à New York. Jamais ni Lucky ni l’un de ses coaccusés n’ont eu de contact avec les filles ou n’ont récolté leur paye. Luciano, cependant, était toujours tenu au courant du détail des opérations. Nous vous montrerons quel était le rôle exact de cet homme dont les désirs étaient des ordres pour ceux qui faisaient marcher l’industrie du vice. Dans cette affaire, tous les autres inculpés ne faisaient qu’exécuter ses ordres ».

Après ça, il fit comparaître ses 68 témoins à la barre, la plupart étaient des prostituées ou des maquerelles. Il fallut environ 3 semaines pour que tous les témoins soient entendus.
Au cours des premiers jours des témoignages, mon nom n’avait pas été cité une seule fois. C’était comme si j’étais ailleurs et que toute cette affaire ne me concernait pas.

Puis est venu ce témoignage consternant à mon encontre…
C’était le 22 mai 1936.

Ce jour-là, l’ambiance de la salle d’audience était tendue, il y avait un silence de mort qui régnait. C’est alors que le nom de Florence Brown fut appelé à la barre des témoins.
Inquiet, mon avocat me dit :
« Qui c’est, celle-là ? »
« Qu’est-ce que tu veux que j’en sache ? Je l’ai jamais vue de ma vie ».
« Tiens-toi bien, Charlie. Quelque chose me dit que cette fois, c’est du sérieux ».
Malheureusement, il avait vu juste.

Cette Florence Brown était une ancienne prostituée qui aurait soi-disant gérée une de nos maisons closes.
Durant son témoignage, elle accusa notre organisation de passer à tabac, de torturer, d’intimider ou encore d’asservir les prostituées en les droguant et en les forçant à travailler.
Un témoignage qui avait stupéfait tout le monde, dont les jurés qui la regardaient avec pitié.
À ce moment-là, Dewey donnait l’impression qu’il avait gagné la partie.
Mes avocats étaient eux consternés, le contre-interrogatoire n’eut aucun effet probant, je commençai vraiment à m’inquiéter.
Et les prostituées qu’ils appelèrent ensuite à la barre n’arrangèrent rien.

Florence Brown

Photographie d’identité judiciaire de la prostituée Florence Brown.

 

Finalement, le procès se termina le 29 mai, après l’audition d’une soixantaine de témoins.
Quelque temps plus tard, le 7 juin 1936, j’ai été reconnu coupable de tous les chefs d’accusation. La Cour me condamna à une peine de 30 à 50 années de prison, soit la peine la plus sévère à avoir jamais été prononcée pour prostitution forcée.
J’avais les tripes sens dessus dessous, mais je ne voulais pas donner à ces salauds la satisfaction de le voir.

Il n’y avait donc plus rien à faire, j’allais passer le restant de mes jours en prison…

Arrestation de Lucky Luciano après son procès

Arrestation de Lucky Luciano suite à sa condamnation en juin 1936. 

Loin des affaires

Suite à ma condamnation, j’ai été envoyé dans la prison de haute sécurité de Dannemora, au nord de l’État de New York.
C’était donc là-bas que je devais passer les 30 à 50 années à venir.

Maintenant que j’étais au trou, il fallait que je sécurise mon fric. Pour cela, j’ai pu compter sur Lansky qui s’occupa de toutes mes finances.

Au début de ma détention, je n’avais qu’une seule préoccupation : trouver un moyen de sortir d’ici.
Malheureusement, je savais que ma libération prendrait du temps, tout comme ma procédure d’appel, d’ailleurs.
Du coup, à ce moment-là, la seule chose que je pouvais faire c’était d’endurer ce sentiment de colère et de frustration.

Prison de Dannemora

Ancienne photo de la prison de Dannemora dans l’État de New York.

 

Dans la prison de Dannemora, je travaillais dans une bibliothèque, c’était un poste paisible qui me permit de penser à mes futurs projets.
J’étais là, entouré de tous ces livres, et je pensai soudain à Meyer Lansky, qui se baladait toujours avec un premier livre dans sa poche revolver, le nez plongé dans un second bouquin.
Ce salaud-là était toujours en train de lire, toujours en train d’apprendre quelque chose. C’est alors que moi aussi j’ai commencé à lire.
Je lisais tellement qu’un jour Costello m’a dit lors d’une de ces visites :
« Charlie, t’es en train de devenir un Lansky sicilien ! »

Ouais, mes associés me rendaient régulièrement visite, que ce soit Costello, Lansky, Adonis ou Genovese. Ils continuaient à obéir à mes ordres et nous discutions de temps en temps des décisions importantes.

Le temps passait, et je croupissais toujours en taule.
J’essayais de trouver un moyen de sortir de là, mais rien n’y faisait.
Jusqu’au moment où la Seconde Guerre mondiale éclata.

En 1941, les États-Unis entrèrent en effet en guerre suite à l’attaque de Pearl Harbor des Japonais.
À cette époque, tout le pays craignait d’avoir une autre guerre sur le sol américain, en particulier New York qui redoutait être la 1ère cible en cas d’attaque.
Le bruit courait ainsi que des sous-marins allemands sillonnaient les côtes américaines. Ce qui préoccupait énormément le pays, puisqu’à cette période l’armée ne possédait pas les forces navales adéquates.
Et c’est là que j’ai eu cette excellente idée :

  • Je savais que la Marine redoutait énormément les sabotages à cette période, je me suis donc dit qu’on devait jouer sur ça pour me faire libérer.
    En effet, depuis la Prohibition, notre organisation avait la mainmise sur presque tous les ports de New York. On contrôlait le syndicat des dockers et tout ce qui rentrait dans le pays.
    Mon idée était alors la suivante : il suffisait de faire croire à la Marine qu’un sabotage d’une grande envergure allait frapper les docks de New York pour qu’ils en fassent tous dans leur culotte.
    Sans solution pour contrer ce fléau, le gouvernement n’aurait ainsi pas d’autres choix que de se tourner vers notre organisation.
    De là, on lui proposerait gentiment notre aide, en échange d’une faveur : ma libération.

Pour élaborer ce plan, j’ai convoqué Costello et Lansky.
Je leur ai dit qu’il nous fallait choisir un sujet de sabotage qui puisse faire les gros titres dans les journaux. Et quelques mois après, on le trouva.
Albert Anastasia trouva en effet la solution : il fallait brûler et faire croire au sabotage du « SS Normandie », un grand paquebot de luxe français que le gouvernement souhaitait transformer en transport de troupes.
Avec son frère Tony, Anastasia finalisa par conséquent le plan.
Il avait mon feu vert, il ne restait plus qu’à passer à l’action.

Incendie du SS Normandie

Le paquebot SS Normandie en flammes après l’incendie orchestré par Anastasia.

 

Quelque temps plus tard, j’entendis à la radio que le « SS Normandie » était en flammes ! Ce salaud d’Anastasia avait vraiment fait du bon boulot.

Suite au sabotage orchestré par Anastasia, le gouvernement n’eut finalement pas d’autres choix, il dut collaborer avec le milieu italien et juif de New York. Pour cela, on leur a suggéré de se mettre en contact avec le chef de l’organisation, qui n’était d’autre que moi : Charlie « Lucky » Luciano.

Comme prévu, le gouvernement accepta mon aide et je pus dès lors demander une libération anticipée, qui n’arriva qu’au début de l’année 1946.
Cette libération devait être offerte à une seule condition toutefois : je devais être déporté en Italie (dans ma Sicile natale) et exilé à jamais des États-Unis…
Ouais, ce n’était pas une condition facile à accepter, mais je me suis dit que c’était mieux que rien et j’ai alors finalement accepté le deal.

Le 2 février 1946, je sortis de prison.
J’allais bientôt prendre le bateau qui devait m’emmener loin tout de ce que j’avais construit en Amérique.
Mais… je n’avais pas dit mon dernier mot.
Ils ne pouvaient pas me garder continuellement à l’écart et je savais que je reviendrais un jour.

Lucky Luciano en exil

Image d’illustration montrant Lucky Luciano sur un bateau en Sicile.

Réunion à La Havane

Je partis des États-Unis, le 10 février 1946.
Je me souviens ce matin-là, il faisait un froid de canard. Un vent glacial soufflait sur le port.
De nombreux journalistes étaient venus ce jour-là pour tenter de m’interviewer, mais je refusais de les voir. Pour cela, Anastasia et son frère avaient envoyé une armée de dockers pour bloquer l’accès.

Pour mon départ, Lansky et Costello avaient organisé une grande réunion d’adieu. Mes amis et associés de tout le pays étaient venus me voir, il y avait alors :

  • Lansky et Costello, évidemment
  • Bugsy Siegel (venu de Californie, depuis qu’il opérait là-bas)
  • Joe Adonis
  • Albert Anastasia
  • Tommy Lucchese
  • Willie Moretti
  • Longie Zwillman
  • Steve Magaddino (de Buffalo)
  • Carlo Gambino (devenu l’un des lieutenants les plus importants à Brooklyn)
  • Et d’autres amis

Sans oublier certains chefs politiques du pays.

Lansky et Costello m’avaient même trouvé quelques gonzesses pour me tenir compagnie lors du voyage.

Lucky Luciano avec une femme

Photo d’illustration montrant Lucky Luciano en train de trinquer avec une femme à sa droite.

 

Et puis, au bout d’un moment, je dus me séparer de tout ce beau monde, et je sentis alors comme une sorte de profonde solitude.
Certes, j’avais de belles filles avec moi, mais ça ne suffisait pas. J’étais sur le point de quitter de tout ce que j’avais construit aux États-Unis, et ça ne me mettait pas bien.

J’avais un plan toutefois pour revenir.
Un plan dont j’avais uniquement parlé à Lansky avant la réunion d’adieu.
Ce plan consistait à reprendre la direction de l’Unione Siciliana à partir d’une île dans laquelle notre organisation avait déjà un bon pied : Cuba.
J’ai dit à Lansky qu’il devait organiser, vers la fin de l’année 1946, une conférence dans laquelle tous les gros bonnets du milieu seraient conviés. La réunion se déroulerait à La Havane, la capitale du pays.
Il était hors de question que je reste sur la touche, je devais organiser mon retour le plus vite possible !

En attendant, je retournai dans mon pays natal, l’Italie, plus précisément dans ma région, la Sicile.
Arrivé là-bas, je revins dans la ville de ma petite enfance : Lercara Friddi.
Sans m’y attendre, j’ai été accueilli là-bas comme une rockstar. Une grande majorité des gens du village s’était réunie dans la grande place pour me voir. Malgré les choses peu convenables que j’avais faites par le passé, ils me reçurent dignement.

Lucky Luciano en exil en Italie

Lucky Luciano avec des amis à Lercara Friddi, pendant son exil en Sicile.

 

Les mois passèrent et je n’attendais en réalité qu’une chose : que Lansky me fasse signe pour Cuba.
Je dus attendre l’automne pour avoir enfin son feu vert. Son message m’avait été transmis dans une enveloppe scellée dans laquelle se trouvaient seulement 3 mots : « Décembre, Hôtel Nacional ».

En octobre 1946, je partis donc secrètement à La Havane.
Je me rendis comme prévu dans l’hôtel Nacional et on me conduisit dans une suite réservée par un homme d’affaires américain éminent, qui participait à de nombreuses affaires à Cuba : Meyer Lansky.

J’étais venu à l’avance par rapport aux autres.
Ce temps me permit dès lors de penser à quelques trucs, notamment ce titre que j’avais refusé lors de la conférence de Chicago : celui de patron des patrons.
À l’époque, je pensais que c’était une connerie, mais en y réfléchissant bien, je me rendis compte que la majorité des caïds aimaient bien cette idée selon laquelle un chef doit être pourvu d’un titre. Alors, j’ai changé d’avis.

Hôtel Nacional lieu de la conférence à La Havane

L’hôtel Nacional, lieu dans lequel la conférence de La Havane a eu lieu.

 

Vito Genovese fut le premier invité à arriver.
Ça faisait presque 10 ans que je ne l’avais pas vu et voilà que je le revoyais ici à Cuba.
Ce salaud n’avait pas changé, toujours avec ses costumes froissés, plein de cendres de cigares sur le devant.
Ce fut lors d’un déjeuner, qu’on commença à discuter.

Il me parla au début d’un différend qu’il avait avec Anastasia, puis changea de sujet et alla droit au but :
« Il y a autre chose dont je veux te parler, Charlie, et seul à seul, avant que les autres gars n’arrivent. Tu sais, tu as été longtemps au loin. Tu ne sais pas à quel point tout est en train de changer ».
« Toi aussi, tu as été longtemps au loin, Vito. Où veux-tu en venir ? »
Genovese avait été en effet contraint comme moi de partir pour l’Italie, sauf que lui, c’était pour fuir la justice et calmer le jeu suite à un meurtre qu’il avait ordonné.

Il poursuivit donc :
« Eh bien, je suis de retour maintenant, et plongé dans le bain, à New York. Mais toi, tu es toujours en dehors du pays, Charlie. Les choses changent chaque jour, et tu n’es plus dans le coup ».
Moi, pas dans le coup ? Ce salaud l’ignorait, mais je l’étais, bien au contraire.
Je n’ai alors rien dit et j’ai attendu qu’il continue :
« Permets-moi de te dire ce que j’en pense, Charlie… c’est une bonne proposition. Je pense que tu devrais démissionner, je veux dire : te retirer. Tu auras tout le fric dont tu peux avoir besoin, je t’en donne personnellement ma parole. Tu n’auras plus à t’inquiéter de ce qui se passe. Et tu seras toujours le patron des patrons. Tous te considéreront comme le gars qui a su tout arranger dans le temps, et ils viendront toujours à toi quand ils auront besoin d’un conseil. C’est-à-dire que tu seras toujours à la tête, mais que je dirigerai les choses sur place.
C’est tout ce que j’avais à dire ».

Le fils de pute, la seule chose qu’il voulait, c’était de m’évincer.
D’un ton calme et posé, je lui répondis :
« Tu oublies ce qui s’est passé à Chicago quand j’ai remis les choses en ordre. Il n’y a pas de patron des patrons. J’ai refusé de l’être devant tout le monde. Si jamais je change d’avis, alors je prendrai le titre. Mais, toi tu n’en es pas capable. Pour l’instant, tu bosses pour moi, et je n’ai pas l’intention de me retirer. Que je ne t’entende jamais plus parler de la sorte, ou je me fâcherai ».
Je voulais voir si Vito aurait le courage de continuer, mais il n’a rien fait. Ma réponse lui avait fait fermer sa gueule.

Le lendemain, tous les chefs du milieu américain arrivèrent à l’hôtel où toute une partie de l’établissement avait été spécialement réservée pour la réunion.
Il y avait la délégation de New York et du New Jersey dans laquelle se trouvaient Lansky, Adonis, Anastasia, Costello, Genovese, Lucchese, Joseph Bonanno (dit Joe Bananas), Joe Profaci, Willie Moretti, Anthony Carfano et Mike Miranda.
Celle de Chicago, dans laquelle il y avait le chef de l’organisation, Tony Accardo et les frères Fischetti (des cousins d’Al Capone).
Carlos Morello et Phil Kastel arrivèrent de La Nouvelle-Orléans et Santo Trafficante de Floride.
Et si jamais certaines personnes trouvaient cette réunion louche, on avait une excuse : on donnait un gala en l’honneur d’un jeune chanteur italien originaire du New Jersey, Frank Sinatra. Un bon ami à moi qui était venu à La Havane avec les frères Fischetti.

Ainsi, à leur arrivée à l’hôtel, chaque dirigeant du milieu vint me voir pour me témoigner sa fidélité et me reconnaître comme chef de l’Unione Siciliana. On m’offrit dès lors une enveloppe remplie de billets.

Le lendemain matin, la conférence commença.
J’étais assis en bout de table, à côté de moi se trouvaient Lansky, Costello, Adonis et Genovese.
J’ai donc entamé la réunion en les remerciant tous, tout d’abord parce qu’ils avaient accepté l’invitation, mais aussi pour les enveloppes qu’ils m’avaient offertes.
Après, je leur ai dit qu’à partir de maintenant je dirigerais les opérations depuis La Havane et ce, sous mon véritable nom : Salvatore Lucania.
Je voulais en effet rester discret un maximum.

Ensuite, vint le moment où je leur ai parlé du titre de patron des patrons.
Un sujet qui a immédiatement interpellé Anastasia :
« Charlie, pardonne-moi de t’interrompre. Je veux dire quelque chose devant tout le monde, avant que cette séance ne se poursuive. Pour moi, tu es le grand patron, que ça te fasse plaisir ou non. C’est ma façon de voir, et je voudrais bien que quelqu’un ose dire qu’il ne partage pas mon sentiment ».
Anastasia était assis juste en face de Genovese, et après qu’il eut terminé son discours, Genovese le regarda droit dans les yeux.
Ouais, il l’avait mauvaise, mais moi je m’en fichais un peu, ça lui avait donné une bonne leçon au moins, et puis aucune personne dans la salle n’avait contredit les dires d’Anastasia.
C’était donc une bonne chose de faite.

Plus tard au cours de la réunion, Lansky, d’un ton très posé, se leva pour évoquer ce qu’il appela le « cas Siegel ».
Vers la fin des années 30, Siegel était en effet parti pour la Californie, où on lui avait donné à l’époque pour mission de développer l’empire du jeu avec Jack Dragna, un de nos associés qui opérait déjà à Los Angeles.
En 1946, Siegel était alors parti pour Las Vegas afin d’étendre nos activités. Il voulait créer un eldorado du jeu, et pour cela il s’était donné comme objectif de construire un hôtel casino, nommé le « Flamingo ».
Après lui avoir donné notre accord en 1943, il entreprit donc ce projet, mais au bout d’un moment, il eut un retard tel qu’un certain nombre de nos gars ont commencé à s’inquiéter. Ils avaient investi dedans et souhaitaient tout naturellement récupérer un retour sur investissement rapide.
On parlait de millions de dollars investis.

Hôtel casino le Flamingo

Photo vintage du casino-hôtel de Las Vegas, le Flamingo.

 

C’est alors que Lansky, durant la réunion à La Havane, leur communiqua des nouvelles pas très rassurantes : Siegel et sa femme, Virginia Hill, puisaient dans les caisses de la pègre à leurs fins personnelles.
Lors de la conférence, Lansky leur avait notamment exprimé sa principale préoccupation : en cas d’échec du « Flamingo », Siegel et sa femme repartiraient sans doute avec tout l’argent volé.
Un des invités de la réunion lui a alors posé cette question :
« À ton avis, que devrions-nous faire, Meyer ? »
Et sa réponse fut :
« Il n’y a qu’une chose à faire avec un voleur qui escroque ses amis. Siegel doit payer de sa vie ».
S’en est suivi un vote qui eut pour but de décider si oui ou non l’on devait éliminer Siegel. Et le vote fut unanime.
Siegel devait payer pour ce qu’il avait fait…

La réunion de La Havane terminée, je voyais donc l’avenir avec optimisme.
Mais… ce retour au sommet de la pègre fut malheureusement gâché par une très mauvaise nouvelle : le gouvernement américain était au courant de ma présence à Cuba et faisait pression sur le gouvernement cubain pour m’expulser.
Leur pression était telle que Cuba a fini par céder et c’est alors que je dus partir pour l’Italie encore une fois…

Arrestation de Lucky Luciano à Cuba

Lucky Luciano aux côtés d’agents de la police secrète cubaine après son arrestation.

 

Ma position à la tête de la pègre américaine était quasiment compromise…

Je suis par conséquent parti pour l’Italie, où j’ai été placé à mon arrivée sous surveillance.

En Italie, ce n’était pas du tout la même chose. Les États-Unis me manquaient cruellement, mais bon je ne pouvais malheureusement rien faire.

Ainsi, les années passèrent et je pris naturellement de l’âge.
Jusqu’à mourir le 26 janvier 1962 d’une crise cardiaque.

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Lucky Luciano mort

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Cadavre de Charles « Lucky » Luciano après avoir succombé à une crise cardiaque.

Sources

https://www.babelio.com/livres/Martin-A-Gosch-Lucky-Luciano-Testament/663860
https://en.wikipedia.org/wiki/Prohibition
https://en.wikipedia.org/wiki/Bugs_and_Meyer_Mob
https://fr.wikipedia.org/wiki/Arnold_Rothstein
https://en.wikipedia.org/wiki/Atlantic_City_Conference
https://en.wikipedia.org/wiki/Five_Points_Gang
https://en.wikipedia.org/wiki/Alfred_Polizzi
https://en.wikipedia.org/wiki/Lucky_Luciano
https://fr.wikipedia.org/wiki/Legs_Diamond
https://en.wikipedia.org/wiki/Eunice_Carter
https://en.wikipedia.org/wiki/Vito_Genovese
https://en.wikipedia.org/wiki/Bugsy_Siegel
https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_des_Castellammarese

Vidéo sur la vie de Lucky Luciano

Partie 1

Partie 2

Partie 3